Un double anniversaire en musique !
Pour ouvrir la saison de son 40ème anniversaire, Marseille Concerts donne rendez-vous aux mélomanes avec deux concerts qui font la part belle au piano.
La saison s’ouvre le 4 octobre à 11h au Foyer de l’Opéra de Marseille avec un récital consacré à Beethoven. La jeune pianiste Juliana Steinbach y interprétera notamment la Sonate « Waldstein » et l’ultime opus 111 du compositeur.
Le mardi 6 octobre à 20h, place à un concert exceptionnel des sœurs Katia et Marielle Labèque, à l’Opéra de Marseille. Elles font escale à Marseille avant leur rendez-vous parisien au Palais Garnier, le 11 octobre (complet), pour célébrer leurs 55 ans de carrière commune.
Au programme, Of a Bright Garden, joué à quatre mains, suivi de Wild is the Wind à deux pianos. Les deux musiciennes feront dialoguer Fanny Mendelssohn, Hélène de Montgeroult, Marie Jaëll, Grażyna Bacewicz, Margaret Bonds, Nina Simone ou Emahoy Tsegué-Maryam Guèbrou avec Fauré, Ravel, Debussy, Bernstein et d’autres grands noms. Tarifs de 8 à 45€. Réservations.
DVDM
Entretien avec Marielle Labèque
Vous célébrez cette année 55 ans de carrière commune. Comment avez-vous construit le programme ?
« Pour le récital, nous avons choisi une quinzaine de morceaux parmi les 55 de notre dernier album 55’ (sorti en juin chez Deutsche Grammophon, ndlr). Il comporte 3 CD. C’est beaucoup d’années de musique et de vie à deux, beaucoup de choses que nous avons partagées. La musique nous a réunies, ce qui n’est pas toujours évident pour deux sœurs. Nous allons commencer avec les pièces de Fanny Mendelssohn, que nous aimons beaucoup. Elle a été empêchée d’écrire de la musique par son frère et son père surtout. Lui-même a écrit que la musique, c’était sérieux, que ce n’était pas une chose pour les femmes et que les femmes devaient s’occuper d’un foyer. Elle a été courageuse, comme Nadia et Lili Boulanger. Dans notre disque, nous voulions leur rendre hommage. Le travail sur ce disque nous a permis de réécouter toute la musique de Grażyna Bacewicz, qui était une des compositrices que je ne connaissais pas bien. Krystian Zimerman nous en a parlé et a dit qu’elle avait changé l’histoire de la musique polonaise. »
Que représente pour vous ce retour à Marseille ?
« Nous sommes venues à Marseille avant le Covid en 2009 je crois et j’ai gardé un très bon souvenir : le public était très chaleureux, on s’est très bien occupé de nous, nous nous sommes senties bien. Il y a des endroits où l’on se sent mieux que d’autres et je suis contente d’y retourner. »
Vous allez également jouer au Palais Garnier le 11 octobre. Que représente cette salle pour vous ?
« Je suis très heureuse de jouer à l’Opéra Garnier, surtout qu’il va fermer pendant plusieurs années pour travaux. Ils n’ont pas refait la scène depuis 150 ans. Nous adorons cette salle. C’est vraiment extraordinaire d’y jouer. Il y a beaucoup de belles salles dans le monde, notamment à Vienne, où le Musikverein est incroyable. Ce sont des endroits où c’est tellement agréable de jouer. Nous marchons sur ce plancher qui a vu passer tous les musiciens, tous les orchestres. »
Où habitez-vous, entre vos concerts et vos déplacements ?
« Nous habitons à Rome, mais nous sommes à Paris quand nous y jouons. Après, j’aime beaucoup venir me ressourcer sur la côte basque, parce que c’est là où nous sommes nées et, l’été, je suis mieux à la campagne. Je n’aime pas beaucoup la chaleur. Maintenant, nous repartons : c’est une belle vie, et la routine, nous ne connaissons pas. »
Vous n’avez pas eu d’enfants. Est-ce un choix ?
