Festival Avignon Off 2026 : « Bouquins »
Une heure de haute voltige érudite et espiègle au Petit Louvre
Dans la salle Van Gogh, Pierre Emonot relève un défi fou : condenser des siècles d’histoire littéraire en 1h15. Entre stand-up féroce et conférence magistrale, ce seul-en-scène érudit et profondément engagé dépoussière notre patrimoine avec un humour décapant.
Qu’est-ce que la Littérature au juste ? L’art des beaux textes ? Un patrimoine sacré à sauver, ou une institution poussiéreuse et dépassée ? Pourquoi les textes de Victor Hugo sont-ils gravés dans le marbre académique alors que la notice de montage d’une étagère suédoise reste aux portes de l’art ? Pour répondre à ces questions, Pierre Emonot, coauteur avec Carlos Flinnroï, endosse le costume d’un professeur passionné, espiègle et brillamment satirique.
Le voyage commence par une mise au point étymologique : c’est en 1495 que naît le mot littérature, du latin litera (la lettre). Dès lors, le comédien nous embarque dans un vertigineux voyage temporel, bousculant les époques avec une ironie mordante. La Renaissance ? Un rejet du Moyen Âge pour revenir à l’Antiquité grecque du Ve siècle avant J.-C., là où tout était déjà posé (la poésie, la tragédie, la comédie) … en oubliant un peu vite que cette brillante civilisation reposait sur l’esclavage des trois quarts de sa population ! Les paradoxes de l’histoire sont posés, le ton est donné.
Des codes du roman aux tourments du XXe siècle
Avec une fluidité remarquable, Pierre Emonot décortique les grandes mutations du récit. On y apprend que le roman est une invention du XIIe siècle, écrit en langue populaire — en langue romane, d’où son nom —, conçu pour être lu seul, dans sa tête, loin du tumulte des cracheurs de feu et des musiciens de foire. Le genre explose en 1842, ouvrant la voie aux réalistes. L’analyse est fine : Madame de Lafayette fait basculer le genre en accédant directement aux émotions internes de ses personnages sans subterfuges ; Balzac innove avec sa Comédie Humaine en faisant circuler ses protagonistes d’un livre à l’autre ; Stendhal peint les sentiments sans aucun sentimentalisme dans un Rouge et le Noir que personne ne lisait à sa sortie.
Le parcours traverse le naturalisme de Zola, qui place ses personnages dans des milieux précis pour les étudier en laboratoire, tout en restant paradoxalement plein d’espoir, puis bifurque vers Proust, qui « n’écrit pas comme on parle, mais comme on pense ».
Puis vient le XXe siècle, le siècle du « bazar » et des expérimentations, mais aussi celui où l’on ne croit plus à grand-chose. C’est la naissance de l’absurde pour retranscrire le vide du monde, un monde qui a laissé passer le totalitarisme. Face à l’effondrement, l’allégorie de Rhinocéros de Ionesco résonne avec une force intacte : face à la fuite, il reste la résistance. La littérature devient alors un acte politique majeur. Comme le martelait Sartre, écrire c’est s’engager, car l’écrivain ne peut s’extraire de la société. Aujourd’hui, l’effet balancier opère : la littérature se fait sociologue, interrogeant les discours et les prédispositions sociales.
Déconstruire le mythe de « la langue de Molière »
Au fil de cette traversée, le comédien s’attaque fort judicieusement à un tic de langage bien contemporain : l’idée reçue selon laquelle on « écorcherait la langue de Molière ». Pierre Emonot rejoint ici le combat salutaire des Linguistes atterrés en rappelant le gouffre qui sépare le français du XVIIe siècle du nôtre. Penser que Jean-Baptiste Poquelin écrivait comme nous est une pure illusion. Les mots sont devenus désuets, la grammaire a totalement muté et la prononciation n’avait rien à voir. Pour certains esprits chagrins, traduire Molière en français contemporain reviendrait à transposer du « bon » vers du « mauvais » français. Or, si nous lisions Molière dans sa graphie d’origine, nous serions face à une langue presque étrangère, truffée de signes bizarres comme ce tilde au-dessus des voyelles pour indiquer la nasalisation. Ironie suprême : Molière n’avait rien d’un puriste ! Il adorait triturer le verbe, truffer ses pièces de patois, de jargons médicaux ou juridiques, et se vautrer dans des inventions lexicales délirantes.
