Avignon Off 2026 : “Être ou ne pas être”
Le solfège de tendresse d’un enfant de la balle
Au Théâtre des Corps Saints, William Mesguich livre un seul-en-scène sans concession, drôle et bouleversant d’honnêteté. Co-écrit et mis en scène avec sa sœur Rébecca Stella, ce récit autobiographique entremêle la ferveur du football et les monstres sacrés du théâtre, pour signer une magnifique déclaration d’amour à la transmission et à la liberté de s’inventer soi-même.
Le titre résonne comme le plus célèbre des dilemmes shakespeariens, mais il cache ici une quête d’identité profondément intime. À 53 ans, après avoir roulé sa bosse sur toutes les routes de France et endossé les rôles les plus écrasants du répertoire, William Mesguich monte sur les planches du Théâtre des Corps Saints pour se raconter, enfin, à visage découvert. Évitant avec superbe le piège du règlement de comptes ou du simple exercice d’autosatisfaction, il offre un voyage mémoriel d’une générosité rare.
Des crampons du Red Star aux planches du Chêne Noir
L’enfance de William Mesguich est un grand écart permanent, un terrain de jeu où les passes de Diego Maradona croisent les répliques de Beckett et de Marivaux. Petit garçon du 19ème arrondissement de Paris, il rêve de devenir footballeur professionnel sous les couleurs du Red Star au stade Bauer. Mais le destin – et l’atavisme familial – en décident autrement. La découverte de Molière, de Shakespeare et la rencontre avec son maître de théâtre, Pierre Debauche, le propulsent dans une autre arène : celle du spectacle vivant.
Le texte, ciselé à quatre mains avec sa sœur cadette Rébecca Stella, évite l’écueil d’une écriture trop lourdement littéraire. Grâce à ce regard extérieur et fusionnel, la pièce avance sur un rythme suspendu, alternant ruptures de ton, anecdotes loufoques et suspensions purement émotionnelles. Rébecca a su insuffler la juste dose d’humour et de dérision nécessaire pour briser l’illusion théâtrale, permettant à William d’exagérer le trait avec une autodérision salvatrice.
Le spectre du père et l’amour en héritage
Porter le nom de Mesguich dans le paysage théâtral français n’est pas une mince affaire. Face à la figure d’un père qualifié de “monstre intellectuel”, metteur en scène titan et figure sacrée, le comédien dévoile ses fêlures historiques, les attaques subies et ce sentiment d’illégitimité qui l’a longtemps poursuivi. Une anecdote de répétition d’Hamlet, où le père surgit de l’ombre à un mètre cinquante du plateau pour interpréter le Spectre en direct, donne d’ailleurs le frisson et résume à elle seule le poids de cette filiation.
Pourtant, ce spectacle est avant tout un hymne à l’amour filial et maternel. C’est l’histoire d’un fils qui veut rendre fiers ses parents vieillissants, qui célèbre sa “géniale maman” et qui revendique fièrement son droit inaliénable à créer et à monter sur scène. Le théâtre itinérant, les 7 000 kilomètres parcourus dans des granges, des temples et des églises apparaissent alors pour ce qu’ils sont : les preuves d’un artiste qui a gagné ses galons sur le terrain, à la sueur de son front.
Une faim de loup pour le jeu
Seul en scène, William Mesguich est une pile électrique canalisée, un authentique capitaine d’équipe qui mène son récit à l’énergie pure. Sa performance physique et vocale dit tout de sa passion intacte pour la composition et la métamorphose. Délaissant pour un temps la casquette de metteur en scène (lui qui compte déjà 52 spectacles à son actif), il dévore le plateau avec une faim de loup, savourant chaque instant de complicité immédiate avec le public.
On ressort d’Être ou ne pas être profondément touché par ce solfège de tendresse. Que l’on soit fils de roi, enfant de boulanger ou simplement un rêveur obstiné, cette traversée universelle d’un océan de vies nous rappelle que grandir, c’est aussi apprendre à découvrir tous les autres qui dorment en nous-mêmes. Un grand moment de partage, chaudement recommandé.
Valérie Blaecke
Note pratique : Être ou ne pas être, au Théâtre des Corps Saints (Salle 2), à 13h25. Du 4 au 25 juillet 2026 (Relâches les 9, 16, 23 juillet). Durée : 1h10. Tout public à partir de 12 ans.
Billets : https://www.festivaloffavignon.com/spectacles/representations/9894-etre-ou-ne-pas-etre
Crédit photos : Fabrice Robin




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