Entretien avec Anthony Magnier de la Cie Viva
Anthony Magnier : « Feydeau, c’est l’amour de la virtuosité et une quête de liberté »
Comédien sanguin sous les traits du Général Irrigua, metteur en scène et scénographe, Anthony Magnier orchestre la mécanique jubilatoire d’Un fil à la patte avec la Compagnie Viva. Entre deux représentations, il nous livre sa vision d’un vaudeville dépoussiéré, son rapport au corps, l’esprit de troupe qui l’anime depuis près de 25 ans, et cette ambition fondamentale : réinjecter de la folie et de la poésie dans nos vies.
Un entretien à l’image du spectacle : passionné et profondément vivant. Une rencontre qui confirme, s’il le fallait, que la Compagnie Viva ne se contente pas de dépoussiérer les classiques : elle leur insuffle un supplément d’âme et une urgence résolument contemporaine.
Interview
Valérie Blaecke : J’ai découvert la formidable Magali Genoud cet été à Avignon dans Le Dernier Cèdre du Liban. C’est en apprenant qu’elle jouait également dans Cyrano que j’ai découvert la Compagnie Viva, avant de vous voir aussi dans Bel Ami au Théâtre des Lucioles. Comment passe-t-on de l’univers poétique de Cyrano à celui de Feydeau et au rôle du Général Irrigua ?
Anthony Magnier : C’est comme deux partitions de danse. Feydeau a extrêmement bien écrit sa pièce : je prends l’accent, puis je me fonds dans le personnage. C’est un rôle que j’ai beaucoup joué et qui me va bien, j’y prends un plaisir immense. Je vais prochainement monter un autre Feydeau, La Dame de chez Maxim, et je me suis demandé si je devais jouer dedans. Finalement, il n’y avait pas de rôle évident pour moi, alors je me concentre sur la mise en scène. Quand un rôle me permet de m’amuser et de le défendre pleinement, j’y vais ; sinon, je m’en tiens à la réalisation. Pour Bel Ami, par exemple, je voulais vraiment me consacrer à l’adaptation et à la mise en scène. C’était passionnant ! C’était la première fois que je m’attaquais à l’adaptation d’un roman, 500 pages extrêmement denses, mais ce ne fut que du bonheur.
Vos comédiens sont d’une générosité authentique sur scène. En tant qu’ancienne artiste du spectacle vivant, je mesure ce que signifie se donner ainsi. On ressent une complicité très forte au sein de votre équipe. J’ai découvert ce soir des comédiens que je n’avais pas encore vus à Avignon.
A.M: Oui, ils sont formidables. Et puis ce sont des amis. Ils sont exigeants, ils bossent. Il y en a avec qui je travaille depuis 20 ans, même plus. On se suit dans nos vies, on grandit ensemble, on évolue. On est plus de 35 en ce moment dans la troupe. Nous formons une belle équipe aussi avec les techniciens. Je suis content. Et puis ça fera 25 ans en 2027 que la Compagnie Viva existe ! C’est joli. Je ne me rends pas compte que le temps passe. Chaque année je remonte un ou deux spectacles et je continue, l’envie est toujours là. Je n’ai pas perdu la flamme ni la passion. La vie de cette troupe n’est pas monotone. Il y a de très belles surprises, il y a des fois des galères quand il faut gérer des équipes. Et puis en ce moment la culture est mise à mal. On tourne moins. Nous ne sommes pas subventionnés, on ne vit que de la diffusion. Mais on est quand même une belle compagnie, on tourne encore, on est contents. Malgré le côté aléatoire, j’essaie de prévoir les choses à l’avance mais on ne sait jamais comment ça va se passer mais ça fait partie de la vie aussi.
Je vous avais quitté cet été au festival Off entre le panache rock de Cyrano et la noirceur sociale de Bel Ami. Qu’est-ce qui vous nourrit dans ce passage au vaudeville pur et à l’horlogerie de Feydeau ? Est-ce un besoin de pure jubilation théâtrale ou la recherche d’une autre forme de virtuosité ?