En prolongeant cette brillante démonstration, j’estime qu’il aurait été nécessaire pour le comédien d’enfoncer le clou sur un autre mythe tenace : le rôle réel de l’Académie française. Fondée par Richelieu en 1634 pour centraliser le pouvoir royal en s’appuyant sur les grands auteurs, sa charte lui intimait de « donner des règles certaines à notre langue » pour la rendre « pure ». Mais en confondant sciemment langue et littérature, la vénérable institution propose aujourd’hui une vision hautement élitiste et déconnectée. Depuis le XIXe siècle, elle ne suit plus l’évolution réelle du lexique et son dictionnaire accuse un retard abyssal.
Surtout, contrairement à la croyance populaire, l’Académie n’a aucun lien avec le ministère de l’Éducation nationale et ne pèse en rien sur l’élaboration des programmes scolaires. Elle n’édicte ni lois ni circulaires, et ne possède aucun pouvoir de sanction. Le « bon » usage n’est pas le fait d’une poignée d’immortels en habit vert choisis sans aucune formation en linguistique (le travail de l’ombre étant délégué à des agrégés de lettres anonymes). Ce sont les francophones eux-mêmes, en France et ailleurs, qui fabriquent, façonnent et font évoluer la langue au quotidien. La langue est un fait social vivant, pas un vestige de cour.
Le coup de théâtre : Enheduanna contre le patriarcat
Installée dans mon fauteuil, je voyais le spectacle dérouler son fil chronologique et je commençais intérieurement à adresser un reproche au comédien et aux auteurs : où étaient les femmes ? Pourquoi occulter, une fois de plus, la place fondamentale des autrices dans notre matrimoine ?
C’est là que Pierre Emonot signe le moment le plus fort et le plus politique de sa pièce, en orchestrant un véritable rétablissement de la vérité historique. On pense souvent qu’Homère (appellation qui cache très certainement plusieurs auteurs) occupe le sommet du panthéon littéraire occidental. Pourtant, quinze siècles avant l’auteur de l’Iliade et l’Odyssée, au XXIIIe siècle avant J.-C. , – il y a plus de 4000 ans- en Mésopotamie, la toute première personne à avoir signé une œuvre de son propre nom sur des tablettes d’argile est une femme : Enheduanna, grande prêtresse d’Ur et figure politique majeure.
Pourquoi personne ne la connaît ? En dénonçant brillamment cet effacement durable des femmes dans la transmission du savoir, le spectacle frappe là où ça fait mal : la littérature, telle qu’elle nous est enseignée, reste le reflet d’une société patriarcale et d’une domination masculine séculaire. En invoquant Umberto Eco et son concept d’Œuvre ouverte, la pièce rappelle avec force que la littérature est, fondamentalement, un fait social et un sujet de transmission.
Pierre Emonot réussit le tour de force de rendre cette conférence aussi hilarante qu’intellectuellement percutante. Que vous soyez amoureux des mots, intrigué par les classiques ou terrifié par les listes de lecture académiques, « Bouquins » réussit sa promesse : donner une envie irrépressible d’ouvrir un livre et de redécouvrir le monde à travers ses textes. Un coup de cœur absolu.
Valérie BLAECKE
Crédit photos : DR
- Spectacle : Bouquins, une heure pour tout savoir sur la Littérature
- Lieu : Le Petit Louvre (Salle Van Gogh) à 17h45
- Dates : Du 3 au 25 juillet (relâche les 9, 16, 23 juillet)
- Billets : https://www.festivaloffavignon.com/spectacles/representations/8729-bouquins-une-heure-pour-tout-savoir-sur-la-litterature


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