Entretien avec Nicolas Mazmanian
Après la sortie de son album Pianimaginary, le 2 octobre, le pianiste et compositeur marseillais Nicolas Mazmanian poursuit l’aventure sur scène avec quatre concerts en novembre, chez France Pianos à Marseille (le 7), à La Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon (le 19), puis au showroom Kawai à Paris (les 20 et 21). Entre héritage arménien, musique classique et bandes originales de films hollywoodiens, Nicolas Mazmanian compose un univers musical accessible et riche en influences.
« Ma musique est nourrie par le cinéma et mes racines arméniennes »
Diane Vandermolina : Votre album reprend des compositions que vous aviez déjà écrites.
Nicolas Mazmanian : C’est une somme de pièces qui représentent une très grande partie de mon répertoire pour piano, composé depuis une vingtaine d’années. J’avais écrit d’autres pièces auparavant, mais une nouvelle étape de ma vie a commencé autour de 2006. J’avais été greffé du foie l’année précédente. J’étais très malade et cela a un peu coupé ma vie en deux. Aujourd’hui, ça va bien et ma vie artistique a pris une nouvelle dynamique. Je compte donc mes compositions à partir de cette période. J’ai écrit beaucoup de pièces pour piano pendant une dizaine d’années, puis d’autres œuvres, notamment pour orchestre, pour voix et pour mandoline. À 53 ans, j’ai eu envie de porter un regard sur ce que j’avais écrit pour piano seul. J’avais déjà enregistré d’autres disques, mais toujours avec des complices. Cette fois, je voulais réunir des pièces importantes pour moi, que je joue depuis plusieurs années en concert. Ce ne sont donc pas des créations au sens de nouveautés absolues. Mais, dans le milieu de la musique classique, où les programmes sont souvent dominés par les grands compositeurs du répertoire, ces œuvres seront une découverte pour les personnes qui ne les connaissent pas.
Diane Vandermolina : L’Arménie occupe une place importante dans cet album. Pourquoi ?
Nicolas Mazmanian : C’est une partie de mon identité, même si je suis français et que j’ai été formé au Conservatoire de Marseille, dans une tradition très classique de composition et de piano. On y étudie notamment Beethoven, Mozart et le répertoire contemporain. Quand j’ai quitté le conservatoire, je me suis tourné vers des compositeurs espagnols et argentins, dont j’ai exploré le répertoire, mais aussi vers les musiques hollywoodiennes et les musiques de films. Mes origines arméniennes, du côté de mes grands-parents, m’ont également conduit vers cette culture.
Diane Vandermolina : Quelles rencontres vous ont fait découvrir cette musique ?
Nicolas Mazmanian : J’ai eu l’occasion d’accompagner des musiciens arméniens, notamment Levon Minassian. J’ai aussi beaucoup joué avec l’ensemble Keram, à Marseille, qui m’a vraiment fait découvrir la musique et les instruments traditionnels. C’est un très bel ensemble. J’ai également été inspiré par des compositeurs arméniens de musique classique, comme Aram Khatchatourian et Arno Babadjanian. Il y a des tournures et des ornements, ainsi que l’utilisation de certaines gammes, qui donnent à cette musique une sonorité arménienne. Cela fait partie de mon héritage culturel, mais c’est avant tout un choc musical, plus qu’une identité que je chercherais à revendiquer.
Diane Vandermolina : Vous allez aussi chercher des inspirations dans d’autres traditions musicales ?
Nicolas Mazmanian : J’aime beaucoup les musiques traditionnelles : la musique bulgare, chinoise… Je vais souvent à des festivals de musiques traditionnelles. Elles m’inspirent beaucoup. Aujourd’hui, nous sommes dans un monde très ouvert, et c’est aussi ce qui est intéressant : on peut être nourri par des musiques très différentes, mais aussi par la pop, le rock ou le jazz. Je ne connais pas toutes les musiques et je ne défends pas une position de compositeur classique fermé. Je m’inspire de toutes les musiques qui me sont plus ou moins accessibles.
Diane Vandermolina : Le jazz a également compté dans votre parcours.
Nicolas Mazmanian : À une période, vers 2005-2010, je me suis inscrit en classe de jazz. Je connaissais assez mal cette musique. C’était vraiment un autre monde. On ne peut pas y entrer comme ça : il faut travailler, car le langage du jazz est très difficile. Je le pratique encore. La bossa nova m’a aussi beaucoup intéressé, et j’ai développé plusieurs projets autour de cette musique brésilienne. J’ai notamment créé une symphonie avec l’Orchestre philharmonique de Marseille, à l’Opéra, en 2011. Cette œuvre était marquée par l’influence de la musique américaine et du jazz.
