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Entretien avec Cécilia Arbel

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Après le succès de « Suor Angelica, lors de la précédente édition, le festival Voix du Sud célèbre l’opéra cette année encore avec une autre œuvre de Puccini (1858 – 1924), Tosca, ce dimanche 18 octobre 2026 à 18h30 avec Cécilia Arbel, soprano (adaptation de l’œuvre), Luca Lombardo, ténor, Jean-Christophe Brun, baryton, Ludovic Selmi, piano et Laurent Collin, narrateur.

Pouvez-vous me parler de l’adaptation de Tosca en version piano chant ?

Cécilia Arbel : Cela part d’une contrainte de budget mais avec la conjoncture actuelle, c’est quelque chose qui va se faire de plus en plus, parce qu’un orchestre, ce sont des frais et les choix politiques ne vont pas dans ce sens. Si on veut continuer à proposer du lyrique aux gens, la version piano va devoir faire souvent partie du décor. D’où l’importance d’avoir un bon pianiste pour faire ressortir toutes les couleurs de l’orchestre au piano. Notre chance sur cet ouvrage, c’est que Puccini, qui était pianiste, composait au piano et, après, il orchestrait. Il y a des compositeurs, comme Verdi, qui composaient directement à la table les partitions d’orchestre. Donc, lorsqu’un pianiste doit accompagner, en concert ou en spectacle, une partition de Puccini, en général, il ne se prend pas trop la tête, parce que c’est bien écrit et c’est la partition du compositeur. Pour d’autres compositeurs, ce sont des réductions de la partie d’orchestre qui ont été faites après, pour le piano chant, et souvent pas par le compositeur.

Vous allez interpréter Tosca, Luca Lombardo, Mario, et Jean-Christophe Brun, Scarpia.

C. A. : Ça fait quelques années qu’on travaille tous les trois ensemble. Luca Lombardo a fait une carrière internationale, et j’ai la chance de chanter avec lui depuis un peu plus de dix ans maintenant. Je suis très heureuse de faire ce programme avec eux. J’ai déjà chanté dans plusieurs productions et je l’avais mise en scène chez moi, à Tarascon, avec l’association Les Enfants de Mnémosyne dont je m’occupe : on œuvre à la démocratisation de la culture lyrique en milieu rural et défavorisé. Chaque année, nous proposons des œuvres lyriques en version piano, dans le cadre de notre festival, au mois de juin. On fait participer les enfants, on va dans les écoles, on leur parle de l’histoire, de l’opéra, et on leur fait apprendre une chanson. Après, ils viennent assister à la répétition générale et ils peuvent chanter avec nous, pendant le spectacle, le morceau qu’ils ont appris. Je suis partie des costumes et de la mise en scène que j’avais faits au théâtre pour la retravailler pour l’abbaye Saint-Victor.

Cécilia Arbel incarne Tosca à Orléans en 2023

Comment vous travaillez vos personnages ?

C. A. : Concernant la préparation au rôle, une recontextualisation historique est primordiale. J’ai eu la chance de faire des études d’histoire avant d’entrer au conservatoire, ce qui m’a beaucoup appris sur la manière dont les gens vivaient les siècles précédents. Une femme de l’antiquité ne fonctionne pas comme une femme du moyen âge, ou une femme du 19e ou encore moins une femme d’aujourd’hui. Si l’on veut toucher le public, nous, artistes interprètes, devons faire l’effort de comprendre nos personnages pour pouvoir les servir au mieux et être sincères. C’est de cette sincérité, en plus de la beauté de ce répertoire, dont le public a besoin. En tant qu’interprète, depuis que j’ai commencé à chanter, et surtout depuis que j’ai commencé à mettre en scène, je reviens toujours à la base. La base, c’est la partition. Je pars aussi de l’œuvre littéraire. Il faut vraiment croiser les deux, parce que, souvent, les opéras sont écrits à partir d’une œuvre littéraire. Pour Tosca, c’est la pièce de Victorien Sardou, qui avait eu un grand succès à l’époque, surtout parce que Sarah Bernhardt s’en était emparée. Elle l’a jouée partout dans le monde. Puccini, qui a vu cette pièce, en a fait un opéra et lui a donné une certaine éternité. Ce qui est intéressant, dans la pièce, c’est qu’on y apprend des choses sur le personnage qui ne sont pas dans l’opéra : Tosca a été abandonnée petite, élevée dans un couvent, puis elle s’est tournée vers le chant. Il y a eu un grand débat lorsqu’elle était jeune fille : est-ce qu’on la garde religieuse, pour que son chant ne soit donné qu’au Seigneur, ou est-ce qu’elle en fera son métier et en fera profiter tous les hommes ? La question a tellement divisé que c’est le pape qui a tranché. Il a dit que Dieu était généreux et qu’il fallait en faire profiter tous les hommes. C’est pour cela que Floria Tosca est une chanteuse qui est aussi très dévote. Pourtant, on est dans une période révolutionnaire en Italie, mais elle reste toujours fidèle : on la voit, au premier acte, amener des fleurs à la madone. Puis, au deuxième acte, elle a une chape de plomb qui lui tombe dessus. Elle se retrouve prise au piège dans une espèce d’étau qui se resserre et auquel elle n’a pas du tout été préparée. Ce qui fait qu’elle en arrive à la pire chose pour un chrétien : tuer Scarpia.

