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Avignon Off 2026: “Le rappel des oiseaux”

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La métamorphose habitée de Mathieu Ganio

À la Factory (Salle Roseau Teinturiers), le dialogue pluridisciplinaire imaginé par Orianne Moretti transcende l’œuvre de Gogol. Porté par le piano ascétique de Guilhem Fabre et la danse étoilée de Mathieu Ganio, ce « Journal d’un fou » devient un manifeste politique et poétique d’une puissance rare.

Entrer dans la salle 1 de la Factory, c’est accepter de voir les frontières artistiques s’effondrer. Dès le premier tableau, l’esprit s’échappe et les références s’imposent : impossible de ne pas songer pour moi au chef-d’œuvre de Roland Petit, Le Jeune Homme et la Mort, réglé sur la Passacaille de Bach. On retrouve ici cette même urgence, cette même alliance sacrée entre la rigueur de la musique classique et la fureur du corps qui feint de plier pour mieux se révolter.

Une mise à nu de l’âme

Adapté du Journal d’un fou de Nicolas Gogol par Orianne Moretti, Le rappel des oiseaux dissèque la trajectoire d’Avksenty Ivanovitch Poprichtchine. Coincé dans une existence routinière, étriquée et soumise à un système de domination aliénant, l’homme choisit la folie non pas comme une déchéance médicale, mais comme l’ultime fenêtre de tir vers la liberté. C’est un acte profondément politique.

Sur scène, le dépouillement est total, la mise en scène d’une sobriété chirurgicale. Pas de fioritures : tout repose sur le tridimensionnel Voix-Musique-Danse. Le piano de Guilhem Fabre, puisant dans la pureté quasi ascétique de Bach et Rameau, n’accompagne pas seulement le mouvement ; il dialogue d’égal à égal avec lui. La musique se met au service de la danse, qui se plie à la voix, dans un effet de miroir saisissant.

De l’académisme à l’animalité

Au centre de cette arène textuelle et musicale, Mathieu Ganio impressionne. On connaissait l’immense danseur, on découvre un comédien à la présence scénique redoutable. Sa performance théâtrale est à saluer : la prise de voix est assurée, le verbe est haut, le timbre est juste.

Visuellement, le contraste est saisissant. L’interprète conserve l’académisme impeccable de ses postures, héritage de sa formation d’excellence, mais il y injecte une part d’animalité brute. L’homme traqué par ses propres chimères rampe, se cambre, crie sa soif d’espace et de vitesse. Sa clarté, sa puissance d’interprétation et sa sensibilité à fleur de peau servent magistralement ce spectre élargi de langages scéniques.

Une histoire de transmission (Note personnelle)

Pour la spectatrice que je suis, ce spectacle résonnait d’un écho particulier, presque intime. Voir Mathieu Ganio sur scène à Avignon, c’est voir une boucle se boucler. J’ai découvert Mathieu lorsqu’il n’était qu’un tout petit enfant de deux ans et demi, faisant sa première apparition sur scène aux côtés de ses parents, Dominique Khalfouni et Denys Ganio, dans Ma Pavlova de Roland Petit. J’avais alors huit ans et j’étais dans le public.

Cinq ans plus tard, le destin nous réunissait : nous étions tous deux élèves – aux côtés d’Orianne Moretti – à l’École Nationale Supérieure de Danse de Marseille, fondée par Roland Petit. De cette école marseillaise à son ascension fulgurante à l’Opéra de Paris (nommé Étoile à seulement 20 ans) jusqu’à sa retraite officielle prise l’année dernière, le parcours est immense.

Retrouver Mathieu aujourd’hui dans ce projet de la Correspondances Compagnie met en lumière ce qui fait l’étoffe des plus grands : une immense humilité et une simplicité intacte malgré les sommets professionnels atteints. En le regardant, je n’ai pu m’empêcher de saluer en pensée sa maman, Dominique Khalfouni, qui fut pour moi le symbole absolu de la danseuse dès ma tendre enfance et dont j’ai eu l’honneur de suivre les classes à Marseille.

Un envol suspendu

Le rappel des oiseaux est une pleine réussite car il refuse le compromis. En explorant les abîmes de la psyché humaine à travers la poésie des corps, Orianne Moretti offre à Mathieu Ganio et Guilhem Fabre l’espace nécessaire pour faire jaillir une vérité brute. Un spectacle marquant du Festival Off 2026, à voir de toute urgence pour quiconque croit encore au pouvoir émancipateur de l’art.

Valérie Blaecke

Crédit photo: Stéphane Audran.

Note pratique : Le rappel des oiseaux, à La Factory (Salle 1 – Roseau Teinturiers), à 11h40. Du 3 au 25 juillet 2026 (Relâches les 9, 16, 23 juillet). Durée : 1h10. Tout public dès 10 ans.

Billets : https://www.festivaloffavignon.com/spectacles/representations/8048-le-rappel-des-oiseaux

Rmt News Int • 12 juillet 2026


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