« DE L’ART, SPLENDEUR IMMORTELLE »
À peine le rideau levé sur Don Giovanni le 2 octobre, l’Opéra de Marseille ouvrait son premier Récital du midi, dans le Foyer Ernest Reyer. L’honneur de ce premier rendez-vous lyrique, désormais rituel, incombait à Cyril Rovery, baryton-basse, accompagné de Marion Liotard, piano.
On ne peut réduire Cyril Rovery à sa pourtant grande voix, même si la voix est le facteur commun, mais pas commune, à ses autres activités : directeur et co-directeur de festivals lyriques populaires, hier OPT (Opéra Pour Tous), aujourd’hui, Festiv’Opéra, metteur en scène d’opéra mais aussi « coach vocal », disons « réadaptateur, rééducateur vocal » au sein du CEEEV, le Centre Européen d’Expertise de l’Éloquence et de la Voix, de la Clinique Bonneveine à Marseille. Par ailleurs, écrivain ! En somme, une vie entre la scène, la transmission, la voix et aussi l’écriture de ce chanteur cultivé, amoureux de la musique et des textes. Et l’on s’étonne que ce Marseillais, Médaille d’Or à l’unanimité au Conservatoire de Marseille, Grand Prix de la Ville de Marseille à ses débuts, ait dû chercher au loin, à l’étranger, Bulgarie, Japon, des lieux où se produire alors qu’à l’évidence, à voir cette salle pleine bien avant le début du récital, il a un public dans sa ville natale.
Allure, figure, stature, Cyril Rovery impressionne d’entrée avant de déployer la richesse d’une voix impressionnante de longueur et de tenue de souffle.
Son récital, offrait deux facettes de ses possibilités, airs d’opéras et mélodies, deux pôles opposés de la vocalité, grande audience et confidence lyrique. Le récital est un genre difficile : face à un public, dans la nudité du seul piano sans le secours du drapé d’un orchestre et d’une porteuse action scénique et du miroir de partenaires, le chanteur doit, à chaque morceau, créer une atmosphère, différente à chaque fois, dans la succession des morceaux.
Le premier volet, consacré à l’opéra italien et à un sonnet de Pétrarque musiqué par Lizst, Rovery le commence par la tempête, le désespoir les rageuses imprécations de Rigoletto contre les courtisans, vile race damnée, qui ont déshonoré sa fille bien-aimée. Il déploie avec véhémence, presque démence, la violence du malheureux bouffon pris à son propre jeu vénéneux. Et, de l’orage de l’impuissance de la folie rageuse du père trahi, il passe, avec, un contraste radical, à la douceur radieuse, crépusculaire, des adieux du Marquis de Posa mourant à Carlo, pleins de tendresse, d’une poignante mélancolie, du même Verdi.
Après ces airs aux sentiments excessifs extériorisés, c’est l’aventure d’une rêveuse introspection, de l’amour, dans la délicatesse mélodique et sentimentale d’un des trois sonnets de Pétrarque, prélude thématique et formel de l’image de la Dame des troubadours bientôt idéalisée par le néo-platonisme de la Renaissance, mis en musique par le romantisme de Liszt : des siècles de tradition amoureuse. Le poète bénit toutes les circonstances, lieu, moment, de sa rencontre avec Laure, et les émotions, soupirs et larmes, que cet amour, source de bonheur, de souffrance et d’élévation spirituelle, a fait naître en lui. Le piano du virtuose, sous les doigts de Marion Liotard, devient presque une voix humaine, avec ses élans passionnés, ses silences et ses moments de recueillement tandis que, comme changeant de nature, la voix de Cyril, soyeuse, confidentielle, dessine et caresse en douceur la ligne vocale en une mélodie instrumentale qui semble respirer, soupirer avec le piano vocal.
Étonnant moment de grâce lumineux avant le sombre extrait du vériste Tabarro de Puccini, l’air dramatique d’un Michele tourmenté par la jalousie, la violence allant jusqu’au meurtre. De cet air de baryton exigeant souffle et legato, Rovery saute dans celui, sautillant de vocalises virtuoses de basse du Mustafa du bey d’Alger de l’Italiana in Algeri de Rossini, lui conférant à la fois autorité vocale et comique expressivité de sa vanité.
Revenant au répertoire plus baryton, Cyril Rovery concluait sa première partie italienne avec le grandiose et terrifiant « Te Deum » du Scarpia de Tosca de Puccini, voué apparemment à Dieu mais presque démoniaque dans sa montée à la fois du désir sexuel pour la femme et de la puissance politique, écrasant tout sur son passage, triomphe du mal en apothéose personnelle plus que divine.
Charnière entre les deux parties, parfaite introduction à la partie française du récital, Marion Liotard donnait avec une superbe grandeur symphonique, « La Méditation de Thaïs » de Massenet, dont, plus tard, Rovery interpréterait avec feu l’air d’anathèmes enflammés d’Athanaël contre Alexandrie, terrible prélude plausible, si l’on songe à l’Histoire antique, aux ravages causés par un christianisme militant et fanatique, ennemi de la science, du savoir, de la culture et de la beauté de la ville hélénistique, justement phare en ces domaines précieux pour l’humanité.
Comme un recours à l’Art maudit par cet obscurantisme religieux, le chanteur ouvrait ce second volet avec un air qui chapeautait tout son récital, « De l’Art, splendeur immortelle », refrain de Benvenuto d’Eugène-Émile Díaz de La Peña, livret de Gaston Hirsch, 1890, sur Benvenuto Cellini, artiste exemplaire de la Renaissance italienne où l’art était hommage humain à l’image d’un Dieu bienfaisant. De cet opéra, aujourd’hui oublié après une grande gloire, subsiste seul ce morceau devenu, à l’époque, une litanie des chanteurs de rue aveugles (« non, mes yeux ne vous verront plus »). Rovery rend poignante cette crise intérieure, cette déploration de l’artiste, prisonnier à Rome en 1538, qui désespère de revoir sa patrie, Florence, Delphe, sa maîtresse et en appelle à la pitié du Seigneur secpourable.
Avec la même émotion variée, il incarnera le désir d’Hérode de l’Hérodiade de Massenet et le sulfureux Beltram peu fréquenté de Robert le Diable de Meyerbeer. Comme pour tempérer ces flots passionnels du grand opéra à la française du XIXe siècle, il coulera la douceur de la mélodie de Fauré « Chant d’automne », tirée des Fleurs du mal de Baudelaire, mélancolique image de la fuite du temps et de l’angoisse de la mort pudiquement exprimée. Il nous lira, aussi expressivement, la partie non mise en musique du poème.
Un appel urgent me fait échapper au bis de l’air bravache d’Escamillo de la Carmen de Bizet, même si Rovery, innocent de mon exécration de la corrida, sublime cet air redoutable, mal écrit pour la voix, aigu terrible et grave excessif, dont je sais, l’ayant déjà entendu par lui, qu’il s’en tirera avec l’aisance de sa tessiture.
Programme intelligent, bien conçu, belle parenthèse de bonheur artistique par deux artistes qu’on voudrait entendre plus souvent.
Benito Pelegrín
Récital du midi, Foyer Ernest Reyer, de l’Opéra de Marseille à 12 heures samedi 3 octobre 2026
Cyril Rovery, baryton-basse, accompagné de Marion Liotard, piano.
« DE L’ART, SPLENDEUR IMMORTELLE »



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