Un fil à la patte à Rousset
La déflagration comique de la Compagnie Viva
À la Salle Émilien Ventre de Rousset, Anthony Magnier et sa Compagnie Viva se sont emparés du chef-d’œuvre de Georges Feydeau avec une fougue décapante. Récompensée par le Grand Prix du Jury et le Prix du Jury Jeunes au Festival d’Anjou 2015, cette création née en 2014 a repris la route dix ans plus tard. Dans une mise en scène épurée qui met en exergue le pur plaisir du jeu, la troupe offre au public provençal une cavalcade théâtrale à la précision d’horlogerie et à la folie jubilatoire.
Il y a parfois une forme de nostalgie féconde à faire revivre les grands succès. Après avoir découvert l’exigence et l’engagement de la Compagnie Viva cet été à Avignon à travers la qualité et l’éclat de leur Cyrano et de leur Bel-Ami, quel bonheur de retrouver la patte d’Anthony Magnier et la générosité de ses comédiens dans un tout autre registre ! En ramenant Un fil à la patte sur les planches plus d’une décennie après sa création, le metteur en scène et comédien ne livre pas une reprise usée, mais retrouve l’âme même de sa compagnie : une énergie brute, une virtuosité corporelle et un amour inconditionnel du plateau. Condensée en 1h50 d’une cavalcade fulgurante et tonique, contre les trois heures d’origine en 1894, la pièce n’a pas pris une ride et dépoussière le vaudeville avec un brio éclatant.
Poussée par une troupe survoltée, cette production, qui cumule déjà plus de 300 représentations, livre une déflagration comique où la précision d’horloger du texte rencontre une liberté de jeu absolue.
Dépoussiérer pour libérer le jeu : la magie de l’épure
C’est en découvrant la mise en scène de Jérôme Deschamps qu’Anthony Magnier mesure tout le potentiel ludique du texte et son formidable terrain de jeu. Mais là où son aîné s’inscrivait dans une tradition visuelle chargée, il choisit de prendre un contre-pied esthétique radical. Exit les traditionnels salons bourgeois, les toiles peintes, les guéridons et les petits napperons ; le metteur en scène fait le pari de l’épure pour ne garder que l’essentiel. Tout se limite à un périmètre tracé au sol à la manière d’un ring, surmonté d’un cyclorama minimaliste. En arrière-scène, un voile léger délimite un couloir qui devient un véritable champ de course : derrière cette toile translucide, on aperçoit les comédiens fuir, se poursuivre, s’observer au ralenti ou figer leurs postures quasi en ombres chinoises. Pendant que le cœur de l’intrigue se noue sur l’avant-scène, ce second plan offre au spectateur un don d’ubiquité savoureux, lui révélant avec malice l’envers du décor et les coulisses du vaudeville.
Sans portes matérielles à franchir, les comédiens deviennent les seuls artisans de cet imaginaire : les onomatopées fusent, les « clac clac » de bouche remplacent le bruit des verrous et les « diling diling » font office de sonnette. Ce parti pris redonne aux acteurs la responsabilité totale de faire advenir le spectacle. Une folle dynamique qui déborde même du plateau : poussant la course jusqu’au cœur du public, les comédiens s’élancent à travers les travées et dévalent les escaliers de la salle, transformant tout le théâtre en un espace d’action généralisé. Pour ponctuer ce chaos d’horlogerie, le choix de la bande-son s’avère particulièrement judicieux : le célèbre Surfin’ Bird des Trashmen — tube surf-rock de 1963 devenu le symbole ultime du running gag — injecte une dose d’absurde et d’énergie pop qui survolte les transitions. Le résultat est une performance d’une liberté physique absolue, sublimée par les créations lumières sobres et ciselées de Simon Cornevin, dont les jeux de contre-jour viennent souligner avec finesse la silhouette des personnages.
