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Festival Avignon Off 2026 : « Après la chute »

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Le choc sensoriel et la résilience collective selon Pietragalla et Derouault

À la Scala Provence, le Théâtre du Corps signe une fresque chorégraphique puissante sur l’effondrement d’un monde individualiste et sa reconstruction par le collectif. Portée par huit danseurs d’une physicalité brute, cette création inspirée du Mythe de Sisyphe transcende le chaos pour chercher la lumière.

Revenir vers le travail de Marie-Claude Pietragalla et Julien Derouault est un exercice particulier. Pour moi qui ai été leur partenaire de scène, il y a 22 ans, au sein du Ballet National de Marseille lorsque Pietra en assurait la direction artistique, le verbe des corps est immédiatement identifiable. J’ai connu l’exigence extrême de leurs créations passées — notamment l’intensité marathon de Ni Dieu ni Maître, sur des textes de Leo Ferré, créé lors d’une résidence au sein du Théâtre Toursky de Richard Martin à Marseille et que nous avions présenté à l’Olympia en 2003. Ce spectacle portait selon moi, avec le recul, les prémices de l’ADN du Théâtre du Corps. C’est d’ailleurs en travaillant cette pièce à leurs côtés que j’ai commencé le théâtre.

Aujourd’hui, en venant voir cette pièce, vingt-deux ans après les tensions qui ont entouré leur départ de Marseille et dont j’ai pu souffrir par manque de maturité à l’époque, les amalgames n’ont plus de place. C’est uniquement mon regard de passionnée des arts vivants et de journaliste culturelle investie, capable de faire la part des choses, qui s’exprime.

Fondée en 2004, leur compagnie poursuit cette quête d’un « verbe dansé », où le mouvement refuse le pur académisme formel pour sonder la vérité de l’inconscient et de la condition humaine. Avec Après la chute, les deux chorégraphes livrent une œuvre hautement théâtrale, où la maturité de leur démarche s’exprime à travers l’énergie explosive d’une nouvelle génération d’interprètes.

Première partie : La 7e de Beethoven ou la poésie du désastre

Le spectacle s’ouvre dans une tension dramatique palpable, immédiatement instaurée par la force musicale de Yannaël Quenel et le travail de lumières de Lucas Georget et les décors de Bastien Ortega. Sur scène, les huit danseurs incarnent des personnages stéréotypés, prisonniers du paraître, de la consommation des corps et d’un individualisme féroce. Cette quête effrénée d’argent et de pseudo-succès dépeint une société avide, cherchant désespérément à combler son vide existentiel. Mais ces géants ont des pieds d’argile. Très vite, des failles se creusent, des fêlures apparaissent, et les brèches s’ouvrent, béantes.

En fond de scène, un mur s’effondre littéralement avec fracas. Ce chaos scénographique symbolise la chute des certitudes et l’écroulement des repères sociaux autant qu’intérieurs. Sur la pulsation tragique de la Symphonie n°7 de Beethoven — partition monumentale qui apporte ici une immense empathie à ces destins brisés —, les corps expriment aussi bien la détresse que la hargne. On retrouve la gestuelle torturée spécifique au style Pietragalla-Derouault, à l’instar des tourments de l’âme humaine, un mouvement enraciné dans le sol qui puise sa force directement dans la terre pour traduire les errements de notre société. Des cris déchirent le plateau et transpercent la salle, traduisant l’urgence absolue de survivre au milieu du désastre.

Dans cette débâcle, les interprètes déblaient inlassablement les débris. Les huit danseurs affichent une solide base technique et artistique, venus d’horizons divers qui enrichissent le plateau. David Sochon déploie une présence magnétique, doté d’un ballon superbe et d’une gestuelle souple de félin qui se déploie. Sa réactivité face aux aléas du direct témoigne d’une grande maturité scénique (cette force du regard et cette posture suspendue face à un chapeau non rattrapé, les néophytes n’y auront vu que du feu). Face à lui, la jeune Lola Pietragalla-Derouault électrise la salle par son animalité et sa gestuelle incarnée. Coiffée d’une perruque bleu électrique aux allures d’héroïne de fantasy, elle hérite de la puissante fluidité de sa mère et de l’énergie physique ancrée dans le sol de son père.

