Festival Off d’Avignon : « Cyrano » au Théâtre des Lucioles
La ferveur rock au service du Panache de la Compagnie Viva
Quinze ans après avoir créé ce qui allait devenir leur plus grand succès, la Compagnie Viva réinterroge le chef-d’œuvre d’Edmond Rostand. Quinze ans de vie de troupe, de maturation artistique, mais aussi quinze ans d’un monde percuté par des crises sanitaires, politiques et sociales. Dans ce chaos contemporain, la troupe portée par Anthony Magnier revient poser les pieds sur une terre ferme : celle des grands textes, des passions intactes et de la poésie pure.
À peine sortie de l’immersion de leur Bel-Ami, joué dans la même salle, j’ai plongé sans transition dans cette nouvelle version de Cyrano. Ce spectacle s’impose sans détour comme le véritable coup de cœur des quarante propositions que j’ai découvertes lors de ce Festival Off 2026.
Une mise en scène au scalpel : l’art de transformer la contrainte en magie
Resserrer l’intrigue autour de seulement sept artistes pour embrasser toute l’immensité de l’œuvre de Rostand relève du tour de force. Loin de brider la pièce, Anthony Magnier fait de cette contrainte matérielle un moteur poétique et théâtral vertigineux.
Dès l’ouverture, le ton est donné : sous les lumières chatoyantes d’un cabaret, micro en main et rideau rouge en toile de fond, la troupe investit une estrade centrale sous l’éclat des poursuites. Ce dispositif emprunté au music-hall installe une savoureuse mise en abyme. Le rythme, effréné, ne retombe jamais et maintient une tension dramatique constante.
Le double rôle fascinant d’Alexiane Torres : miroir des obsessions de Cyrano
L’un des choix de mise en scène les plus brillants réside dans la double distribution confiée à Alexiane Torres. Elle saute avec un panache saisissant d’un rôle à l’autre, soutenue par le travail d’orfèvre de la costumière et styliste Mélisande de Serres. Mention spéciale à sa créativité : sans exception, chaque costume s’affranchit des codes historiques pour réinventer les classiques et en libérer toute la puissance théâtrale.
Ainsi, Alexiane Torres investit d’abord une hyper féminité de cabaret en Lignières, habillée d’une robe de soirée fendue rouge à paillettes et chantant au micro avec une classe et une sensualité folles transformant le poète ivrogne en une diva nocturne, tragique et libre, avant de se métamorphoser en Comte de Guiche. Drapée dans une redingote d’officier à longue cape noire menaçante, elle adopte alors une posture masculine, militaire et autoritaire, livrant une incarnation si bluffante que le doute s’installe sur son genre pour quiconque ne connaît pas l’actrice.
Ce contraste offre plusieurs niveaux de lecture profonds. D’un côté, la comédienne incarne la poésie pure que Cyrano chérit par-dessus tout ; de l’autre, le pouvoir politique froid qui cherche à la détruire (c’est De Guiche qui commandite l’attaque des cent hommes). Ce duel symbolique, matérialisé au cœur d’une seule et même comédienne, révèle que Cyrano combat l’autorité pour préserver l’Art. Une proposition brillante servie par une Alexiane Torres époustouflante, dont la virtuosité devient, à chaque instant, une célébration du jeu théâtral.
Poésie métaphorique : quand la virtuosité sonore crée les combats
L’embuscade contre Lignières et l’attaque des cent hommes deviennent ici un combat chorégraphié d’une grande portée psychologique. Sous une lumière bleu nuit projetée sur le cyclorama et portée par la bande sonore en direct, Cyrano ne défie pas seulement une armée dans l’ombre : enveloppé par cette atmosphère visuelle et acoustique d’une poésie absolue, il entre de plein fouet dans cet écrin épuré. L’atmosphère bascule, l’affrontement quitte le pur burlesque pour une dimension mythique où il forge sa propre légende sous nos yeux.
Dans une audace scénique remarquable, le célèbre duel s’affranchit de tout classicisme, s’appuyant uniquement sur le design sonore en direct et sur un clin d’œil irrésistible aux figures de légendes modernes. C’est un travail d’une finesse absolue où la virtuosité des comédiens et une touche d’humour complice insufflent la magie du combat. La mise en scène pousse l’illusion théâtrale à son paroxysme : l’action naît de la seule précision corporelle des comédiens et de l’impact du son. Le spectateur voit la lame parce que l’oreille l’entend et que le corps du comédien la mime avec une exactitude chirurgicale. En reliant ainsi Cyrano à ces héros de la pop culture qui traversent les imaginaires contemporains, Anthony Magnier inscrit le personnage de Rostand dans une mythologie universelle : il devient la figure intemporelle du solitaire virtuose, insolent et invincible.
