RMTnews International

The culture beyond borders

Norbert Rouland : sous le regard du dragon

Share Button

Dans son nouveau livre publié chez L’Harmattan, Anthropologie, politique et contrôle social dans la Chine contemporaine, Norbert Rouland propose une lecture de la Chine qui cherche à dépasser les représentations toutes faites. Professeur émérite de droit à Aix-en-Provence, il s’appuie notamment sur ses nombreux séjours en Chine, entre 1997 et 2023, pour croiser anthropologie, sociologie, science politique et droit. Droits de l’homme, liberté d’expression, justice, contrôle social, minorités et Taïwan nourrissent cette réflexion.

Sous le regard du dragon

Le titre donne le ton. Le livre invite à regarder la Chine depuis ses propres références historiques et culturelles, et pas uniquement à travers les catégories occidentales. Il insiste notamment sur une différence de représentation : dans la tradition chinoise, le dragon est un animal bienfaisant. L’auteur explique le choix de cette image : « cette image du Dragon me semble montrer que suivant les cultures, les symboles peuvent avoir des significations différentes. »

« Sous le regard du dragon » devient ainsi une invitation à changer de point de vue : comprendre comment les Chinois peuvent eux-mêmes percevoir leur société, leur histoire, leur système politique ou leurs rapports sociaux. « C’est une invitation à regarder la Chine suivant ses propres références. »

Cette démarche prolonge deux ouvrages précédents : Ciels au-delà du ciel – La Chine et les Chinois : croiser nos regards, publié en 2022, puis La Chine revisitée – Ombres et lumière, en 2024. Le livre de 2026 poursuit cette réflexion en entrant plus profondément dans les mécanismes sociaux, politiques et juridiques de la Chine contemporaine.

Une Chine qui ne se résume pas aux Han

Norbert Rouland montre que la Chine ne peut pas être considérée comme une société homogène. Il s’intéresse aux populations non han et à la diversité de leurs systèmes familiaux et sociaux. Dans plusieurs minorités du Yunnan (Dai, Yi, Bai, Naxi, Wa ou Yao), il évoque notamment une liberté des mœurs avant le mariage qui tranche avec les normes traditionnellement associées à la société Han.

Il précise : « l’étude des populations non Han, spécialement les Na, nous apprend qu’à la différence des Han, les Na n’ont pas une conception patriarcale du mariage, et que contrairement à nos propres mœurs, la fidélité n’est jamais exigée dans les relations affectives, et que le mariage est rare chez les Na. »

Le cas des Na est particulièrement intéressant. Le chercheur les qualifie de société matristique, à ne pas confondre avec matriarcal. Il ne s’agit pas simplement de parler d’une société où les femmes auraient davantage de pouvoir bien qu’elles en aient un supérieur ou égal aux hommes : l’organisation de la parenté, de la filiation et de la famille repose sur une logique différente du modèle patriarcal Han.

Chez les Na, les normes sexuelles sont également différentes. La virginité féminine n’y possède pas la même valeur sociale que dans les sociétés patriarcales et les relations sexuelles peuvent être beaucoup plus libres, y compris dans le cadre du mariage. Mais cette liberté des mœurs ne signifie pas absence de règles : elle s’inscrit dans un système social qui possède ses propres normes.

Il insiste sur l’origine culturelle de cette différence : « elle correspond à de très anciennes traditions. » Cette liberté tend à évoluer sous l’influence de la majorité Han. « Toutefois sous l’influence des nombreux touristes Han, elle tend petit à petit à disparaître. »

C’est l’un des intérêts de son approche anthropologique : une société peut être très différente dans ses mœurs sans être une société sans contrôle social.

Le contraste avec la société Han apparaît également dans la conception de la famille. Il écrit : « alors que chez les Han, on considère qu’avoir une fille est un malheur. En effet dès qu’une fille se marie elle quitte pour toujours sa famille d’origine. Alors qu’un fils a le devoir de s’occuper de ses parents âgés. » Et rapproche cette conception d’une formule traditionnelle indienne : « En Inde on dit qu’avoir une fille c’est labourer le champ du voisin. »

Il évoque également les conséquences de la politique de l’enfant unique : « pendant la période de l’enfant unique, de très nombreux bébés filles ont été assassinées. Il faut lire à ce sujet le beau roman traduit en français de Ma Jian, La Route sombre. »

Il met enfin cette évolution en perspective avec les transformations des sociétés occidentales : « J’observe que chez nous le tabou de la virginité féminine a silencieusement disparu en une cinquantaine d’années. »

Liberté des mœurs et contrôle social

La comparaison entre ces différentes sociétés conduit à une question plus large sur la coexistence entre liberté individuelle et contrôle social. Il résume lui-même cette tension en une phrase : « la liberté des mœurs et le contrôle social, c’est tout le problème. »

Le contrôle social peut d’ailleurs prendre des formes très concrètes. Il rapporte : « mes collègues chinois m’ont expliqué qu’avec les caméras de vidéosurveillance, également de plus en plus répandues chez nous, la délinquance avait fortement baissé. »

La question n’est donc pas seulement celle de l’existence du contrôle, mais surtout de la manière dont une société accepte, justifie ou conteste les moyens employés pour assurer son ordre social.

