COMBAT à Fuveau
Un corps, une voix, une vie
Vendredi 16 octobre, la Salle de La Galerie de Fuveau accueillait la compagnie La Boîte à Musique pour une soirée théâtre-débat autour de « COMBAT ». Écrit par Dominique Sicilia et Belkacem Tir, ce seul en scène retrace le parcours d’un homme né dans les années soixante à Marseille, de parents algériens. Porté par Belkacem Tir et la musique d’Ahmad Compaoré, un récit âpre, traversé de rage, d’humour et de fierté.
Une fiction tissée de vies réelles
Des bidonvilles aux portes de Marseille jusqu’aux logements sociaux des quartiers alors neufs que l’on a appelés les Quartiers Nord, « COMBAT » raconte la vie d’un homme blessé qui se bat. Son itinéraire de voyou est façonné par l’après-colonisation et l’après-guerre d’Algérie. Le personnage n’existe pas, mais tout ce qu’il dit a été vécu : le texte est né d’un travail de retranscription de témoignages, rassemblés de sorte qu’un seul homme raconte le cours de sa vie. Le spectacle se concentre sur l’enchaînement des actes qui le mènent à la délinquance, et sur ce que la colonisation et la guerre d’Algérie laissent encore comme traces dans la France d’aujourd’hui. C’est une histoire inventée qui n’en est pas moins réelle.
Un corps qui dit l’injustice
Sur scène, un homme seul, droit, presque immobile. Le casque-micro surprend d’abord, car il modifie la voix, mais on en comprend vite la raison : la batterie, mesurée dans le volume sonore, doit trouver sa place à côté de la parole. Le texte frappe comme une claque, et pourtant on rit parfois, grâce à la dérision dont Belkacem Tir sait colorer la tragédie.
Comédien, Belkacem Tir est aussi danseur de formation, et cela se voit. Dans un premier passage dansé, son corps improvise et exprime l’injustice et la douleur. C’est un moment juste et authentique, une danse sortie des tripes. Plus tard, une danse plus libre et plus décontractée accompagne la libération du personnage : le corps raconte à sa façon le chemin parcouru. Pour l’envelopper, la création lumière de Leïla Hamidaoui sert d’écrin à ce corps et à cette parole, et porte le texte avec justesse.
Un alter ego musical
Face à lui, Ahmad Compaoré est l’alter ego qui fait s’évader le personnage. Entre batterie jouée en direct et musique qu’il a composée et préenregistrée, il accompagne avec justesse le comédien et le texte. Ses rythmes complices ouvrent des parenthèses de rêve dans la dureté du témoignage, comme pour faire « survoler ce nid de coucou ». L’univers sonore puise aussi dans le cinéma, avec une reprise du compositeur Lalo Schifrin (BO de « La fureur de vaincre » et de « Mission impossible »). Pour la batterie, Ahmad Compaoré s’est inspiré de « Birdman », l’un de ses films cultes, dont la bande originale repose presque entièrement sur les percussions d’Antonio Sánchez. Bruce Lee, lui, était l’idole de leur jeunesse : « Il nous a sauvés. On avait besoin de ce miroir », confie Belkacem Tir.
Entre les deux hommes, la complicité ne doit rien au hasard. « Ça fait cinquante ans que nous nous connaissons avec Ahmad, je ne pouvais jouer cette pièce avec personne d’autre que lui. »
Pas de happy end
L’échange avec Philippe Pujol, journaliste et auteur spécialiste de la question marseillaise, n’a pas pu avoir lieu : il était retenu par la sortie de son dernier livre, Sabotages. Le public a toutefois pu dialoguer avec Dominique Sicilia et les artistes à l’issue de la représentation.
On y apprend qu’au départ, l’idée était de raconter l’histoire de Belkacem Tir et Ahmad Compaoré, deux amis d’enfance, enfants d’immigrés, qui s’en sont sortis grâce à la culture : la musique, la danse et le théâtre. L’équipe y a renoncé, estimant qu’une fin heureuse aurait surtout donné bonne conscience à la société. Selon eux, ces belles issues sont rares et relèvent souvent du hasard, car les conditions de l’intégration ne permettent guère de s’en sortir. C’est un combat de tous les instants.
Dominique Sicilia a d’ailleurs mis leur parcours en regard de « L’Art de perdre », le roman d’Alice Zeniter qui retrace sur trois générations le destin d’une famille algérienne en France. « C’est grâce à la culture qu’on s’en est plus ou moins sortis », reconnaît pourtant Belkacem Tir, qui a cofondé l’espace culturel Busserine, dans le 14e arrondissement de Marseille. Il ajoute : « Nos sœurs et nos amies ne savaient pas ce que nous, les hommes, avions vécu. »
Créé il y a deux ans, « COMBAT » a été joué dans les Quartiers Nord, où il a énormément résonné : « Pendant le spectacle, nous entendions les réactions des gens qui s’exprimaient spontanément ; ils se reconnaissaient dans les situations. » Une version adaptée a également tourné dans les collèges, pour dire aux jeunes qu’il est possible de s’en sortir par la culture.
Un spectacle émouvant et percutant, qui donne chair à une mémoire encore à vif.
Valérie Blaecke
Distribution
Dominique Sicilia : co-autrice, metteuse en scène
Belkacem Tir : co-auteur, comédien
Ahmad Compaoré : compositeur, musicien
Leïla Hamidaoui : création lumière, régie
Crédit photos : Alejandro Carmona






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