Des personnages dépoussiérés et incarnés avec humanité
Ce Cyrano dépoussière radicalement les figures classiques :
Magali Genoud (Roxane) : Découverte dans une autre pépite du festival (Le dernier cèdre du Liban), cette comédienne au talent remarquable m’avait déjà profondément impressionnée par l’intensité et la justesse de son jeu. Elle confirme ici toute l’étendue de sa palette en insufflant à Roxane une douce candeur mêlée à la poigne d’une femme de tête, vibrante et décisionnaire. Très loin de la précieuse passive du XVIIe siècle, son évolution vers la réalité brute de la guerre à Arras est poignante. Le fait qu’elle incarne également l’un des cent soldats renforce encore la modernité de son interprétation.
Axel Drhey (Christian) : Il évite soigneusement le piège du « sot » auquel le personnage est parfois réduit. Tout en délicatesse, Axel Drhey compose un Christian timide et profondément humain, emprisonné dans les mots d’un autre et rongé par un réel complexe d’infériorité. Face à l’éloquence écrasante de Cyrano, le comédien offre une partition nuancée, où la beauté du corps ne masque jamais la souffrance de l’âme. Sa détresse face à l’impossibilité de se faire aimer pour ce qu’il est donne une résonance tragique et d’une grande modernité à son destin.
Matthieu Lemeunier (Ragueneau) : La performance remarquable de Matthieu Lemeunier constitue l’un des grands moteurs comiques de cette proposition. S’emparant avec gourmandise de la dimension burlesque du personnage, le comédien façonne un Ragueneau haut en couleur, généreux et clownesque, dont le corps entier semble vibrer d’un même élan pour la poésie et la gastronomie. Par la seule force d’un mime d’une précision chirurgicale, il fait exister sous nos yeux la matérialité de sa cuisine, jonglant virtuellement avec les gestes, les textures et les saveurs. Son jeu hautement physique emprunte au langage de la Commedia dell’arte sa vivacité et son sens du burlesque. Ce sens de la farce visuelle et du travail corporel l’inscrit dans la pure tradition des valets de comédie et des grands clowns de théâtre. L’exubérance jubilatoire de son jeu crée un contraste savoureux avec le lyrisme d’Edmond Rostand et la tension dramatique de la pièce, offrant au public un pur moment de virtuosité comique et de partage.
Mikael Fasulo (Le Bret) : Il réalise un incroyable grand écart esthétique. D’abord meneur de revue déjanté en short à paillettes, cuissardes en cuir et guirlande colorée devant le rideau rouge, il abandonne ensuite cette folie scénique pour la chemise militaire sombre. Il devient la conscience de Cyrano, le frère d’armes loyal et le seul miroir honnête qui refuse de flatter son ego, capable de voir la souffrance derrière la légende, la liberté du terrain balayant les paillettes. Face au destin tragique de son ami, Mikael Fasulo livre une interprétation vibrante de loyauté, capable d’embrasser la folie scénique du début pour mieux révéler, ensuite, l’homme et la souffrance dissimulés derrière l’exubérance.
Anthony Magnier (Cyrano) : Il nous offre l’éclat de la langue et la noblesse de l’âme. Face au souvenir des interprétations historiques du cinéma et du théâtre, il réussit l’exploit d’imposer son propre souffle. Là où l’Art a parfois été entaché par des figures dénuées de respect pour les femmes, Anthony Magnier réhabilite la noblesse du rôle avec une éthique, une poésie et une sensibilité qui forcent le respect. On perçoit chez cet homme et metteur en scène des valeurs humaines profondément estimables qui irriguent l’ensemble de son jeu.
Sa tirade du nez est à ce titre un modèle d’intelligence scénique. Prenant le contre-pied du lyrisme solennel ou de la démonstration de force habituelle, il la livre avec un détachement amusé, une aisance et un tempo qui insufflent une urgence presque « pop » au texte de Rostand. Il s’en amuse, et cette maîtrise du rythme fait résonner la tirade comme une improvisation brillante affirmant une supériorité intellectuelle écrasante face à la provocation. Le postiche s’efface derrière l’engagement précis de son corps : chaque nuance devient une rupture d’appui, une variation de posture physique. Ainsi interprétée, cette tirade pose d’emblée un Cyrano moderne, vibrant de bravoure, de constance et d’égards, habité d’un panache authentique, juste avant que le drame ne vienne progressivement fissurer sa superbe armure.
Une scénographie verticale et une création sonore incisive
Du cabaret au crépuscule : le symbole du rideau rouge
Au cœur du dispositif épuré, le rideau rouge rappelle sans cesse la convention du music-hall et l’ancrage théâtral de l’œuvre. Anthony Magnier exploite ce dispositif avec une intelligence remarquable : c’est là que les personnages viennent exécuter leurs « numéros », permettant aux comédiens de glisser en un instant des coulisses intimes à la scène publique, ou de la lumière festive du cabaret à la pénombre tragique des champs de bataille. Ce rouge éclatant devient la présence obsédante du sang versé et l’incarnation d’une passion destructrice.