Luca Lombardo dans le rôle de Mario au Sferisterio Opera Festival

Et côté décors ?

C. A. : On va amener des petites touches pour aider le public à se projeter dans une scénographie. Mais le lieu ne nous permet pas de faire des changements de décors ni des effets de lumière. Pour le premier acte, qui se passe à l’église Sant’Andrea della Valle, à Rome, on est bon. Mais pour les actes 2 et 3, il va falloir un peu plus d’imagination. C’est là que le narrateur va nous aider. Et comme de nos jours, on a un public qui va de moins en moins à l’opéra, qui connaît de moins en moins le répertoire, c’est important de lui donner des clés de compréhension, pour qu’il puisse vraiment apprécier l’œuvre. Parce que, souvent, les gens nous disent : « Oh, l’opéra, c’est compliqué, ce n’est pas trop pour moi, ça paraît élitiste. » Alors que l’opéra, à la base, il n’y a rien de plus populaire : ça a été écrit par des compositeurs pour le peuple. Et le peuple le mérite, c’est écrit pour lui, pour qu’il puisse goûter à la beauté et aux grandes idées philosophiques qui sont portées par l’opéra. Typiquement, Tosca, c’est une histoire qui s’ancre dans un contexte historique important : l’unification italienne, avec l’avancée du général Napoléon qui à l’époque en Italie a aidé le peuple italien à renverser les rois. Ce peuple avait soif de liberté, mais ça a été fait au prix de sacrifices de certains révolutionnaires : Mario, qui œuvrait de l’intérieur, n’y échappera pas. Mais également Scarpia. C’est l’image du dictateur. Il a des espions partout et ça se retrouve à toutes les époques. Un public d’aujourd’hui peut faire des liens avec notre histoire actuelle. Parce qu’aujourd’hui, on est surveillés partout. Sur Instagram, nos conversations sont enregistrées, c’est écrit dans une charte qu’on signe. Et puis Tosca, c’est l’image de la liberté qui ne va pas se soumettre, qui choisira, poussée à bout, la mort plutôt qu’une vie d’esclave ou des petits arrangements auxquels elle ne peut pas se soumettre.

A Tarascon, en 2024

Comment donner aux jeunes l’envie de (re)venir au classique ?

C. A. :  Je leur dis : rien ne vous empêche le samedi d’écouter un concert de Jul ou d’aller en boîte puis le dimanche d’aller à l’opéra. Mais retournez au classique parce que c’est votre patrimoine, votre héritage culturel. Cela fait réfléchir, tire vers le haut et vous montre la beauté que vous méritez. Quand je vois les jeunes aujourd’hui, cette colère n’est pas venue de nulle part. Je me dis que c’est un devoir, un genre de résistance, pour les artistes du classique, de l’opéra, de faire valoir cela. L’autre jour, j’apprenais qu’en école primaire, ils font de moins en moins d’écrivains classiques. Nous, on apprenait Les Fables de La Fontaine. Toutes ces fables sont géniales : elles sont écrites pour les enfants, mais aussi pour les grands enfants. Il y a des messages incroyables là-dedans, de la philosophie en barre à donner aux petits pour commencer à réfléchir et ils en sont privés. J’ai des amis qui ont fait tout un spectacle pour les enfants autour de ces fables. J’y suis allée, je me suis régalée. Je me dis que, finalement, grâce à des artistes qui proposent des choses comme les fables, s’il y a des parents ou des instits qui suivent, on peut continuer à les leur transmettre.

Propos recueillis par Diane Vandermolina

Rmt News Int • 12 octobre 2026


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