« Je n’ai pas eu d’envie d’enfant. Par contre, pour ma mère, c’était impossible de concevoir sa vie sans un enfant. Elle voulait des enfants, absolument. Et puis nous, nous n’en avons pas eu. À ce moment-là, cela veut dire que si vous n’avez pas assez envie d’en avoir, il ne faut pas en avoir, ce n’est pas la peine. Je suis très indépendante. J’aimais bien, quand je revenais sur la côte basque voir mes parents, je partais en montagne, je marchais, j’allais me baigner. J’aimais ma liberté. Et ce métier-là demande énormément de travail et de préparation, de voyages et de nuits blanches. Nous ne pouvons pas prendre 15 jours de vacances. Avec les enfants, c’est plus compliqué. Comme j’aime beaucoup les enfants, je n’ai pas envie qu’ils ne soient pas bien ou qu’ils souffrent. »
Quel regard portez-vous sur l’évolution des technologies ?
« Quand nous avons commencé dans les années 1970, quand nous allions donner un concert, nous n’avions rien. Je donnais de mes nouvelles à ma mère avec le téléphone de l’hôtel. Après, la révolution, ça a été le fax. Je me souviens des premiers téléphones portables qui pesaient trois tonnes. Mais je suis assez contente d’avoir connu tout ça. Internet, c’est une révolution, et c’est génial, parce que quand on cherche quelque chose, on l’a tout de suite, on peut écouter de la musique, on a accès à tout. C’est beau et horrible en même temps : si on appuie sur un bouton, on a la guerre en Ukraine ; on appuie sur un autre bouton, on a le gala de je ne sais pas trop quoi. »
Vous avez grandi dans une famille où la musique était très présente. Quel rôle votre mère a-t-elle joué dans votre parcours ?
« Maman était pianiste et avait des élèves qui venaient tout le temps : c’était impossible d’y échapper, c’était très joyeux, tout le monde faisait de la musique à la maison, et nous aussi. Je crois que c’est vraiment la meilleure façon de devenir musicien, quand cela se passe naturellement. Elle était une extraordinaire professeure de piano, parce que bien jouer du piano ne veut pas dire qu’on est un bon professeur, mais elle savait comment faire. Elle était très stricte et très tendre en même temps, une mère à l’ancienne, et quand nous travaillions, c’était un vrai travail. Nous avons commencé comme ça mais nous ne pouvions pas rester sur la côte basque parce que nous n’y avions rien à faire. Il y a eu la séparation, le Conservatoire de Paris, etc. Nous habitions dans un tout petit appartement à Boulogne, c’était minuscule. Nous prenions deux métros et le bus pour aller jusqu’au Conservatoire. Puis nous avons eu notre premier prix et nous avons joué. Nous étions en train de travailler quand Olivier Messiaen est passé par là. Il voulait savoir qui jouait. Nous avons joué pour lui, puis il nous a demandé d’enregistrer sous sa direction artistique. C’est extraordinaire pour deux jeunes filles de 17 et 19 ans de commencer comme ça. Puis nous avons rencontré Pierre Boulez et d’autres, et nous avons continué. Nous avons du plaisir à être ensemble et avons eu beaucoup de chance : nous avons eu des parents magnifiques. Chaque jour, maintenant, est un cadeau, et un concert de plus est un cadeau aussi. »
Vous avez exploré différents répertoires. Pourquoi cette ouverture est-elle importante pour vous ?
« Nous avons toujours eu un pied dans la musique nouvelle et avons toujours fait des projets et toutes sortes d’excursions dans des genres musicaux différents. C’est ce qui fait que nous avons tenu aussi longtemps et que nous n’avons pas joué la même sonate de Mozart toute notre vie. Cela permet de reprendre le piano autrement, de le travailler autrement, de l’enrichir. Pour la musique baroque, nous avons joué avec Giovanni Antonini et avec Reinhard Goebel. Rejouer sur des instruments d’époque, un Walter ou un Silbermann, je trouve que cela replace mieux les phrases : le son, la pédale, c’est très important. Ce sont des moments importants dans notre vie, nous avons fait beaucoup de projets comme ça. Pour moi, quand j’écoute des concertos de Bach sur des pianos comme les Steinway qui sont très puissants, on perd la transparence, l’articulation, beaucoup de choses. »
Propos recueillis par Diane Vandermolina
Crédit photos : Umberto Nicoletti




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