Un burlesque de haute volée par une troupe d’exception
Ici, la mécanique du vaudeville est incarnée par des comédiens à la virtuosité physique remarquable. L’engagement corporel est total, quasi chorégraphique : chaque micro-geste, chaque action en apparence anodine, sont investis d’une gravité comique, exécutés avec la méticulosité d’une importance capitale. Habités par cette urgence vitale et absurde, les personnages évoluent sur le fil tendu d’un funambulisme permanent.
La complicité de la troupe est totale et contagieuse. Rodée, elle respire la confiance. En installant les comédiens sur des chaises à même le plateau, de part et d’autre de la scène, non sans rappeler la tradition de la Commedia dell’arte, Anthony Magnier abolit la frontière entre le jeu et l’écoute. Assis au bord du ring, les comédiens deviennent eux-mêmes les spectateurs émerveillés du spectacle : ils savourent en direct la liberté d’improvisation et la jubilation de leurs partenaires. Cette confiance mutuelle insuffle une générosité rare, qui se poursuit avec bonheur jusque dans les saluts.
Tout au long du spectacle, le quatrième mur est volé en éclats avec une immense habileté : en complice averti, le metteur en scène s’amuse à brouiller les repères entre fiction et réalité par un jeu subtil de mise en abyme, faisant de la salle tout entière le prolongement naturel du plateau.
Si la mécanique d’ensemble tourne à la perfection, c’est que chaque comédien habite son rôle avec un relief, une précision et un engagement remarquables :
Fanny Lucet (Lucette Gauthier) : Elle est le véritable pivot et le moteur dramatique de la pièce. Femme de passion et de théâtre, fougueuse, mobile et dominatrice, elle fait basculer la scène de la sincérité émotive à la pure comédie manipulatrice. Qu’elle s’enflamme, menace ou feigne le suicide, sa présence irradie le plateau et dicte le rythme des quiproquos.
Julien Cigana (Bois d’Enghien) : Nommé aux Molières 2026 pour son rôle de Louis de Funès chez Jean-Philippe Daguerre, il déploie une vivacité drôlatique et une gestuelle fusante saisissantes. Derrière la frénésie burlesque et les mensonges d’un homme dépassé par les événements, Julien Cigana apporte une profondeur poignante : soumis à la raison mondaine, Bois d’Enghien n’en a pas moins Lucette dans la peau. La séparation se révèle aussi déchirante pour l’un que pour l’autre, rendant ce personnage de lâche profondément humain et attachant.
Alexandre Pavlata (Bouzin) : Il livre une interprétation tout simplement géniale et virtuose de ce clerc de notaire et auteur raté qui s’impose en véritable OVNI scénique, un clown d’une finesse burlesque rare : Pavlata fait passer Bouzin de l’imposteur ridicule au déclencheur du tumulte final. Son jeu convoque à la fois l’élégance muette de Chaplin, la nervosité de Louis de Funès et l’essence même de la Commedia dell’Arte. Un moment de pure grâce burlesque.
Anthony Magnier (Le Général Irrigua) : Le metteur en scène paie d’exemple sur le plateau en incarnant un général sud-américain à l’accent prononcé dans son jeu impétueux, jaloux et hilarant. Sa présence envahissante, son accent et sa galanterie spectaculaire font monter la tension dramatique d’un cran à chacune de ses interventions.
Eugénie Ravon (Marceline & La Baronne Duverger) : Dans un double rôle remarquable, elle compose d’abord une Marceline savoureusement frondeuse, distillant dès l’entrée en matière un jeu trouble où se mêlent fausse naïveté et quête d’amour. Cette sœur complice, qui lorgne non sans envie sur le destin de Lucette, trouve sous ses traits un relief irrésistible. Elle se métamorphose ensuite en Baronne Duverger, organisatrice mondaine garante des convenances et devient le roc institutionnel contre lequel viennent se heurter tous les désordres amoureux.
