« L’Harmonie des Genres » au Théâtre du Chêne Noir, Avignon Off 2026
Le manifeste poétique et rock d’une révolution nécessaire
Après avoir fait trembler le patriarcat avec Féministe pour Homme, Noémie de Lattre revient au Festival d’Avignon avec L’Harmonie des Genres. Un show hybride, vibrant et salutaire où le stand-up acéré s’entrelace à l’intensité d’un duo musical intimiste et puissant. A prescrire d’urgence à toutes les générations.
Voir L’Harmonie des Genres dans la foulée de Garçon de Samuel Certenais, dont elle a signé la mise en scène, relève d’une évidence lumineuse. Il y a entre ces deux propositions une filiation artistique et politique remarquable : une même volonté de déconstruire les stéréotypes virilistes, de panser les blessures et de réinventer le dialogue entre les sexes. Mais là où le seul-en-scène de Certenais explore la quête d’un fils, Noémie de Lattre déploie une réflexion systémique, globale et magistrale sur notre société post-#MeToo.
Une formule intimiste et percutante : la parole et la musique
Dans la chaleur de la salle John Coltrane du Chêne Noir, la comédienne se présente dans une version intimiste et épurée, accompagnée de la talentueuse autrice-compositrice-interprète Élodie Milo. Dès les premières notes de guitare électrique, le décor est posé avec une reprise poignante et scandée à deux voix : « C’est un monde d’hommes ». Le constat est sans appel : de l’Histoire écrite par les dominants jusqu’au langage courant (la Patrie, le Patrimoine, la Fraternité), tout a été pensé par et pour les hommes, y compris la définition même des femmes.
Avec un sens de la formule d’une précision chirurgicale et une autodérision savoureuse, Noémie de Lattre dissèque ce système « androcentré ». Elle démontre avec brio comment le patriarcat, qu’elle renomme judicieusement la Patrice, n’est pas une fatalité naturelle, mais une structure artificielle et binaire conçue pour organiser l’affrontement plutôt que la rencontre, pour asseoir une domination systémique.
Déconstruire les mythes : de la Révolution au mythe de l’ovule
Sans jamais verser dans le dogmatisme, l’artiste remonte aux origines politiques et sociales de notre enfermement. Du mariage civil pensé comme un accord marchand rendant chaque homme « propriétaire » chez lui, jusqu’au concept fabriqué sur mesure de « l’instinct maternel » destiné à libérer le marché de l’emploi pour les mâles, Noémie de Lattre dézingue les idées reçues avec une érudition jubilatoire.
Même la biologie y passe : rappelant avec malice que l’ovule choisit son spermatozoïde et l’absorbe, loin du cliché du vaillant chevalier conquérant, elle tord le cou à cette rhétorique sexiste qui voudrait que l’homme agisse pendant que la femme subit.
Du drame des violences au piège de la culture virile
Mais la force du propos réside dans sa lucidité sur les mécaniques du backlash post-#MeToo. L’artiste dénonce la récupération masculiniste, le fameux réflexe opportuniste du « Not all men » et cette mauvaise manie tenace de certains hommes de tout ramener obstinément à eux. Car à peine des millions de femmes s’unissaient-elles autour de deux mots d’une clarté limpide, « MeToo » (un simple « moi aussi »), qu’un hurlement défensif venait re-saturer l’espace médiatique : « Not all men ». Ce réflexe nombriliste à côté de la plaque dévoile une inversion absurde des rôles qui transforme la dénonciation des agressions en « délation » et qualifie les victimes de « féministes hystériques ».
Not all men ? Mais à quel moment a-t-on parlé de tous les hommes ? En ramenant la parole des victimes à leur propre nombril, ces derniers prouvent sans même s’en rendre compte le cœur du problème : l’incapacité d’écouter les femmes sans tout filtrer par le prisme masculin. Un pur CQFD. Face à cette inversion grotesque qui fait passer les victimes pour des accusatrices et la quête de justice pour de la délation, Noémie de Lattre remet l’église au milieu du village avec une fermeté salutaire.
Surtout, Noémie de Lattre n’oublie personne. Si elle rappelle la double peine subie par les femmes occupant des positions minoritaires (racisées, précarisées ou en situation de handicap), elle pointe aussi le coût exorbitant de la virilité pour les hommes eux-mêmes. Éduqués dès le berceau à taire leurs émotions et à prouver leur puissance par le risque ou la violence, les hommes paient un tribut humain et social immense à cette culture du muscle.
Slam, rap et sororité : faire vibrer les corps et éveiller les esprits
Porté par la mise en scène de Stéphane Corbin, le spectacle louvoie avec une aisance rare entre le rire libérateur, le slam intime et des fulgurances poétiques d’une intensité rare. La chanson « Je te hais », interprétée avec une rage contenue, résonne non pas comme une attaque envers la gent masculine, mais comme un cri du cœur salutaire adressé à ceux qui violent, agressent, dominent ou s’obstinent à ne pas se remettre en question. Une colère ciblée et légitime face à des siècles de domination et d’injustices quotidiennes.
Sur scène, Noémie de Lattre, enceinte de cinq mois, rayonnante, libre et épanouie aux côtés d’Élodie Milo, incarne physiquement cette réponse au patriarcat : le féminisme n’est en rien une haine des hommes, mais la revendication légitime d’une juste place, dans le respect, la dignité, la sororité pour reconstruire et faire émerger avec eux, et non contre eux, un nouveau paradigme.
Un réveil collectif
À la sortie, le constat est unanime. Dans la salle, nombre d’hommes se sont levés aux côtés des femmes pour applaudir à tout rompre ce manifeste vivant. Il est temps de tout remettre à plat pour tout reconstruire, de refuser l’injure et de réclamer la facture.
L’Harmonie des Genres est de ces spectacles rares qui font avancer la société, ouvrent les esprits et réchauffent les cœurs. Une œuvre essentielle, poignante et profondément féministe, à prescrire d’urgence à toutes les générations.
Valérie BLAECKE
Crédit photos : Thomas Bader
Spectacle : L’Harmonie des Genres
Lieu : Théâtre du Chêne Noir (Salle John Coltrane) à 20h00
Dates : Du 4 au 25 juillet (relâche les 6, 13 et 20 juillet)
Texte et interprétation : Noémie de Lattre
Musique et présence scénique : Élodie Milo
Mise en scène : Stéphane Corbin






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