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Avignon Off 2026: Les Chatouilles au Théâtre du Chêne Noir, la puissance cathartique d’Andréa Bescond

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L’onde de choc d’une vérité 

Dix ans. Il y a dix ans, en 2014, une déflagration théâtrale avait lieu ici même, dans l’écrin du Théâtre du Chêne Noir à Avignon. Une artiste y posait les fondations d’un séisme nécessaire avec Les Chatouilles ou la danse de la colère. Couronné de succès, récompensé par le Molière du Seul(e) en scène en 2016, puis sublimé au cinéma par deux Césars, ce spectacle est bien plus qu’une œuvre : c’est un manifeste, une mission de vie qui a initié, bien avant les vagues planétaires de #MeToo, la libération de la parole autour de la pédocriminalité et de l’inceste.

Pour cet anniversaire symbolique, Andréa Bescond remonte sur scène. Elle retrouve Odette, cette petite fille dont l’enfance a été volée par un « ami de la famille ». Mais elle la retrouve avec le recul, la maturité et la force de la militante engagée qu’elle est devenue. Récemment encore, face au drame insoutenable de la petite Lyhanna, violée et tuée, l’autrice-interprète dont les « posts noirs » dénoncent inlassablement mais nécessairement les féminicides, le patriarcat et l’inaction politique, rassemble les citoyen.ne.s mobilisé.e.s et résolu.e.s devant les tribunaux pour crier légitimement leur indignation. C’était l’injustice de trop. Cette rage d’agir, cette saine colère systémique, elle la transpose aujourd’hui sur les planches avec une acuité redoublée.

Le corps comme exutoire et survivance

Entrer dans la salle du Chêne Noir pour voir Les Chatouilles, c’est accepter de monter à bord d’un grand huit émotionnel. Sur scène, les mots percutent, la confession poignante s’autorise parfois un humour salvateur, mais c’est lorsque les mots saturent et ne suffisent plus que le spectacle bascule dans une autre dimension. La danse devient alors l’ultime moyen de survie.

Dans un dénuement scénique total — la scène sobre ne comprenant qu’une simple chaise —, Andréa Bescond déploie une virtuosité d’interprétation fascinante. Elle possède cette capacité rare d’entrer instantanément dans la peau des différents protagonistes de son histoire. Par le jeu, le mime et parfois une caricature savoureuse qui grossit le trait, elle donne vie aux souvenirs et matérialise les lieux sous nos yeux. On navigue avec elle au cœur des tensions psychologiques qui se jouent avec sa mère, on voit le père, l’agresseur, mais on s’évade aussi vers ses idéaux et ses fantasmes d’enfant, comme lorsqu’elle converse avec un Noureev virtuel. C’est aussi l’occasion d’un magnifique femmage à sa professeure de danse, là où son expressivité et sa réparation par le mouvement ont commencé.

En tant qu’ancienne danseuse ayant partagé des points d’ancrage communs — notamment ce travail avec le chorégraphe norvégien Jo Strømgren —, ce rapport viscéral au corps me touche au plus profond. Le langage du corps ne ment pas. Face aux violences et aux agressions sexuelles que tant de femmes et d’enfants subissent, le mouvement devient le premier et le dernier refuge. Andréa Bescond n’exécute pas une chorégraphie ni un texte ; elle projette sur scène la mémoire de la chair, les tensions, la rupture et la reconstruction.

Une puissance thérapeutique

Assise dans la pénombre de la salle, happée par la puissance de sa performance, j’ai jeté quelques mots à la hâte sur mon carnet. Des balises dans la tempête : énergie, cathartique, puissance, force de l’authenticité.

Parce que c’est du vécu, la scène dégage une charge émotionnelle que seule la vérité nue peut transmettre. Ce seule en scène agit comme un immense rituel de guérison. Le message profond des Chatouilles dépasse le simple fait de dire « non ». Il s’agit de restituer à l’agresseur et à la société ce qui ne nous appartient pas : les non-dits, le déni, la culpabilité et la honte. C’est un miroir tendu à ceux qui préfèrent détourner le regard pour ne pas voir s’écrouler leur petit confort personnel.

En mettant en scène ses propres cicatrices, en les magnifiant par l’art, Andréa Bescond réalise un tour de force : elle guérit son enfant intérieur, et, par résonance, elle panse le nôtre. Elle nous rappelle que le chemin vers la liberté exige de se pardonner et, enfin, de s’aimer. Une claque magistrale, indispensable et éternellement vivante.

Valérie BLAECKE

  • Spectacle : Les Chatouilles ou la danse de la colère
  • De et avec : Andréa Bescond
  • Mise en scène : Éric Métayer
  • Lieu : Théâtre du Chêne Noir (Avignon)
  • Réservations : Les Chatouilles ou la danse de la colère

Crédit photos : Claude Pocobene

Rmt News Int • 8 juillet 2026


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