Mikaël Fasulo (Fontanet) : Après avoir déjà remarqué son talent et son exigence cet été à Avignon dans Bel-Ami et Cyrano, l’acteur confirme ici toute sa virtuosité. En incarnant ce mondain prétentieux à l’haleine gênante, il habite le rôle avec une justesse comique et un engagement physique qui emportent immédiatement l’adhésion. La précision de son jeu insuffle au personnage une présence irrésistible et confirme sa stature de grand comédien.
Grégory Bellanger (De Chenneviette) : Toujours élégant, il incarne avec aisance ce proche du salon de Lucette. Témoin bavard, moqueur et ultra-mobile, il fait circuler les rumeurs et insuffle la légèreté propre à ce milieu de bohèmes et de gens d’esprit.
Agathe Boudrières (Viviane Duverger) : En jeune fiancée bourgeoise, elle apporte une touche de modernité et de malice. Moins guidée par le romantisme que par le désir de faire impression dans le monde, sa fermeté face à Bois d’Enghien précipite le dénouement avec brio.
Cette harmonie d’ensemble est magnifiquement soulignée par le travail de Mélisande de Serres à la création des costumes. Alliant le respect de l’époque à des coupes modernisées, son regard habille ces archétypes avec une élégance graphique irréprochable.
Une satire incisive de la médiocrité humaine
Au-delà de la frénésie comique, la pièce révèle la férocité cynique de l’écriture de Feydeau. En 1894, il fait se percuter deux mondes : la bohème libre du café-concert où règne Lucette, et le salon bourgeois de la Baronne Duverger, gardienne des convenances. Pris en étau, ces personnages s’empêtrent dans un écheveau de mensonges, et le texte croque la médiocrité humaine avec un cynisme jouissif. Sous le rire, parfois jaune, c’est une réflexion sur nos propres lâchetés et nos calculs égoïstes qui affleure.
Ces éclopés du sentiment poursuivent leurs intérêts à tout prix. Mais parce que leurs enjeux sont joués avec une sincérité sans faille, nous finissons par nous reconnaître dans leurs faiblesses. On rit de bon cœur de ces archétypes jamais guignolesques – miroir tendu à nos propres bassesses, célébrées par un humour sans concession.
Le théâtre comme espace de communion et de revitalisation
Mais au-delà de la satire, ce que l’on retient également de cette soirée à Rousset, c’est l’extraordinaire moment de communion entre la salle et le plateau. Le théâtre conserve ce pouvoir rare d’assembler le public dans une même pulsation de partage. En nous invitant à observer nos bassesses, nos peurs et nos absurdités sous un angle solaire et décalé, la Compagnie Viva offre un concentré de joie pure et un véritable bain de jouvence — précieux remède à l’actualité anxiogène. Une proposition à la vitalité si contagieuse que le public en ressort les batteries pleinement rechargées.
De Molière à Feydeau, en passant par Rostand ou Maupassant, la Compagnie Viva continue de réinventer le grand répertoire avec une modernité lumineuse. En dépoussiérant ainsi les grands classiques, cette troupe porte décidément bien son nom et réussit une fois de plus son pari : offrir un théâtre vivant qui ne se contente pas de divertir, mais qui transforme sincèrement celles et ceux qui le reçoivent.
Valérie BLAECKE
Crédit photo : Anthony Magnier
Prochaines dates : 2026 / 2027
Ile-de-France : Dammarie les lys le 10 octobre 26 à 20h00 / Lisses le 27 novembre 26 à 20h30 / Herblay le 5 décembre 26 à 20h30 / Saint Maurice le 9 janvier 27 à 20h00 / Moissy Cramayel le 20 mars 27 à 20h00
Belgique : Woluwe-Saint-Pierre le 24 mars 27 à 20h00
Grand-Est : Luneville le 26 mars 27 à 20h30
Auvergne : Montélimar le 8 avril 27 à 20h30
Pyrénées-Atlantiques : Biarritz le 29 avril 27 à 20h30





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