Festival Avignon Off 2026 : « Touchée par les fées »
Le banquet d’humanité et de pudeur d’Ariane Ascaride à La Scala Provence
À La Scala Provence, Ariane Ascaride a offert une représentation exceptionnelle de « Touchée par les fées ». Dans ce récit autobiographique façonné par Marie Desplechin et mis en scène par Thierry Thieû Niang, la comédienne ouvre ses valises de souvenirs. Une confession intime, traversée de rires, de douleurs et d’une féroce volonté de transmettre.
Ariane Ascaride est bien plus que l’actrice césarisée de Marius et Jeannette ou la figure emblématique du cinéma de Robert Guédiguian. C’est une voix, une présence, une femme qui incarne la liberté et l’émancipation au même titre que Gisèle Halimi qu’elle a si bien su interpréter sur scène. Mais ce chemin ne s’est pas fait sans luttes, sans blessures ni révoltes. À l’aube d’un tournant de sa carrière, la comédienne entreprend une sorte de grand ménage poétique : elle défait ses bagages, ordonne ses fantômes et prépare la suite de son voyage.
La malle aux souvenirs d’une fille du Midi
« Touchée par les fées », ou fada, comme on le dit avec tendresse sur les rives de la Méditerranée, traduction littérale de ce fada méridional souvent employé pour désigner les esprits libres et un peu fous, c’est l’histoire d’une petite fille forgée au fer de ses racines, des pérégrinations de ses ancêtres, de ses origines méditerranéennes et nomades et du monde du théâtre populaire où elle a grandi.
Sur scène, Ariane Ascaride extrait de ses valises des pans entiers de son existence. Elle y pioche d’immenses photos en noir et blanc qu’elle vient accrocher en fond de plateau, côtoyant un grand drap blanc qui sert d’écran de projection. S’y échappent des images argentiques et quelques extraits de Marius et Jeannette, rappelant le point d’ancrage d’un destin partagé avec le public.
Si la grandeur épurée de la Salle 600 de La Scala Provence pouvait sembler, de prime abord, un brin trop vaste pour un propos aussi intimiste qui aurait sans doute trouvé dans un écrin plus restreint une proximité immédiate, la puissance d’incarnation de la comédienne finit par habiter l’espace avec une générosité rare.
Une pudeur poignante face à la brutalité de la vie
Ce qui bouleverse dans la plume de Marie Desplechin et le jeu d’Ariane Ascaride, c’est l’absence totale de misérabilisme. Même au cœur des pires tempêtes, l’actrice balaie les moments les plus durs d’un grand éclat de rire lumineux ou d’un sourire d’une infinie bienveillance.
Pourtant, sous l’exubérance méridionale et la magie du récit, les fêlures affleurent. Ariane Ascaride règle ses comptes avec son histoire familiale et s’affronte à la figure du père. Avec une pudeur exemplaire mais une fermeté absolue, elle dévoile à demi-mot la violence et les abus subis, sans jamais se draper dans la posture de la victime. Elle transforme le poison en pépite d’or, montrant comment elle s’est forgé l’armure qui l’a protégée toute sa vie.
« Être actrice, c’est une autre manière de faire l’ange. »
Un cri d’amour et de vérité
Lorsque le spectacle s’achève et que la salle rallume ses lumières, les applaudissements nourris saluent une artiste totale, au sommet de son humanité. Mais Ariane Ascaride ne s’arrête pas aux saluts cérémoniels. S’avançant au bord du plateau, le regard planté dans celui des spectateurs avec une détermination saisissante, elle prend la parole pour lancer un appel vibrant à toutes celles et ceux qui ont subi l’emprise ou la violence : parler, ne plus jamais se taire, briser l’omertà.
Ce moment de grâce et de vérité dit tout d’une femme engagée, qui utilise le théâtre non pas comme un miroir narcissique, mais comme une arme de libération et une passerelle vers les autres. Un spectacle d’une sincérité lumineuse, dont on ressort le cœur rempli de reconnaissance.
Valérie BLAECKE
Crédit photos: Louie Salto
- Spectacle : Touchée par les fées (Ultima Verba)
- Lieu : La Scala Provence (Salle 600)
- Texte : Marie Desplechin | Mise en scène et chorégraphie : Thierry Thieû Niang
- Interprétation : Ariane Ascaride | Lumières : Alexis Beyer
- Billets : https://www.festivaloffavignon.com/spectacles/representations/9289-touchee-par-les-fees
Le clin d’œil étymologique :
Le mot « fada » vient du provençal / occitan fadat, qui signifie littéralement « touché par les fées » (fado voulant dire la fée). Si dans le parler méridional il a pris le sens de « fou », « déjanté » ou « un peu timbré », il conserve toujours cette nuance poétique d’avoir été effleuré à la naissance par la grâce — ou le doux grain de folie — des fées.




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