Derniers jours du Off 2026: Le Rappel des Oiseaux, d’après Le Journal d’un fou de Nicolas Gogol
Une adaptation fascinante d’Orianne Moretti.
La Nouvelle du plus étrange des écrivains russes, publiée dans le recueil Arabesques en 1835, trouve, avec la dramaturge, metteuse en scène, artiste lyrique et danseuse Orianne Moretti, fondatrice de Correspondances Compagnie (2008), un souffle nouveau d’une grande puissance.
Mathieu Ganio, danseur étoile, (bon sang ne saurait mentir) est Avksenty Ivanovitch Poprichtchine, modeste fonctionnaire pétersbourgeois, amoureux de Sophie, la fille de son directeur. Double performance du danseur-comédien qui habite avec frénésie, douleur, angoisse, passion ce personnage étonnant qui écrit son journal. Une merveilleuse technique et une grande densité expressive dans la narration aux multiples voix.
L’apport inattendu mais si intelligent de la musique baroque, permet des palettes de portraits encore plus riches que le collage de musiques romantiques contemporaines de Gogol qui semblaient incontournables. Le baroque a vu naître l’opéra, les castrats, la virtuosité, les ornements, les pièces pour clavecin, cette folle énergie musicale des affects.
Jean-Sébastien Bach, François Couperin, Jean-Philippe Rameau suivront le parcours chaotique de ce fou attachant sous les doigts magiques du pianiste Guilhem Fabre, alternant fougue et sensibilité.
Nicolas Gogol, romancier, poète, nouvelliste, dramaturge, critique russe d’origine ukrainienne (1809-1852) dénoncera sans cesse les mesquineries provinciales et la médiocrité humaine (Les âmes mortes); mais, malgré un humour féroce et un esprit satirique et caustique, il sombrera dans le mysticisme, le doute et la dépression. Son héros ne veut plus vivre dans un monde étriqué, autoritaire, laissant peu de place aux poètes aux rêveurs, aux âmes sensibles.
Bach avec ses mille œuvres dont l’Art de la Fugue ne nous invite-t-il pas à fuir, sans cesse ? La fugue avec ses entrées décalées en imitation ne rappelle-t-elle pas les voyages de Gogol à travers la Russie, l’Allemagne, la France, l’Italie, l’Espagne, Jérusalem…Fuir pour être heureux ailleurs, comme les rêves de Poprichtchine …
Rameau, compositeur brillant et torturé ne nous a-t-il pas laissé aussi une œuvre immense dont les titres sont des peintures, des portraits si touchants et si justes de nos diversités : La Villageoise, Les Tendres Plaintes, Les Niais de Sologne, L’Entretien des Muses, Les Tourbillons, La Boiteuse, La triomphante, l’Indifférente, L’Indiscrète, La Poule, Le Rappel des Oiseaux … (Suite de Pièces pour clavecin…). Couperin et sa riche œuvre pour clavier : Quatre Livres de Pièces pour clavecin aux titres exquis : L’Enchanteresse, Les Sentiments, La Laborieuse, La Voluptueuse…Les Lys naissants, Les Grâces incomparables, L’Audacieuse… Sophie, l’inaccessible amour, n’est-elle pas dans ces portraits ?
La Passacaille et Fugue en do mineur de Bach qui ouvre le Journal, est une pièce avec un thème suivi de 21 variations, comme la vie de Poprichtchine, un ostinato, métaphore de son amour obsessionnel pour Sophie et ces variations, signe de son instabilité, choix si judicieux de la metteuse en scène. Le danseur-comédien est fascinant dans cette posture, ses premiers gestes appelant au secours, à l’évasion. Une danse expressive, élégante, planante, technique magistrale puis tête entre les barreaux de la chaise, rappelant le Cri de Munch, saisissant.
Les vagues incessantes du piano sont le tourbillon de ce destin tumultueux. Superbe Guilhem Fabre. Mathieu Ganio se déplace tel un félin, sous une pluie battante, pas chassés, coulés dans ce mouvement Allegro du Prélude BWV 865 en la mineur de Bach. Il aperçoit enfin Sophie, objet de tous ses fantasmes : Quand ses yeux rencontrèrent les miens. La Poule de Rameau est un clin d’oeil malicieux d’Orianne Moretti. Poprichtchine se cache derrière le piano.
Le Rappel des Oiseaux de La Suite en mi mineur de Rameau arrive à ce moment-là ; pièce poétique, descriptive, fluide et mélancolique, évocation de la nature, dialogue qui s’installe. Bonheur et angoisse alternent : Ne savez-vous pas que je suis d’origine noble ? Répétition de petits motifs qui se développent peu à peu, associés à la complémentarité des deux voix ; ce dialogue est celui qu’attend, qu’espère Poprichtchine.
Les musiques suivent l’évolution du Journal, avec une grande intelligence de diversité. Chaque membre, chaque partie du corps du danseur-comédien devient une cartographie de ses sentiments. L’envol des Préludes de Bach, comme des mirages de désirs incompris. Poprichtchine croit que Medji, la chienne de Sophie, sait parler et écrire ; il l’espionne et pense mettre la main sur des lettres qu’elle aurait écrites à son ami chien, Fidèle. Peut-être parle-t-on de lui dans ces lettres, de cet amour contrarié ?
Le Prélude en do de Bach (Célèbre thème de l’Ave Maria de Charles Gounod) est un moment de grâce. Le « fou », allongé, semble apaisé : Mais je n’ai pas d’argent, moi … Sa chambre à coucher, c’est là qu’est le paradis…Jeu tout en finesse du pianiste. On est le 43ème jour d’avril 2000 ! Aujourd’hui est un jour de grande solennité. L’Espagne a un roi, on l’a trouvé, c’est moi … ! J’ai décidé de coudre moi-même mon manteau royal … Enlevez moi de ce monde ! Maman chérie, vois comment ils me font souffrir ... L’Andante du Concerto Italien de Bach inonde de beauté les voûtes de la Salle du Roseau-Teinturiers.
Ce qui obsédait Gogol, c’était la condition humaine, les manipulations, les démons mesquins, la comédie de la vie. Le Journal d’un fou est celui d’un personnage en pleine crise morale, observant la réalité, victime de son propre miroir. Le travail de création d’Orianne Moretti nous questionne sans cesse, avec une grande pertinence ; les femmes qu’elle a mises en scène et sublimées : Ophélie, Clara Schumann, Alma Mahler. Tous ces destins et ces arts croisés (Théâtre, musique, danse, peinture …) pour témoigner de la beauté et de la cruauté du monde. Y a-t-il aujourd’hui la place pour le rêve ?
La chorégraphie de Bruno Bouché et les lumières de Michel Cabrera ajoutent à cette magie. Le Rappel des Oiseaux d’Orianne Moretti nous illumine par sa beauté plastique, son minimalisme d’une extrême densité. Bouleversant.
Yves Bergé
Crédit photos : Stéphane Audran
Le Rappel des Oiseaux d’après Le Journal d’un fou de Nicolas Gogol
Une idée originale d’Orianne Moretti
Festival Avignon OFF. La Factory – Roseau Teinturiers – Salle 1



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