Festival Off d’Avignon : « Le jeu de l’amour et du hasard » au Théâtre des Lucioles
Marivaux en forme guinguette et grand chaos jubilatoire
Dans une ambiance de fête populaire survoltée, le Collectif L’ÉMEUTE s’empare du chef-d’œuvre de Marivaux pour lui insuffler une énergie résolument contemporaine. Un vent de révolution sensuelle et rock souffle sur la scène : quand la grande tradition classique épouse la modernité avec un tel brio, le résultat est tout simplement réjouissant.
Bienvenue au cœur d’une guinguette au charme haut en couleur ! Nappes à carreaux, lampions et tireuse à bière: l’action commence dès l’entrée du public, immergé instantanément dans les préparatifs d’un bal imminent. C’est dans ce décor insouciant mais propice au trouble que va se nouer le fameux stratagème. Pour sonder la sincérité de Dorante, le prétendant qu’on lui destine sans qu’elle ne l’ait jamais vu, Silvia échange ses habits avec sa servante Lisette. Ce qu’elle ignore, c’est que Dorante a eu exactement la même idée avec son valet Arlequin. Sous le regard amusé et manipulateur de M. Orgon et de son fils Mario, les deux couples deviennent les acteurs et les dupes d’un vertigineux labyrinthe amoureux.
Une mise en scène audacieuse et une distribution caméléon
La mise en scène de Frédéric Cherboeuf dépoussière Marivaux avec une pertinence acidulée. En réussissant le pari d’articuler un langage du XVIIIᵉ siècle à une gestuelle, un rythme et une intonation d’aujourd’hui, le spectacle crée un contraste saisissant. La bande-son reflète cette belle audace, glissant avec une fluidité déconcertante des envolées classiques de Rameau aux éclats rock de Starmania.
Sur scène, la troupe du Collectif L’ÉMEUTE déploie une énergie physique et un ancrage remarquables. La pièce s’appuie sur une distribution alternée qui exige une discipline de fer et une belle capacité d’adaptation. Pour avoir exercé le métier de danseuse professionnelle pendant vingt ans au sein d’un Ballet national, je mesure ô combien cette mécanique d’alternance requiert agilité, écoute et mémoire corporelle ; rigueur que l’on retrouve dans les grandes compagnies de danse, où maîtriser plusieurs rôles sur le bout des doigts est une seconde nature. Par ailleurs, les comédiens parviennent, avec une belle aisance, à faire affleurer la vérité sociale des personnages, laissant deviner toute la noblesse ou la servilité sous le costume d’emprunt sans jamais vaciller dans leur jeu.
Des comédiens vibrants de vérité et de modernité
Chaque interprète apporte une couleur unique à cette mascarade. Adib Cheikhi insuffle à Dorante une sensibilité et un engagement captivants, s’offrant même le luxe de gratifier le public de quelques notes de guitare sèche jouées à même le plateau. Face à lui, Céline Laugier incarne une Silvia assurée et poignante : derrière la fierté de la jeune aristocrate se dessinent avec force la révolte et la crainte d’une femme refusant de subir un mariage de convenance, bien décidée à prendre son propre destin en main.
Le duo formé par Justine Teulié (Lisette) et Dennis Mader (Arlequin) fait étinceler la comédie. Libérés et exubérants, ils s’en donnent à cœur joie : Dennis Mader campe un valet fou de joie à l’idée de jouer au maître, forçant ce dernier à la servilité, tandis que Justine Teulié apporte une malice débordante. Leur réconciliation finale, lorsqu’ils découvrent leur véritable condition après s’être « promis fidélité en dépit de toutes les fautes d’orthographe », est un grand moment de bonheur théâtral. Enfin, Marc Schapira offre un M. Orgon d’une belle finesse, chef d’orchestre malicieux mais paternel, soutenu par Jérémie Guilain, parfait en frère (Mario) taquin, complice et déjanté. Torse nu sous sa fausse fourrure noire, maquillage baveux et allure de rockeur totalement dépravé, il fait une entrée remarquée en frangin saoul et provocateur qui réjouit la salle.
Un souffle féministe et savoureux
Bien plus qu’un simple badinage, cette proposition fait résonner toute la charge subversive du texte originel. Entre quiproquos survoltés, intermèdes chantés et dansés, la scène se transforme par moments en un joyeux chaos orchestré où l’on ne sait plus où donner de la tête. La pièce rappelle avec modernité le fameux « fuis moi je te suis, suis moi je te fuis », tout en faisant émerger une grille de lecture éminemment féministe : ce sont les femmes qui mènent le jeu, déjouant les pièges d’une société patriarcale avec une intelligence remarquable.
Plein de fougue, de charme et d’une lucidité brûlante, ce Jeu de l’amour et du hasard est une réussite totale. Une relecture vibrante qui prouve que les grands classiques n’ont pas pris une ride quand ils sont servis par une telle passion du jeu !
Valérie BLAECKE
Crédit photos : Mathilde Caelicia
- Spectacle : Le jeu de l’amour et du hasard
- Lieu : Théâtre des Lucioles (Salle Fleuve) à 15h50
- Durée : 1h30
- Dates : Du 4 au 25 juillet (relâche les 9, 16 et 23 juillet)
- Auteur : Marivaux
- Mise en scène : Frédéric Cherboeuf
- Avec : Adib Cheikhi, Matthieu Gambier ou Marc Schapira, Jérémie Guilain, Céline Laugier ou Lucile Jehel, Dennis Mader, Justine Teulié




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