A.M: J’ai monté Un fil à la patte une première fois en 2014 parce que je l’avais vu à la Comédie Française avec Christian Hecq dans une mise en scène de Jérôme Deschamps, et moi qui n’étais pas particulièrement friand de Feydeau, j’avais trouvé qu’il y avait un terrain de jeu vraiment fabuleux. Et j’ai voulu tenter de monter avec ma Compagnie notre adaptation et voir ce que cela allait donner. J’ai fait beaucoup de Commedia dell’arte auparavant, et j’y ai retrouvé vraiment toutes les techniques. Et puis il y a une filiation directe entre le vaudeville du 19e siècle et la Commedia dell’arte qui est arrivée en France au 17e. Elle se retrouve dans la technique comique, les dialogues, les punchlines, les situations. Donc je me suis retrouvé dans un élément que je connaissais sans l’avoir jamais pratiqué. Et, force est de constater que j’ai réussi une première distribution et une première mise en scène qui a très bien marché et nous avons fait un succès énorme avec ce Fil à la patte. C’est pour ça que j’ai décidé en 2024 de le reprendre. Effectivement, l’amour de la virtuosité, je crois qu’il y a quelque chose chez moi où j’ai toujours aimé cette notion. Par exemple, plus jeune je me suis mis à jouer de la guitare et j’ai appris le flamenco, j’ai cherché quelque chose de pointu et un peu virtuose donc c’est drôle que vous parliez de virtuosité car il y a ça dans Feydeau, effectivement. Dans Bel Ami il y a une virtuosité que j’ai retrouvée dans le plaisir de l’adaptation : comment transformer ce chef-d’œuvre littéraire qui a été écrit comme ça en quelques semaines par Maupassant qui était fiévreux et dans cette passion de l’écriture, qui a croqué le monde contrairement à son parrain Flaubert qui lui disait de travailler plus son texte et son style. Dans la fébrilité de Maupassant j’ai trouvé une matière énergétique et organique pour en faire une pièce de théâtre. Mais il a fallu le bousculer, l’oublier, presque l’effacer pour donner l’impression de le réinventer. Mais ça a été un plaisir fou et je trouve que dans les 48 tableaux qu’il y a dans Bel Ami on a fait quelque chose de très précis au niveau du jeu. J’ai voulu aussi donner la part belle aux personnages féminins, aux quatre femmes qui entourent Georges Duroy plus que sur le côté journalistique, financier qui étaient plus difficiles à traiter. Ce que je trouve magnifique dans Bel Ami c’est vraiment ces femmes qui évoluent autour de lui et sont toutes amoureuses, perdues et passionnées. Et c’est fascinant parce qu’on est tout ça en fait. On est à la fois une Clotilde, une Madeleine, un Georges. On se reconnaît dans chacun des personnages féminins ou masculins. C’est une belle exploration. Et Cyrano, ce chef-d’œuvre, et ce personnage que j’ai endossé peut-être avec un peu de prétention en 2012. Mais tout le monde m’a dit que ça m’allait très bien. Je me suis demandé si j’allais être à la hauteur de ce rôle, mais il faut avoir un peu d’audace et de prétention je crois dans ce métier.
Et 15 ans après, 15 ans de vie, je suis devenu papa, j’ai 3 enfants, j’ai vécu des choses plus ou moins sympas et reparcourir ces personnages 15 ans après, ça apporte une épaisseur, quelque chose que j’avais envie de raconter avec autant de légèreté au début. L’histoire de Cyrano est belle. J’ai eu envie de décaler. Pas pour faire du contemporain ni pour faire l’original mais pour, au contraire, faire ressortir toute la puissance de la pièce. Lorsqu’on parle aux gens de Cyrano, ils voient de suite le film avec Depardieu avec le chapeau à plumes, la cape et tout l’attirail, et c’est un super travail, mais Cyrano ne parle pas que de ça. Dans le passage de la guerre, les corps prennent toute leur importance. Ce passage, je l’ai trouvé avec les comédiens en travaillant en répétition mais je voulais qu’en quelques secondes le public soit plongé dans cette horreur de la guerre. Et ça désarçonne ceux qui attendent un Cyrano classique, qui attendent de revivre les mêmes émotions qu’avec Depardieu, mais on n’est pas là pour faire un musée animé. Si ces œuvres là nous parlent encore aujourd’hui c’est qu’elles sont encore actuelles, contemporaines et il faut s’en saisir justement. Et par exemple, en France, Cyrano est très souvent monté avec capes et épées mais les Anglo-Saxons, lorsqu’ils s’emparent de nos pièces classiques, font du théâtre moderne. Ils n’ont pas cette même sacralisation de l’œuvre. J’ai vu une fois un Cyrano avec ce comédien anglais James McAvoy qui a joué Cyrano sans faux nez en 2019 et ça marchait très bien aussi. Alors que nous, en France, on se met dans un petit carcan. Mais c’est comme quand eux montent Shakespeare, ils en ont une sacralisation, que nous n’avons pas en France. Et de retrouver Feydeau, après avoir joué Cyrano à St Tropez fin août sans avoir joué depuis, de retrouver les rires du public m’a fait beaucoup de bien !