Le trapèze et l’échelle : la poésie des hauteurs
Anthony Magnier réinvente la verticalité du plateau pour offrir une métaphore visuelle d’une poésie absolue aux scènes les plus mythiques de l’œuvre. À l’Acte III, le trapèze suspend Roxane au-dessus du vide, matérialisant avec une élégance rare son statut de muse éthérée, littéralement hissée sur un piédestal romantique et inaccessible sous le regard des hommes restés en bas. Baignée par l’éclairage bleu nuit projeté sur le cyclorama, cette atmosphère irréelle devient l’écrin parfait pour la tricherie amoureuse.
Mais à l’heure du dénouement tragique au couvent, la verticalité s’inverse et change de sens. Le trapèze poétique s’efface au profit d’une double échelle de chantier brute. Roxane y siège, figée dans ses souvenirs, vêtue de sa dévotion et de son deuil, tandis qu’au pied de la structure, Cyrano reste rivé au sol. Enveloppé d’une lourde cape noire, le chapeau vissé sur la tête et blessé après l’attentat de la bûche, il se trouve dans l’incapacité physique de s’élever vers elle. C’est dans ce dénuement scénique total, sous une lumière froide et crépusculaire, qu’il lit de mémoire la dernière lettre de Christian, dévoilant enfin son secret juste avant de s’éteindre.
Le souffle rock de Mathias Castagné
Placé derrière ses platines avec sa guitare électrique Fender Jaguar, le compositeur Mathias Castagné n’est pas un simple accompagnateur : il est un personnage à part entière, une présence complice et le cœur vibrant du spectacle. Tantôt discret dans la pénombre, tantôt glissant vers l’estrade pour s’installer à même les marches, il enveloppe la pièce d’une liberté magnétique. Les riffs de guitare apportent une tension nerveuse épousant les éclats de révolte et la profonde solitude de Cyrano. Trente ans de complicité avec la Compagnie Viva permettent une réactivité en direct aux impulsions des comédiens, chaque note respirant avec les personnages jusque dans leurs silences, faisant de chaque soir une représentation unique.
Une communion théâtrale indispensable
Créée avec le précieux concours de Delphine Cognard (collaboration artistique) et sublimée par la création lumière de Simon Cornevin, cette proposition de la Compagnie Viva est une réussite totale.
Sans jamais tomber dans la provocation gratuite ni dans le modernisme de façade, Anthony Magnier met les outils d’aujourd’hui au service du texte. En dépoussiérant la pièce de ses scories d’époque sans jamais en trahir l’esprit, il rend au texte sa force révolutionnaire. À travers cet anachronisme rock et cabaret, la proposition recentre l’œuvre sur nos blessures les plus universelles : le combat de l’individu libre face aux provocations du pouvoir, la souffrance de ne pas se sentir aimé pour ce que l’on est, et la beauté absolue du Panache au service d’un idéal.
Cette adaptation est d’une telle richesse qu’elle appelle à être revue pour en saisir toute la substance et les nuances, tant la proposition est intelligemment menée.
En tant qu’ancienne artiste du spectacle vivant, je sais la rareté et la valeur d’une telle cohésion de troupe, portée par la virtuosité et le talent individuel de chaque artiste sur plateau. Si j’avais croisé la route de ces artisans d’exception lorsque j’étais encore sur les planches, c’est vers eux que je me serais tournée sans hésiter. Ce Cyrano vibrant, moderne et profondément humain n’a jamais semblé aussi vivant. Un chef-d’œuvre.
Valérie BLAECKE
Crédit photos : Yanis Pointecouteau
Carnet de bord & Distribution complète
Œuvre : Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand
Mise en scène : Anthony Magnier
Compagnie : Compagnie Viva (en résidence à Versailles, co-directrice du Théâtre des Lucioles)
Durée : 1h50
Avec :
Cyrano : Anthony Magnier
Roxane : Magali Genoud
Christian : Axel Drhey
De Guiche / Lignières : Alexiane Torres
Le Bret : Mikael Fasulo
Ragueneau : Matthieu Lemeunier
Création musicale & Guitare : Mathias Castagné
Création costumes & Stylisme : Mélisande de Serres
Création lumières : Simon Cornevin
Collaboration artistique : Delphine Cognard
Prochaines dates :
Ile-de-France : Le Pecq le 25 novembre 26 à 20h30 / Marly le Roi le 25 février 27 à 14H00 et 20H00 + 26 à 20H30 / Le Vésinet les 2 et 3 mars 27 à 20h30 / Versailles (Montansier) du 9 au 13 mars 27 à 20h30 + scolaire les 10, 11 et 12 à 14h00 / Louvres le 16 mars 27 à 19h00
Côte d’Azur : Digne les bains le 3 novembre 26 à 14h30 (sco) et 19h00
Haut de France : Tergnier le 5 février 27 à 20h30
Centre-Val-de-Loire : Amboise le 12 février 27 à 20h30
Co-production et Soutien :
ADAMI, Région Ile de France, Centre Culturel Jean Vilar (Marly le Roi), Théâtre du Vésinet, CC Bernard Dague (Louvres), Quai 3 (Le Pecq), Ville de Tergnier, Ville d’Amboise, Théâtre de Digne les Bains









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