Bonnes Mères et Bonne Mère
Au Mucem, les “Bonnes Mères” sortent de leur piédestal
Une exposition ambitieuse déconstruit 4 millénaires d’idéalisation de la maternité en Méditerranée. Entre mythes sacrés et réalités occultées, le parcours questionne autant qu’il célèbre.
Elles trônent sur les autels, veillent du haut des collines, nourrissent l’humanité dans les mythes fondateurs. Les figures maternelles de la Méditerranée ont toujours été monumentales – et silencieuses. C’est précisément ce silence que vient troubler l’exposition “Bonnes Mères” du Mucem.
Son titre joue à double sens : clin d’œil à la Bonne Mère marseillaise, à la Vierge de Notre Dame de la Garde, figure de l’amour maternel universel et protecteur, mais aussi interrogation de l’injonction que porte cette expression. A travers le prisme culturel, social et artistique, l’exposition, imaginée par Caroline Chenu, chargée de recherches au Mucem et Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des Femmes, présente la maternité méditerranéenne comme objet de construction sociale, enjeu politique et sujet artistique de l’Antiquité à nos jours.
« Nous montrons la diversité des représentations et des vécus maternels, bien loin des stéréotypes afin de remettre les femmes et les mères au centre du récit, à partir de leurs expériences et de leurs réalités » détaille Anne-Cécile Mailfert. Il s’agit de questionner les représentations idéalisées ou instrumentalisées de la maternité en Méditerranée. « Nous voulons donner à la voir comme sujet politique et espace d’émancipation en valorisant les mères comme actrices de la société » poursuit-elle. « Nous invitons également à une réflexion sur les enjeux passés, présents et futurs de cette expérience universelle » précise Caroline Chenu.
Naviguant entre imaginaires mythologiques et réalités contemporaines, l’exposition de 350 œuvres se déploie en 3 sections sur 1200 m2 : les déesses mères, figures bibliques et mères patriotiques ; les réalités de la grossesse à l’enfantement ainsi que les relations mères/enfants.
S’ouvrant sur une Vénus de Prune Nourry, symbole de la diversité et beauté de la femme, la première section fait la part belle aux archétypes : la Nature Study de Louise Bourgeois, une sphinge-chienne aux multiples mamelles, nourricière mais acéphale, résonne avec l’Artémis d’Ephèse polymaste, symbole de fertilité et de protection ; la Vierge à la grenade de Botticelli dialogue avec la Blue Goddess de Niki de Saint Phalle aux formes généreuses et Je suis une Louve de Katia Bourdarel. Laurent Perbos quand à lui revisite le mythe de Niobé, dont les enfants ont été tués par Artémis et Apollon, symbole de la douleur maternelle inconsolable avec ses larmes couleur arc en ciel.
Dans la deuxième partie, elle aborde les fausses couches, les avortements, les maternités non désirées, refusées ou empêchées, la PMA, car le bassin méditerranéen est aussi un espace où les corps féminins sont contrôlés, où la maternité reste une injonction avant d’être un choix. On y découvre les réalités de la grossesse et de l’enfantement. Loin des madones éthérées, on y voit des corps qui se transforment et souffrent, rappelant l’histoire des corps et luttes des femmes d’aujourd’hui.
La dernière section explore les relations mères enfants à travers les siècles avec les représentations de mère protectrice, prédatrice ou absente. La coupe antique d’Eos et Memnon, où une déesse pleure son fils mort, résonne étrangement avec les photographies contemporaines de mères avec leurs fils. In fine, l’énorme Coração Independente de Joana Vasconcelos instille de l’espérance sur un air de fado. L’exposition s’achève sur un mur de proverbes et un petit CV de la bonne mère. Entre les injonctions contradictoires – sois mère mais reste sexy, travaille mais élève tes enfants, sacrifie toi mais épanouis toi – les femmes d’aujourd’hui naviguent dans les mêmes paradoxes que leurs aïeules.
L’exposition aurait pu être plus radicale, creuser davantage les zones d’ombre mais elle a le mérite d’ouvrir la conversation, rappelant que derrière chaque “Bonne Mère”, il y a une femme avec son histoire, ses doutes, ses refus. Diane Vandermolina
Exposition “Bonnes Mères”
Mucem, 1 esplanade du J4, Marseille 2e
Jusqu’au 31 août 2026
Tarifs : 7,50/11 €
Encadré
En parallèle à l’exposition, le sommet de la Tour du Roi René accueille depuis le 22 avril une réplique de la Bonne Mère. Pesant 400kg, elle a été réalisée en modélisation numérique 3 D tout en s’appuyant sur le savoir faire traditionnel (notamment la fonderie et la dorure) par Christofle, le fabriquant de la statue originale. En 1869, cette dernière avait été faite par galvanoplastie, une innovation à l’époque.
Visible jusqu’à fin septembre, haute de 3 mètres, perchée sur un socle de 2 ,5 mètres et tournée vers le Vieux Port, cette seconde Bonne Mère inscrite dans la diagonale de l’originale invite le curieux à découvrir l’exposition (43 000 visiteurs en un mois) et à s’interroger sur notre relation à la Bonne Mère et ce qu’est une bonne mère.
« La Bonne Mère, phare pour les marins, accueille dans son giron les enfants de tous les horizons. La seconde statue est une manière de lui rendre hommage ainsi qu’au savoir faire de la Maison Christofle . Elle voyagera avec l’exposition pour symboliser Marseille dans les autres pays » explique Pierre Olivier Costa, président du Mucem. DVDM
Crédit photos : Diane Vandermolina


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