Justice et « cyber-justiciers »

Le livre s’intéresse également à l’évolution de la justice chinoise. Dans ses travaux, il analyse notamment la place de la médiation et la transformation du rapport entre justice et opinion publique.

La médiation occupe aussi une place importante en France. Il rappelle : « En droit français la médiation joue un rôle très important dans les conflits familiaux. Elle est aussi systématique dans les litiges de faible importance économique afin de désengorger les tribunaux. »

Internet a fait émerger de nouveaux acteurs : les « cyber-justiciers », qui peuvent enquêter sur une affaire, rassembler des informations, la rendre publique et exercer une pression sur les institutions. Il décrit ainsi l’apparition d’une forme de justice parallèle : « Les cyber-justiciers introduisent une sorte de justice populaire, avec ses avantages et ses inconvénients. Mais c’est une sorte de liberté d’expression. »

Cette évolution montre que le contrôle social ne passe pas uniquement par l’État. Il peut également s’exercer par la société elle-même, par les réseaux sociaux et par la pression collective. Il considère d’ailleurs que « ces justices parallèles peuvent être considérées comme une nouvelle forme de contrôle social. »

Le crédit social : contrôler, mais selon quelles normes ?

Autre dimension de la réflexion : le crédit social. Le sujet est souvent présenté en Occident à travers l’image d’une gigantesque note attribuée à chaque citoyen. L’universitaire invite à regarder le phénomène de manière plus nuancée, précisant que « le Crédit social est beaucoup moins généralisé qu’on ne le pense en France. Il y a plusieurs formes de Crédit Social qui ne se recoupent pas entre elles. » La question est alors celle des mécanismes permettant de faire respecter les règles, les obligations et les décisions de justice : qu’est-ce qu’une société considère comme un comportement conforme, et par quels moyens cherche-t-elle à le favoriser ?

« Le Crédit Social pose une question très ancienne. En Occident, le respect des obligations sociales passe souvent par le droit (divorce, infractions routières). En Chine, le respect des obligations sociales se fait par la pression sociale qui peut être plus contraignante que le droit : perdre la face, ou gagner de la face (avoir une belle voiture, ou porter une montre Rolex). »

Cela rejoint ainsi la question centrale du livre : celle du contrôle social, entendu au sens large.

Confucius, droits et libertés

Le livre replace les débats sur les droits de l’homme et les libertés dans une histoire beaucoup plus longue. La pensée de Confucius occupe ici une place importante pour comprendre certaines différences entre les conceptions occidentales et chinoises de l’individu et de la société. Mais il met en garde contre les interprétations trop rapides : « Confucius était condamné par Mao, Xi Jinping le remet à l’honneur. Sa pensée est souvent utilisée à contre-sens. » Il précise surtout : « Confucius n’a pas parlé des droits de l’Homme, qui lui auraient paru très étranges. À l’exception du droit de l’individu à critiquer un gouvernement injuste. Il était favorable à une société très hiérarchisée avec de multiples statuts. »

Il oppose cette conception à celle qui s’est imposée en France depuis la Révolution : « C’est une conception très différente des nôtres. En France, depuis 1789, tous les citoyens naissent et demeurent égaux en droit, ce que les décisions du Conseil Constitutionnel rappellent fréquemment, auxquelles il faut ajouter celles de la Cour européenne des droits de l’Homme. »

Dans une tradition confucéenne, l’individu est pensé à travers ses relations avec les autres et ses responsabilités. La liberté ne se réduit pas nécessairement à l’affirmation d’un droit individuel face à la collectivité : elle s’inscrit dans un ordre social, avec des devoirs et une recherche d’harmonie.

Il rapproche cette réflexion de celle de Montesquieu : « Pour Montesquieu, qui pensait que la Chine était une société despotique (à la différence de Rousseau), la liberté est le pouvoir de faire ce que l’on doit vouloir. Ma liberté est conditionnée par le respect de celle des autres. »

Cette grille de lecture permet d’interroger la conception chinoise contemporaine des libertés. Elle peut aider à comprendre pourquoi les notions de droits, de devoirs, d’ordre social ou de liberté ne recouvrent pas toujours exactement les mêmes réalités des deux côtés.

« Enrichissez-vous », mais ne faites pas de politique

La période de Deng Xiaoping constitue un autre moment essentiel. L’ouverture économique engagée à partir de la fin des années 1970 a profondément transformé la société chinoise. L’enrichissement individuel a été encouragé, tandis que l’ouverture politique est restée beaucoup plus limitée.

