Avant que le blé ne monte en épis
Le roman de Serge Trinquetaille porté à la scène
C’est à la lecture du dernier roman de Serge Trinquetaille que l’idée a surgi chez la metteuse en scène Myrtille Buttner : faire de ce récit un spectacle vivant. Le jeudi 15 octobre, à la Maison des Arts de Cabriès, le public a découvert cette lecture théâtralisée à cinq voix, mêlant chant lyrique, chanson, danse contemporaine, piano et violon.
Un roman entre Provence, mémoire et cosmos
Né en Arles, au bord du Rhône, dans le quartier qui lui a donné son nom de plume, Serge Trinquetaille signe avec Avant que le blé ne monte en épis le deuxième volet d’une trilogie. Elle s’est ouverte avec Le Trident du Vaccarès, primé par l’Académie de Marseille en 2025, et se refermera avec L’eau qui va et qui vient, à paraître en 2027. Publié en édition bilingue français-provençal par l’éditeur marseillais Ciel d’Oc, dans une traduction provençale de Tricio Dupuy, le roman peut se lire indépendamment du premier tome.
On y suit l’histoire familiale d’Alcyone, Sara, Mamette et Romanin, du pays d’Arles à la Camargue, de la Provence d’après-guerre à celle d’aujourd’hui, et jusqu’au-delà de notre planète. Constantin le Grand, Nostradamus et Frédéric Mistral traversent ce temps élastique, où plusieurs époques se superposent. Le Rhône en est l’épine dorsale, et un fil conducteur traverse le récit : ne jamais oublier d’où l’on vient pour savoir où l’on va. Le titre fait écho à une parole de Mistral : « Avant que le blé ne monte en épi, il faut qu’il fermente. »
Une lecture à plusieurs voix
Sur scène, livre en main, les interprètes prêtent leur voix aux personnages. Alain Maratrat, figure reconnue du théâtre, incarne Alcyone. Isabelle Faillard est Sara, Mathieu Pirro est Romanin, et Cyprien Durand, assis à une table en avant-scène, tient le rôle du récitant tout en interprétant celui de Léo. Rose Thomines, dans le rôle de la petite fille, apporte à l’ensemble une fraîcheur et une aisance naturelles.
Le format de la lecture théâtralisée a ses contraintes : le livre occupe les mains, retient le corps, et le regard, accaparé par la recherche de la ligne, se détourne parfois du public comme des partenaires. Les moments où les interprètes quittent la lecture pour le jeu, libérant les corps, n’en sont que plus marquants. La scène du restaurant, où Sara retrouve son fils Romanin sous le regard d’un serveur campé par Cyprien Durand, offre ainsi un vrai moment de théâtre où l’interprétation prend toute sa place : les mains libres, le corps engagé. Mathieu Pirro y passe avec justesse de la narration au dialogue avec sa mère, sans quitter sa place à table. Cyprien Durand, fils de l’auteur, trouve, lui aussi, dans ses passages joués un registre qui lui sied.
Musique et danse
La musique accompagne le récit. Le violon de Noël Cabrita Dos Santos assure les transitions entre les tableaux, sur une composition de Tristan-Patrice Challulau. Au piano, Mathieu Pirro dévoile un timbre chaleureux, aussi agréable à la lecture qu’au chant. Il accompagne également la soprano Stéphanie Portelli dans un très bel Ave Maria, l’un des temps forts de la soirée. La chorégraphe Virginie Seguin ponctue quant à elle le récit de passages de danse contemporaine.
Le public invité à chanter
La soirée se clôt sur un moment de partage : le public, à qui le texte avait été remis à l’entrée, est invité à entonner avec les artistes La Coupo Santo, l’hymne provençal. Une manière de prolonger le message du roman, celui d’une transmission entre générations et d’un attachement à une Provence immémoriale.
Valérie Blaecke