C’est vrai que c’est un tout autre univers entre Cyrano et Feydeau, l’écart est grand ! Pour être totalement honnête, Feydeau à la base ce n’est pas vraiment ma tasse de thé, mais vous avez tellement bien saisi la matière et exploité ce formidable terrain de jeu comme vous disiez, que j’ai été totalement conquise !
A.M: Mais parce que dans ce que ça raconte, derrière l’aspect comique, Feydeau nous dévoile une certaine profondeur. Par exemple dans La dame de chez Maxim que je suis en train de monter, il y a cette réplique de la Môme Crevette qui dit “Eh ! aller donc ! c’est pas mon père !” en levant la jambe. C’est une danseuse de French Cancan, je ne savais pas d’où ça venait à la base le French Cancan. Et j’ai appris qu’il y a les quadrilles au début du 19e siècle, danses lors desquelles les hommes avaient 2 minutes de liberté totale s’ils voulaient faire cavalier seuls (on appelait ça “faire le chahut”), mais les femmes n’avaient pas le droit, elles regardaient. Et il y a eu une femme qui a eu envie d’user de ces mêmes libertés et elle a bravé ces interdits avec d’autres femmes qui se sont mises à faire cavalières seules en se mettant à sauter, à crier, et à lever audacieusement la jambe. Et ça a donné naissance au French Cancan, avec toutes ces positions et appellations très codifiées (La Cathédrale, la Mitraillette, Le Port d’Armes). Et cela reflète en fait une satire politique et des institutions patriarcales, militaires, l’Eglise. C’est un début de féminisme très fort qui passe par une moquerie codifiée par ces femmes qui se mettent à la marge, qui rient de ce monde qui encarcanne les gens, les femmes, ce monde trop sérieux et trop bourgeois. Et Feydeau rend hommage à ces femmes et il critique cette société. Et c’est en ça je pense que plus on va travailler Feydeau, plus on va se rendre compte qu’il a une énorme profondeur. On ne peut pas écrire aussi bien qu’il le fait sans réfléchir, sans penser au monde, sans connaître l’humanité. Mais c’est vrai que de prime abord cela peut paraître un peu superficiel. Et puis surtout je crois que quand on sort de ce spectacle là, on sort avec une envie de liberté. On se dit que tout est possible. On se dit qu’ils sont fous sur scène, ils courent dans tous les sens.
Oui c’est ça : j’ai écrit dans mes petites notes dans le noir de la salle sur mon fauteuil comme j’aime le faire dans l’instant même, “ils nous embarquent avec eux dans leurs délires, on a envie de les suivre et leur emboîter le pas”.
A.M: C’est ça, j’ai envie que les gens sortent en se disant : “mais on peut, on pourrait ouvrir des fenêtres, on peut réinjecter un peu de folie dans nos vies”. Vraiment. Ça, ça me passionne. Je voudrais que les gens sortent différents. Les œuvres qui m’ont marqué, les grandes œuvres, je n’étais pas le même homme après. C’est ça pour moi un grand spectacle, un grand film, un grand roman. Ça percute et d’un coup, ça change quelque chose, on décale un peu le point de vue. Et dans ce que je fais, j’aimerais modestement transmettre ça.
Eh bien, je peux dire que c’est réussi ! Cet été à Avignon, j’ai découvert une quarantaine de pièces et vraiment, la Compagnie Viva est une très belle découverte pour moi. Il y a un avant et un après pour moi ! Sincèrement !
A.M: Ça me fait très plaisir et ça me touche parce que c’est pour ça qu’on fait ce métier ! Au début non, on le fait pour soi, parce qu’on a envie, mais ça va faire 30 ans que je fais ce métier, et ce qui fait que je me lève tous les matins, c’est que je me dis qu’il y a des gens que ça transporte ailleurs, à qui ça fait du bien.
Pour en revenir au fait de dépoussiérer les classiques sans jamais les trahir, Feydeau met en scène la lâcheté masculine face à des femmes de tête ou des figures excentriques. Quel regard le metteur en scène pose-t-il sur ces rapports de force et ce ridicule bourgeois ?
