Chacal : rire pour mieux dénoncer
Avec Chacal, Jérémy Beschon transpose sur scène la force politique et la fantaisie des fables kabyles. Porté par Virginie Aimone, seule en scène, le spectacle raconte avec humour les rapports de domination entre les animaux, tout en proposant une réflexion accessible sur le pouvoir, l’oppression et la résistance.
Une fable ludique et politique
Dans les fables kabyles, les animaux ne servent pas uniquement à divertir. Ils permettent de représenter les comportements humains, de critiquer les injustices et de dénoncer les puissants sans renoncer à l’humour. Chacal respecte pleinement cette tradition. Derrière les aventures des différents animaux se dessine une société dominée par un lion autoritaire, incarnation évidente du pouvoir et de l’oppression exercée sur le peuple.
La dimension politique du récit reste cependant suffisamment simple pour être comprise par les enfants. Le lion représente celui qui impose sa volonté par la force, tandis que les autres animaux cherchent à survivre, à contourner ses ordres ou à résister grâce à la ruse. Le spectacle réussit ainsi à transmettre un message sérieux sans devenir pesant ou moralisateur. Les jeunes spectateurs peuvent rire des situations, suivre les péripéties et reconnaître les caractères des animaux, tandis que les adultes perçoivent plus directement la critique sociale contenue dans la fable.
La simplicité au service du récit
La mise en scène de Jérémy Beschon repose sur un dispositif volontairement simple. Plutôt que de multiplier les décors et les accessoires, elle concentre l’attention sur le corps, la voix et l’imagination de la comédienne. Cette sobriété correspond parfaitement à l’esprit du conte oral : quelques mouvements, changements de tonalité ou attitudes suffisent à faire apparaître un nouvel animal et à transformer l’espace.
La présence d’une seule interprète pour incarner tous les personnages constitue l’un des principaux intérêts du spectacle. La comédienne passe rapidement du lion dominateur au chacal rusé et aux autres figures de la fable. Chaque rôle possède sa propre voix, sa posture et son rythme. Ces transformations visibles participent au plaisir du public et rappellent aux enfants que le théâtre peut créer un univers entier avec très peu de moyens.
L’humour occupe également une place centrale. Les gestes exagérés, les changements brusques de personnage et les réactions animales provoquent le rire sans affaiblir le propos. Au contraire, cette légèreté rend la dénonciation plus efficace : le spectacle amuse d’abord, puis laisse progressivement apparaître les rapports de force qui structurent le récit.
Une musique qui donne vie à la fable
La musique joue un rôle déterminant dans la qualité de la mise en scène. Elle ne constitue pas un simple accompagnement sonore, mais participe pleinement à la narration. Elle rythme les déplacements, souligne l’arrivée d’un personnage, accentue les moments de danger et entretient l’attention des enfants.
Elle permet aussi de créer des atmosphères différentes malgré l’absence de décor imposant. Tantôt joyeuse et entraînante, tantôt inquiétante, elle guide les émotions du public et accompagne les transformations de la comédienne. Le dialogue entre le jeu et le son donne ainsi au spectacle son énergie et son caractère vivant.
Le théâtre là où il est nécessaire
La décision de jouer Chacal dans les quartiers nord de Marseille donne enfin au spectacle une portée qui dépasse la représentation elle-même. Aller à la rencontre des enfants des quartiers populaires, plutôt que d’attendre qu’ils franchissent les portes des théâtres du centre-ville, constitue une initiative remarquable.
Ces jeunes sont encore trop souvent abandonnés des politiques culturelles ou présentés uniquement à travers les difficultés de leur territoire. Leur proposer un spectacle inspiré d’une tradition kabyle permet à la fois de valoriser un héritage culturel présent dans de nombreuses familles marseillaises et de rappeler que le théâtre appartient à tous. Avec peu de moyens, mais beaucoup d’inventivité, Chacal parvient donc à divertir, transmettre et dénoncer. C’est précisément ce que l’on attend d’une fable réussie.
Agdal Oussadi
Crédit photo : Eric Brunel/Manifeste rien.


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