Diane Vandermolina : Vous évoquez souvent les musiques de films. Qu’est-ce qui vous attire dans cet univers ?
Nicolas Mazmanian : Je suis un grand amateur des musiques de films hollywoodiennes, notamment celles des années 1950 et 1960, mais aussi de compositeurs comme John Williams et James Horner. Cette musique a hérité du romantisme européen. Beaucoup de compositeurs juifs qui ont fui le régime nazi sont partis aux États-Unis et ont contribué à façonner ce que l’on appelle le son hollywoodien. Pour quelqu’un qui aime l’orchestre et la musique classique, c’est une période formidable. J’écoute aussi beaucoup de bandes originales des années 1980 et 1990, notamment celles de films d’action. Cela contribue sans doute à rendre ma musique accessible au public. Ce n’est pas forcément conscient, mais, quand on écoute beaucoup de musique de film, on se détache de certains travers que je trouve parfois présents dans la musique classique, comme une virtuosité excessive. Dans la musique de film, on cherche avant tout l’émotion. Lorsque je reprends cette manière d’écrire, cela parle aux gens.
Diane Vandermolina : On vous dit parfois que votre musique fait penser à une bande originale de film.
Nicolas Mazmanian : Oui, on me le dit souvent. Pourtant, la musique de film est écrite pour accompagner une image, alors que mes pièces sont destinées au concert. Les auditeurs font le rapprochement parce que j’utilise certaines recettes du cinéma, notamment des thèmes très lyriques. Ils peuvent alors imaginer leurs propres images, leurs propres films.
Diane Vandermolina : Vous avez plusieurs concerts prévus en novembre.
Nicolas Mazmanian : Je joue le 7 novembre à Marseille, le 19 novembre à Villeneuve-lès-Avignon, puis les 20 et 21 novembre à Paris. Le concert de Villeneuve-lès-Avignon sera donné avec Vincent Beer-Demander, avec qui je joue souvent. C’est un peu mon frère musical. Il me fait l’honneur de travailler avec moi et nous nous entendons très bien, musicalement et humainement.
Diane Vandermolina : Quel programme allez-vous présenter avec Vincent Beer-Demander ?
Nicolas Mazmanian : Nous avons construit un programme autour du cinéma, avec mes compositions et quelques arrangements inédits de musiques de films. Il y aura notamment des musiques d’Indiana Jones que j’ai relevées à partir du film, ainsi que des arrangements autour du Mépris et du Parrain. Nous jouerons aussi mes compositions inspirées par le cinéma. J’ai notamment réalisé des variations sur le thème de Mission: Impossible, de Lalo Schifrin. Ce sont des œuvres et des arrangements que l’on pourra entendre dans ce programme.
Diane Vandermolina : Et à Marseille, où jouerez-vous ?
Nicolas Mazmanian : Je jouerai chez France Pianos, 32 rue Negresco, 8e, un magasin de pianos qui dispose d’un petit auditorium avec une scène. La salle peut accueillir environ 50 personnes. C’est une chance de pouvoir entendre la musique dans un lieu où le compositeur peut aussi parler avec le public après le concert. Mon jeu est plutôt intimiste. Je travaille beaucoup sur la couleur et les plans sonores. J’aime jouer dans des endroits équipés de très bons pianos, qui permettent de chercher des nuances et des couleurs un peu magiques. Quelques journalistes ont rapproché mon jeu de celui de Keith Jarrett, notamment de son travail en solo, avec cette rencontre entre une approche classique et le jazz. Je pense aussi à Ryuichi Sakamoto, compositeur de musique de films japonais, qui travaille beaucoup sur la couleur et l’émotion. J’ai aussi des références à Mendelssohn, à la musique romantique et à Debussy. Les influences du cinéma et de l’Arménie viennent colorer ma musique, mais son fondement reste la tradition de la musique française. C’est pour cela que je ne fais pas de musique de film, même si certaines personnes peuvent y penser. La musique de film répond à une image et n’a pas la même structure. Moi, j’écris des œuvres pour les concerts. C’est un défi : il faut trouver un beau thème, puis réussir à le faire vivre pendant quatre ou cinq minutes, en maintenant l’intérêt de l’auditeur.
DVDM
Infos pratiques : Samedi 7 novembre à 15 h, récital de piano Pianimaginary de Nicolas Mazmanian chez France Pianos, 32 rue Negresko (8e). Tarifs : 10 €, 5 € pour les étudiants. Réservation sur Eventim.



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