A.M: Je n’ai pas de message particulier à véhiculer. Bois d’Enghien est un homme avec ses lâchetés, Lucette Gauthier est une femme avec ses colères. Quand j’ai travaillé la pièce, j’ai dit aux comédiens qu’évidemment c’est une comédie, les gens vont venir la voir pour rire mais avant que de chercher à faire rire, je voudrais vraiment qu’on travaille les enjeux et ce qui se passe. Et cette histoire, c’est l’histoire d’une rupture amoureuse. Et les ruptures amoureuses, c’est rarement simple. Quand on a aimé ou qu’on est dans la passion, les ruptures sont des crises, elles sont explosives et sont des moments de rencontre avec soi-même. J’ai dit aux deux comédiens qui ont créé la pièce, Stéphane Brel et Magali Genoud, je veux que ces scènes où vous êtes tous les deux, vous vous dites à quel point vous vous aimez et même s’il la quitte parce qu’il est ruiné, et est obligé de se marier avec cette jeune aristocrate qui est Viviane Duverger. Il choisit l’argent plutôt que la bohème avec Lucette Gauthier. Il fait un choix de raison. Pour lui, il n’a pas le choix. Mais son cœur, son corps sont avec Lucette. Et je voulais raconter ça. Parce que dans la pièce à la base, Feydeau écrit le personnage qui se traîne un fil à la patte, la reloue qui est là, le boulet qui ne veut pas le quitter, etc. Mais je dis non, elle l’aime. Ça fait 15 jours qu’elle ne l’a pas vu, elle est en dépression totale, il arrive un soir après une soirée peut-être alcoolisée, ils passent la nuit ensemble et elle apprend qu’il va se marier. Elle est déchirée, elle est en colère. Et on la comprend. Après Feydeau transforme cette colère en comédie de situations où elle va lui tendre un piège et c’est fantastique. C’est pour ça que sur l’Acte III, quand ils se retrouvent à la fin, j’ai rajouté le baiser, ce moment où ils n’arrivent pas à se séparer. Je voulais explorer ça et pas tant y apporter une morale. On fait ce que l’on peut dans la vie. On aimerait tous être parfaits mais on fait ce que l’on peut.
Et ce jeu, ce rythme, je parlais de l’engagement du corps qui est fort. Mais chez Feydeau, les portes claquent, il y a des entrées, des sorties. Et le fait d’imaginer ces jeux de portes avec du mime et les onomatopées, ça donne une rythmique qui porte du début à la fin. Comment avez-vous dirigé vos comédiens ?
A.M: Quand j’ai vu le spectacle de Deschamps, c’étaient des gros décors, les portes qui claquent et tout ça, je me suis dit que c’était avant tout un superbe terrain de jeu pour les comédiens. La moquette blanche au sol, c’est un tréteau de Commedia. Sur un tréteau de Commedia, on ne met que les choses qui sont nécessaires et utiles. Il n’y a pas d’accessoires, il n’y a pas de décoratif. On a un voile au fond et après on a besoin d’un fauteuil ou d’une table on les met mais si on n’en a pas besoin on ne les met pas et on peut jouer sur la place du village. Et je voulais utiliser ce concept et avoir comme en Commedia des comédiens au début qui sont sur le côté et qui regardent ce qui se passe et qui ensuite deviennent des personnages pour dire qu’on est dans l’illusion. J’avais entendu, lorsque j’étais jeune, un acteur de Kabuki qui disait “Quand l’acteur croit en l’illusion et que le spectateur croit en l’illusion, l’illusion devient une autre réalité”. Et voilà, je dis c’est une illusion, c’est faux. On est des comédiens, on n’est pas des personnages. Maintenant si nous on y croit, si vous vous y croyez, alors on crée quelque chose et c’est vraiment magique. On ne peut pas concurrencer le cinéma avec ce qu’ils font aujourd’hui, on le sait très bien. Nous, nous sommes des comédiens, nous jouons. Et assumons ça et amusons nous avec cet imaginaire là, comme des enfants. On en aurait besoin tous les jours de réinjecter ces choses là.
C’est exactement ce que je me suis dit lorsque je vous ai vus dans les saluts à continuer à jouer avec nous. Et puis dès le début de la pièce, avec cet effet que je ne dévoilerai pas aux lecteurs ici. Ce 4e mur brisé d’entrée de jeu, c’est vraiment très réussi. La question qui me vient, en lien avec ce rapport au corps toujours très investi chez vous : est-ce que vous travaillez avec un chorégraphe ?
A.M: Non. De temps en temps j’essaie et à chaque fois, je ne suis pas satisfait parce que nous ne sommes pas des danseurs. Par contre, on est des corps et j’ai adoré dans Cyrano justement, le tableau de la guerre, je l’ai travaillé avec les comédiens, on a cherché ensemble, on a passé quelques heures dessus et à partir d’eux et de mes idées, quelque chose de chorégraphique est né.
