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OPÉRETTE, CONSERVATOIRE CULTUREL D’AUTREFOIS

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LA ROUTE FLEURIE, Opérette de Francis Lopez, nouvelle production

Encore un succès pour l’Odéon et pour le travail précis, précieux en termes de résultat artistique, si pressé en moyens, de Carole Clin et, sinon exactement son habituelle équipe, cette fois, renouvelée, sur cette scène devenue la sienne. Salle pleine vibrante, public il est vrai majoritairement du troisième âge, qui en sort si requinqué que, je l’ai dit autrefois et on l’a répété souvent après moi, que ces spectacles devraient être remboursés par la Sécurité Sociale. Une dose d’optimisme rose en ce temps morose et gris. Ma voisine du fauteuil de droite, dont je ramassais la canne tombée, m’avouant coquettement plus de quatre-vingt-dix ans, alors que je m’inquiète de la voir seule et m’enquiers si elle est accompagnée, me dit fièrement qu’elle est seule, autonome, sans besoin d’encombrer qui que ce soit, pleinement revigorée par le spectacle.

La Route fleurie est une opérette en deux actes, composée par Francis Lopez sur un livret du Marseillais Raymond Ovanessian, dit Raymond Vincy. Elle est créée en 1952. Francis Lopez enchaînait les succès populaires et celle-ci ne manque pas de triompher : plus de mille-cinq cents représentations à Paris après la création à Lyon. La vedette n’est plus cette fois Luis Mariano, mais Georges Guétary, ténor grec déjà célèbre au cinéma, qui rentre des USA auréolé du film Un Américain à Paris de Vincente Minelli. Annie Cordy y débute pratiquement et Bourvil, qui cumulait alors les échecs, est pris dans la distribution conditionnellement. Mais tous trois y deviennent célèbres, sans condition.

L’intrigue est légère. Contrairement aux œuvres précédentes souvent marquées par l’exotisme hispanique, un seul boléro ici, La Route fleurie, ce n’est plus l’Espagne habituelle de Lopez, mais, d’entrée, un Paris le plus parisien, le plus cliché possible : la butte Montmartre des poètes, des peintres, disons des rapins, les peintres qui n’ont pas réussi et des stéréotypes, on dira littéralement, des lieux communs du quartier.

Lorettes et grisettes

L’histoire met en scène de jeunes artistes bohèmes vivant à Montmartre : Jean-Pierre, compositeur sans succès, cherchant désespérément un commanditaire pour une opérette ; Raphaël, un aspirant poète et peintre raté, amoureux maladroit de son modèle, Lorette, délurée et jolie jeune femme, dont le nom évoque de façon transparente ces filles faciles du XIXe siècle qui, comme les grisettes, se prostituaient pour arrondir leurs maigres fins de mois.

Ce trio devient quatuor avec Mimi. Un nom mythique puisqu’il identifie humoristiquement les deux couples avec pratiquement les héros du feuilleton romantiques Scènes de la vie de Bohème d’Henry Murger, devenu livre en 1851, personnages immortalisés et popularisés par Puccini dans son opéra La Bohème (1898). Mais cette Mimi, heureusement n’est pas phtisique, poitrinaire, comme on disait alors pour la personne tuberculeuse. Tout ici respire la bonne humeur, une joyeuse insouciance, romance amoureuse et rêve d’ascension artistique. En tous les cas, la Bohème, c’est bien la référence revendiquée par les deux compères, colocataires dirait-on aujourd’hui, grands enfants attardés, dans leur cynique duo, une java, « C’est la vie de bohème. » 

Conservatoire culturel de l’opérette

Au-delà de l’adresse désormais aux enfants, et à leur adresse à la dresser en temps de Noël, la crèche provençale, à y bien regarder, demeure aujourd’hui un conservatoire des métiers, us, coutumes et costumes, d’autrefois. Pareillement, ce type de théâtre et d’opérette, datés sans doute, m’apparaît aussi tant comme un témoignage que la préservation d’une culture populaire d’autrefois, « que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître », comme dit Aznavour de sa Bohème.