Rouland rappelle la formule de Deng Xiaoping : « il est juste de s’enrichir. » Il ajoute : « il a inventé la notion de socialisme de marché. » Cette évolution lui permet d’interroger le lien entre ouverture économique et démocratisation. « Contrairement à ce que l’on pense en Occident, l’ouverture économique n’est pas synonyme d’évolution vers la démocratie. » Il rappelle également le rôle de Deng Xiaoping dans la répression du mouvement étudiant de 1989 : « c’est lui qui a décidé de massacrer en 1989 les étudiants réunis sur la place Tian’anmen. »

Cette évolution permet à l’auteur d’interroger une forme de contrat implicite : la possibilité de s’enrichir et de transformer sa vie, mais dans un cadre politique qui reste fortement contrôlé.

La question de la liberté d’expression devient alors centrale. La critique du gouvernement ne relève pas seulement d’une liberté individuelle abstraite : dans un régime qui accorde une grande importance à l’ordre et à la stabilité collective, elle peut devenir particulièrement sensible lorsqu’elle se transforme en contestation organisée. « C’est aux décisions des tribunaux de fixer les limites »

Il établit également une comparaison avec la France : « J’observe que depuis la Présidence de Nicolas Sarkozy, le délit d’injure au Président de la République a été supprimé, ce qui est inconcevable en Chine où bien souvent la liberté d’expression n’existe que dans la Constitution. »

Cela ne signifie pas que toute expression personnelle soit impossible, nuançant : « en Chine, en privé ou avec des amis sûrs, on peut être franc. » Il donne également un exemple personnel : « Un de mes collègues chinois m’a dit que ses cours étaient surveillés par des étudiants payés par la police. »

Selon lui, les possibilités de contestation restent cependant très encadrées : « Sauf pour les questions touchant à l’environnement, aucun motif de contestation n’est autorisé. » Les mouvements protestataires et les formes de contestation étouffées par le pouvoir montrent ainsi les limites de l’ouverture politique. « Ceux qui sont étouffés par le pouvoir sont ceux qui osent remettre en cause la prééminence du PCC. »

Le sujet est moins de savoir si la Chine est simplement « libre » ou « pas libre » que de comprendre où le système place la frontière entre expression individuelle, critique politique et mobilisation collective.

Taïwan, une question stratégique

Taïwan occupe une place plus limitée dans l’ouvrage, mais Rouland l’inscrit dans une réflexion plus large sur les tensions internationales et le risque d’une Troisième Guerre mondiale.

Il revient sur la représentation chinoise de l’île. Il rapporte notamment que la Chine présente Taïwan comme sa « quatrième province ». Cette formulation doit être comprise comme une représentation chinoise de l’unité nationale, et non comme un statut international reconnu.

Face à cette conception, Taïwan est devenue une démocratie pluraliste après la levée de la loi martiale en 1987. La question taïwanaise oppose donc non seulement deux conceptions de la souveraineté, mais aussi des systèmes politiques et des conceptions différentes des libertés, résumant ainsi l’enjeu : « Taïwan est un point de bascule stratégique, car Xi Jinping s’est promis de la réintégrer à la Chine continentale, au besoin par la force. » Il souligne également : « il y a une opposition totale entre cette opinion chinoise et la démocratie taïwanaise. »

Il observe par ailleurs : « La République de Chine a un consulat à Marseille, et Taïwan a une représentation à Aix-en-Provence. » Pour lui, une intégration à la République populaire de Chine signifierait pour les Taïwanais « une disparition totale de leur mode de vie ». Et le risque dépasse largement les deux rives du détroit : « Un conflit autour de Taïwan pourrait dégénérer en un conflit mondial. Tout dépendrait de la volonté des Américains de prendre des risques pour Taïwan. »

Comprendre sans simplifier

C’est finalement le fil conducteur de l’ouvrage : « déplacer le regard sans renoncer à l’esprit critique. »

L’universitaire cherche à comprendre la Chine depuis ses propres références historiques, culturelles et sociales, tout en étudiant les tensions qui traversent le pays : diversité des systèmes familiaux, liberté des mœurs et normes sociales, évolution de la justice, rôle d’Internet, crédit social, droits de l’homme, liberté d’expression et contrôle politique.

Son propre regard est également nourri par son expérience personnelle de la Chine notamment « les rapports amicaux et confiants que j’entretiens avec mes collègues chinois. »

Après plusieurs décennies de recherches et trois ouvrages consacrés à la Chine, il souhaite surtout que le lecteur français nuance son regard. « J’aimerais que le lecteur français comprenne qu’à la différence des Américains, comme on me l’a souvent fait remarquer à Shanghai, [la Chine] n’est pas notre ennemie systémique. »

Il recommande enfin de passer par la littérature contemporaine chinoise pour découvrir le pays autrement : « Tout le monde ne peut pas aller en Chine. Mais le lecteur français peut lire d’excellents romans contemporains traduits en France, comme ceux de Yan Lianke. »

Le « regard du dragon » invite à sortir d’une opposition trop simple entre fascination et condamnation. Pour comprendre la Chine contemporaine, il propose de regarder ce qui nous est étranger (ses traditions, ses normes, ses conceptions du collectif et ses rapports au pouvoir) avant de les comparer aux nôtres.

Diane Vandermolina

 

Rmt News Int • 6 septembre 2026


Previous Post