Vous signez la mise en scène, la scénographie et vous incarnez sur le plateau le Général Irrigua, un rôle sanguin et haut en couleur. Comment orchestre-t-on la mécanique d’une comédie de l’intérieur, tout en étant soi-même au cœur du chaos scénique ? Comment gérez-vous cette double casquette ?
A.M: Sur Cyrano, j’avais une assistante qui me faisait des retours sur le jeu. Sur Le fil à la patte non, j’ai vraiment travaillé seul avec mes comédiens. On n’a pas de metteur en scène. On se regarde, on se donne des conseils, on se fait des retours. C’est la troupe qui met en scène. Je garde quelque chose de très collaboratif avec les comédiens. Ils sont impliqués parce que je leur fais confiance. On essaie des choses, on voit. Je n’impose jamais à un comédien quelque chose qu’il n’a pas envie de faire comme eux ne m’imposent pas des choses si je n’en ai pas envie. On essaie de trouver des terrains d’entente. Mon travail, c’est de rendre la chose cohérente et de faire en sorte que sur le plateau ça joue ensemble. Après la double casquette, j’ai des spectacles qui sont plus ou moins difficiles. J’avais monté en 2014 un Andromaque qui était très pointu esthétiquement. J’avais travaillé tous les tableaux en amont avec quelqu’un qui m’assistait à la scénographie, avec mon éclairagiste et les machinistes. Mais c’est vrai que je sais à peu près ce que je veux faire en tant que comédien. Alors je pense que je pourrais aller plus loin en étant dirigé, mais j’ai du mal à trouver quelqu’un. Je l’ai été très peu finalement. J’ai commencé un peu sur un hasard. J’ai étudié les maths/physiques pour devenir ingénieur et j’étais chanteur amateur. Lors d’une fête de la musique j’ai été légèrement blessé en me prenant une bouteille sur la tête et je me suis fait consoler par une fille dont je suis tombé amoureux : elle était comédienne. Un été je l’ai accompagnée en tant que régisseur lumière sur sa troupe semi pro. J’ai vu ça, et tous les jours on faisait un spectacle dans un village différent. J’ai dit au metteur en scène que je rêverais de faire ce métier. Il m’a répondu qu’il donnait des cours. Je les ai commencés en septembre, et en janvier, il montait Caligula de Camus et il m’a proposé de jouer Scipion. J’ai commencé tout de suite. Je n’ai pas fait d’école, ou très peu. Et après j’ai travaillé avec Carlo Boso. J’ai fait un stage avec lui d’un mois et il m’a proposé de travailler avec lui. Ce que j’ai fait pendant 12 ans : j’ai appris énormément de choses mais dans la pratique, en jouant sur le terrain.
Ça permet de ne pas trop penser et de se lancer. Car parfois à trop vouloir intellectualiser, ça peut inhiber l’action, finalement ?
A.M: Effectivement, je n’intellectualise pas parce que je crois de toutes façons que ça arrive après nos actions, après nos émotions, après le corps. Je suis fan de philosophie, de Spinoza qui dit que nous sommes les passagers d’un être qui nous est presque étranger. On est dans le train. Il fait un peu sa vie et nous, nous essayons d’expliquer. Mais on arrive souvent après. Donc on est mus par des forces et des choses qui sont au-delà de nous. Donc je n’intellectualise pas trop. Par contre je pense beaucoup ! Mais je ne théorise pas dans la mise en scène.
En sortant de la salle, on éprouve un réel sentiment de liberté et d’énergie.
A.M: C’est exactement mon souhait ! J’aimerais que les spectateurs ressortent en se disant : « On peut ouvrir des fenêtres, on peut réinjecter un peu de folie dans nos vies. » Les grandes œuvres qui m’ont marqué m’ont transformé ; on n’est plus tout à fait le même homme après les avoir traversées. À mon échelle, c’est ce que je cherche à transmettre.
Carnet de tournée :
Retrouvez Anthony Magnier et la Compagnie Viva sur scène au Palais des Congrès de Digne-les-Bains le 3 novembre prochain pour une représentation exceptionnelle de Cyrano de Bergerac.
Toutes leurs prochaines dates de tournée sont à retrouver sur le site officiel de la compagnie : www.compagnie-viva.fr/calendrier
Un grand merci à Anthony Magnier pour cet échange aussi riche que généreux, mené avec une sincère simplicité.
Propos recueillis par Valérie Blaecke.
