« Le Château de ma mère »
Dans la cour des grands : l’Art des collines au domaine d’Astros
Il y a des retours qui ont le parfum des retrouvailles. En 2008, alors que j’habitais tout près du Domaine de la Font de Mai à Aubagne, mon attention avait été saisie par des voix déclamant au loin. Poussée par un élan irrésistible, j’étais allée à leur rencontre pour découvrir une troupe en pleine répétition de Manon des sources. À l’époque, encore danseuse au Ballet National de Marseille et familière des planches grâce à mon compagnonnage théâtral avec Gilles Azzopardi, nous avions vite sympathisé. C’est ainsi que la compagnie Dans la cour des grands m’avait embarquée dans ses toutes premières randonnées théâtrales.
À l’époque, nous n’étions qu’une vingtaine de spectateurs. La proximité était totale, presque intime : les comédiens nous intégraient au jeu, nous faisant parfois partager l’apéritif des personnages au détour d’un sentier.
Une immersion au cœur des souvenirs de Pagnol
Après des années sans avoir pu y participer, c’est au Domaine du Château d’Astros dans le Var — lieu même du tournage du film d’Yves Robert en 1990 — que j’ai repris le sentier pour Le Château de ma mère.
Le concept, baptisé « L’Art des collines », demeure une performance immersive unique, labellisée par Marcel Pagnol Communication. La mise en scène et l’adaptation d’Emmanuel Fell de Ladurance s’articulent autour d’une idée dramaturgique judicieuse : nous sommes en 1941, Marcel Pagnol vient d’acquérir un vaste domaine pour bâtir son « Hollywood provençal ». En visitant le site avec ses techniciens, il reconnaît les lieux. L’enfance ressurgit, et le voilà qui nous entraîne en déambulation vers 1905.
La maturité d’une troupe et l’épreuve du nombre
Quel plaisir de retrouver sur le terrain les visages de Nicolas Dromard et Cécile Becquerelle, fidèles de la première heure découverts il y a presque 20 ans – alors aux côtés d’Emmanuel Fell, de Géraldine Bascou et de Thierry Sanna – et d’observer la transmission de cet esprit d’équipe auprès de nouveaux comédiens talentueux ! J’ai notamment eu le plaisir de revoir Martin Kamoun (incarnant Marcel Pagnol), que j’avais découvert dans un tout autre registre lors du Festival d’Avignon 2025 dans Plus jamais Mozart, et qui déploie ici une justesse poétique tout aussi remarquable.
Bien sûr, la compagnie a grandi et son succès public est aujourd’hui immense. Cette popularité amène inévitablement une logistique différente :
- Un rapport au public transformé : Le grand nombre de spectateurs impose une intendance plus lourde pour le placement de la foule à chaque station scénique, ce qui altère un peu l’intimité brute des premiers jours.
- Le rythme des transitions : Les plages de marche et les transitions entre les scènes sont plus longues, avant de trouver une accélération et une tension dramatique plus soutenues dans la seconde moitié de la balade.
Une émotion intacte
Malgré cette échelle désormais plus vaste, la magie de l’ultra-réalisme opère toujours. Sortir la prose de Pagnol des salles closes pour la rendre à la terre, au pin et au vent reste une entreprise théâtrale exigeante et un engagement colossal. Lorsque la déambulation s’achève et que le piège de la mémoire nostalgique se referme, l’émotion reste intacte, profonde, universelle.
Dans la cour des grands continue d’ouvrir en grand les portes d’un théâtre populaire hors les murs, où le spectateur, devenu témoin, ressort le cœur serré et l’âme éclairée.
Un mot sur la distribution
On ne peut que saluer le travail remarquable des comédiens qui donnent corps et voix à ce pan de mémoire :
Nicolas Dromard (Joseph Pagnol) : Quel bonheur de mesurer l’évolution et la maturité de son jeu ! Il incarne toujours avec une merveilleuse justesse cet esprit pagnolesque si authentique.
Cécile Becquerelle (Augustine Pagnol) : Elle insuffle à Augustine toute sa fraîcheur et sa délicatesse, dessinant un personnage à la fois lumineux et touchant de fragilités.
Martin Kamoun (Marcel Pagnol) : Découvert dans un tout autre registre lors du Festival d’Avignon 2025 dans Plus jamais Mozart, il réussit avec finesse à passer du Pagnol de 1941 au jeune Marcel de 1905. Il insuffle au petit garçon la juste candeur de l’enfance, sans jamais omettre la maturité naissante du grand frère ni cet immense amour protecteur qui le lie à sa mère. Son jeu déploie une sensibilité et une justesse captivantes qui unissent avec force le souvenir à la réalité.
Jérôme Lebourg (Paul Pagnol / Lili des Bellons) : Il passe avec une aisance saisissante du petit Paul, espiègle et facétieux, à un Lili ancré au plus près de ses collines, restituant avec vérité le parler et l’âme des gens de la campagne.
Olivier Cesaro (Bouzigue) : Il a ce don précieux de nous faire oublier le Bouzigue d’Yves Robert pour imposer une présence incarnée, haute en couleur et pleine de relief.
Jacques Maury (Fernand Jouve / Le Comte) : Il endosse avec une grande fluidité les habits du complaisant Fernand Jouve avant de se glisser dans la peau du Comte éborgné, touchant et transi d’amour pour Augustine.
Franck Vidalosa (Lucien Brouttier / Le Gardien méchant) : Une métamorphose impressionnante : il bascule du sérieux de Lucien Brouttier à la poigne du redoutable gardien, rendu véritablement méconnaissable d’un rôle à l’autre.
Jean-Philippe Krief (Baptistin Faure / Dominique) : Il compose avec un naturel déconcertant un Baptistin Faure tout en simplicité, avant d’endosser la sympathie communicative du jardinier Dominique.
Un moment de partage pour conclure
À l’issue de la déambulation, l’accueil se prolonge dans la convivialité : un verre de rosé du domaine ou de jus de pomme bio est offert à chacun, l’occasion idéale d’échanger de vive voix quelques impressions chaleureuses avec les comédiens avant de reprendre la route.
Valérie Blaecke
Carnet de bord & Fiche technique
« Le Château de ma mère » d’après Marcel Pagnol — Cie Dans la cour des grands
Mise en scène : Emmanuel Fell de Ladurance
Assistante à la mise en scène : Sandra Trambouze
Adaptation : Emmanuel Fell de Ladurance
Costumes : Eliana Quittard
Conseillère artistique : Géraldine Bascou
Régisseur : Damien D’Andrea
Informations et prochaines dates :
Retrouvez le calendrier des représentations et la billetterie sur le site officiel de la compagnie : www.danslacourdesgrands.fr/spectacles







Vous devez être connecté pour poster un commentaire.