Deuxième partie : Le Boléro de Ravel ou la reconstruction du monde

Au chaos succède le rythme obstiné et répétitif du Boléro de Ravel. C’est la phase de reconstruction, le passage de l’absurde camusien à la grandeur de l’effort. Au départ, perchés chacun sur un bout de mur, les protagonistes tentent de se relever seuls, s’accrochant aux derniers débris de leurs illusions. Pour certains, le contraste est saisissant entre la légèreté de la musique classique initiale et la noirceur de cette vanité humaine exposée. Puis, le mouvement mécanique s’efface pour laisser place à la solidarité. C’est par le collectif, en arrêtant de se regarder soi-même pour regarder enfin l’autre, qu’un nouveau monde devient possible.

Les personnalités se révèlent et se transforment au contact des autres. La technicité puissante de Titouan Fourvel (issu du hip-hop) et la prestance d’Hippolyte Luherne (issu du breaking) apportent une physicalité brute, tandis que Matthias Damay Romey impose une belle présence. L’interprétation remarquable de Solène Messina Ernaux, la performance de Lilou Hubert et les lignes élancées de Kristina Ledneva (issue de la gymnastique rythmique) complètent ce tableau de fortes individualités.

Si le Boléro souffre parfois de légers décalages dans les ensembles, nuisant marginalement à la force d’un souffle commun qu’exigerait cette musique au rythme si marqué, la puissance du sujet reste intacte. À la fin, les apparats tombent et une véritable libération s’opère. Les personnages finissent de déconstruire eux-mêmes les vestiges du mur pour révéler une arche, ultime symbole d’union entre les êtres.

L’envers du décor et la réalité du Off

La pièce propose des images d’une grande beauté esthétique, magnifiées par de superbes lumières, notamment autour d’une figure d’ange déchu. Je retrouve la récurrence de la pierre et du mur, de certaines créations de Pietra que j’avais interprétées (de Sakountala à Ni Dieu ni Maître en passant par Corsica). On pourrait cependant regretter que les cris prennent parfois le pas sur le texte parlé ; pour ce premier regard sur le travail de leur compagnie, je m’attendais à ce que la pièce déploie davantage cette méthode propre au Théâtre du Corps – faire jouer le danseur et danser l’acteur – qui ambitionne d’approprier le verbe et l’oralité par le mouvement. L’expérience sensorielle n’en demeure pas moins totale.

Derrière la magie de la scène, la réalité physique du spectacle vivant s’est laissée entrevoir lorsqu’un bras doté d’un éventail est venu aérer Lola dans les coulisses entre deux passages. Loin de rompre le charme, cet aperçu de l’envers du décor que je connais bien désacralise l’effort et rappelle l’exigence athlétique imposée aux artistes. Dommage, enfin, que le rythme effréné des plannings d’Avignon ait poussé quelques spectateurs à quitter la salle en courant pendant la montée en puissance finale du Boléro ; ils ont manqué une image de « chute » marquante. Après la chute prouve que le combat humain, lorsqu’il est transcendé par la poésie du mouvement, reste le plus puissant des récits.

Valérie BLAECKE

Crédit : Pascal Elliott

  • Spectacle : Après la chute
  • Lieu : La Scala Provence (Salle Scala 600) à 16h15
  • Dates : Du 14 au 25 juillet (relâche le 20 juillet) (complet à ce jour)
  • Dates en 2027 : 13/02/27 Plougonvelin Espace culturel Kéraudy ; 24/02/27 Muret Salle Horizon Pyrénées ; 04/03/27 Alfortville Le Poc

Rmt News Int • 21 juillet 2026


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