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Festival Off d’Avignon 2026 : « La Sœur de Shakespeare » au Luna Théâtre

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Un manifeste essentiel et incisif 

 Et si Shakespeare avait eu une sœur ? Une sœur habitée par le même génie, la même fureur de vivre, mais condamnée au silence par son siècle. Inventée par Virginia Woolf dans son célèbre essai Une chambre à soi, cette figure fantôme prend enfin chair et voix grâce à la judicieuse création de Juliette Marie portée lumineusement au plateau par Inès Amoura et Solenn Goix. Entre théâtre, chant, mime et adresse directe, la compagnie Reme livre un spectacle d’une brillante vitalité, et ne se contente pas de décortiquer le plafond de verre imposé aux autrices : avec autant de lucidité que d’humour, cette pièce éclaire les rouages d’un effacement qui frappe depuis trop longtemps les femmes au quotidien.

Un duo vibrant au service d’une scénographie d’une grande finesse

Dès les premiers instants, le ton est donné : le décor, à la fois chaleureux et intimiste, baigne dans une création lumière d’une grande douceur. Sur scène, les deux comédiennes forment un duo d’une complicité électrisante. Leur jeu, d’une grande précision physique, passe sans transition de la gravité la plus absolue à l’ironie la plus mordante.

La partition textuelle et sonore est d’une richesse saisissante. La diction se métamorphose tour à tour en slam, en rap ou en chant, portée par la voix sublime d’Inès Amoura qui passe du français à l’anglais avec une aisance déconcertante. Le spectacle pointe avec une justesse glaçante le traitement réservé aux artistes féminines à travers les âges : si, pour un auteur non lu, l’homme souffre avant tout d’indifférence, c’est d’une véritable hostilité qu’il s’agit dès lors qu’une femme prend la plume.

Entre drôlerie corrosive et immersion : l’art de bousculer le public

Loin de tout didactisme, la mise en scène s’amuse à télescoper les époques avec un esprit réjouissant. Le texte d’époque victorienne croise les tips des influenceuses actuelles et les appels aux « pouces bleus » des réseaux sociaux. La pièce dénonce la violence patriarcale et le mythe étouffant de la « fée du logis » avec une ironie aussi acérée que savoureuse.

Les échanges avec la salle insufflent une fraîcheur et un relief comique très appréciables malgré la gravité du sujet. Les comédiennes prennent le public à partie avec des questions aussi directes que percutantes, « Vous, Madame, n’avez-vous pas parfois l’impression d’être la mère de votre mari ? », faisant rire la salle tout en distillant une réflexion profonde sur la domination masculine. Pourquoi les hommes ont-ils ce besoin séculaire de maintenir l’autre moitié de l’humanité dans un rang inférieur ? Comme le rappelle le texte avec une ironie décapante, depuis des siècles, les femmes ont servi de miroir réfléchissant l’image de l’homme deux fois plus grande que nature… et si l’on enlevait le miroir, l’homme pourrait bien en mourir !

Un contraste saisissant s’installe d’ailleurs lorsque, tandis qu’une comédienne feuillette un journal d’époque, la bande sonore égraine le fil glacial des actualités contemporaines sur les féminicides et autres violences systémiques sur les femmes. Le parallèle est brutal, édifiant, et d’une modernité saisissante.

L’esprit androgyne et la trace laissée dans l’Histoire

Au-delà du constat des injustices, le spectacle élève le débat vers la pensée visionnaire de Virginia Woolf : le génie n’a pas de genre, un grand esprit est fondamentalement androgyne et doit tendre vers cette fusion. Il s’agit de dépasser la haine pour atteindre une forme de liberté absolue, résumée par cette superbe posture d’émancipation : « Je n’ai pas besoin de haïr un homme quel qu’il soit, il ne peut pas me nuire. Je n’ai pas besoin de flatter un homme quel qu’il soit, il n’a rien à m’offrir. »

Le final offre une image scénique d’une poésie mémorable : les deux comédiennes viennent apposer l’empreinte de leurs mains trempées d’encre bleue sur les pages d’auteurs qui tapissent le milieu du plateau. Un geste fort, symbolique, comme pour réinscrire enfin la présence des femmes dans les marges oubliées de l’Histoire.

Couronnée par le prix de la meilleure mise en scène et de la meilleure interprétation féminine aux Lauriers du théâtre indépendant 2025, ainsi que par le prix Lueur du spectacle émergeant Avignon 2026, La Sœur de Shakespeare est une réussite manifeste. Une proposition théâtrale engagée, fine et lumineuse, qui rend enfin toute leur légitimité aux figures féminines, artistes ou anonymes, tout en replaçant la poésie et le lien humain au cœur du plateau.

Valérie Blaecke

Crédit photos : Christophe Raynaud de Lage

 Fiche pratique :

  • Spectacle : La Sœur de Shakespeare
  • D’après : Virginia Woolf (Une chambre à soi)
  • Mise en scène : Juliette Marie
  • Avec : Inès Amoura et Solenn Goix
  • Compagnie : Compagnie Reme

Prochaines dates :

  • 12 août 2026 Théâtre – Barbaste
  • 25 août 2026 L’Escoure – Lacanau
  • 14 novembre 2026 Festival des Voirons
  • 19 ou 20 novembre 2026 Le Cresco – Saint-Mandé

Rmt News Int • 26 juillet 2026


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