Toiles peintes

Ainsi, au lieu de décors anciens en carton-pâte ou des projections vidéo d’aujourd’hui, une ancestrale tradition de toiles de fond peintes. Elles sont à la scène ancienne ce qu’étaient encore naguère les cartes-postales, aujourd’hui presque disparues sous le mitraillage des photos et selfies immédiats des téléphones. D’ailleurs, le texte même, lui aussi doucement désuet, est une incitation, une invitation au voyage d’autrefois d’où le touriste de passage adressait ces cartes pour en fixer le temps révolu : d’abord la Place du Tertre de Montmartre, ses pavés, ses maisons de guingois, ses étalages de peintures en plein air, en vente en vrac, ses bistrots en toile de fond et quelques tables à nappes à carreaux en devant de scène, et c’était tout un tableau à tous les sens du mot. Puis les lieux emblématiques de Paris, monuments en monumentales cartes géantes sur toile en rideau de scène entre deux actes ; le moulin à eau, la villa bastide de style méridional de vacances rêvées, une adorable place de village provençal avec sa fontaine, et façades modestes enrichies du luxe végétal luxuriant de vigne vierge ou lierre pour Saint-Paul de Vence.

Culture pour tous

Dans ce Montmartre pittoresque, la petite Place du Tertre, ne pouvait manquer, dès la première chanson, une valse musette, sinon avec accordéon, avec orgue de barbarie. À côté des « poulbots », que quelques savants identifient encore aux dessins du début du XXe siècle de Francisque Poulbot, qui créa ce type de titi parisien, casquette sur la tête, joues sales, gouailleur et argotique, dont l’image peuple les boutiques touristiques de souvenirs locaux, elle mentionne pour les connaisseurs le grand peintre Utrillo, mais connu de tous, popularisé par des chromos bon marché et imité par les peintres du dimanche ; Picasso, également, autrefois résident du voisin et légendaire Bateau-lavoir, figure archiconnue du grand public par sa notoriété révolutionnaire, figuré aussi par un portrait cubiste de Lorette, et Victor Hugo, le poète populaire national par excellence, dont la célébrité est enviée par les pour l’heure artistes ratés. D’ailleurs, Raphaël, piètre peintre et poète, se désole du jugement globalisant ses deux arts, peinture et poésie, de sa modèle Lorette :

ma « peinture ne rime à rien. »

Même pas à gagner sa croûte. Ce qui nous vaut un jeu verbal subtil, pas facile à mémoriser, entre la polysémie populaire de croûte, du pain, et le sens de ‘mauvais tableau’, qui ne rapporte « mie », adverbe ancien qui signifie « miette », « rien ».

Sa grande ode lyrique aux haricots, est justifiée par une évocation du Lac de Lamartine, le Rubicon de César. Quant à l’idée d’une chanson réaliste, l’air de rien, c’est par une citation d’Escale chanson de marin, paroles de Jean Marèze, musique de Marguerite Monnot, créée en 1937 par Suzy Solidor, mais popularisée par Piaf, au point de faire pratiquement proverbe humoristique du refrain :

« Le ciel est bleu, la mer est verte,

Laisse un peu la fenêtre ouverte. »

Belle de l’Ohio

Même la chanson de cocasse cow-girl, La Belle de l’Ohio, chantée par Rita Florida, est pleine d’allusions culturelles qui devaient faire mouche en leur temps, puisqu’elle représente clairement Annie Oakle (1860–1926), fameuse tireuse d’élite née dans l’Ohio, vedette des spectacles du Far-West de la troupe mondialement itinérante de Buffalo Bill, qu’une comédie musicale récente et un film ,avec Betty Hutton remplaçant Judy Garland, avaient réactualisée, Annie Get Your Gun, devenue « Annie du Far-West » dans la version française triomphant en 1950 avec Lily Fayol et Marcel Merkès au Châtelet. Un couplet de la chanson, d’ailleurs (coupé sur la scène) cite nommément Annie du Far-West, la faisant rimer avec Mae West, autre étoile scandaleuse d’Hollywood. C’est ce spectacle qui lance la mode des rengaines cow-boy dont Yves Montand, qui tenait le rôle de Frank Butler dans le spectacle, se fit une spécialité à ses débuts à la même époque.

Si l’on considère que toute la thématique de « la bohème », cristallisée par Murger et la musique archiconnue de Puccini, devenue image artistique marginale, lieu commun verbal et folklore, on trouve bien, dans cette opérette d’un autre temps, avec ses clins d’œil et références culturelles, une culture partagée par tous, même par « les moins de vingt ans » d’alors, une culture finalement égalitaire que l’École de la République, de la Troisième, avait popularisée, démocratisée, dans la société, dans toutes les classes où, justement, atteindre au moins celle du Certificat d’Études Primaires était pratiquement un label, un titre de noblesse populaire chez les ouvriers.

Costumes

Et je me demandais si cette culture, toute modeste qu’elle parût, avait disparu au fil impitoyable du temps, alors que j’assistais à sa résurrection par la grâce d’une réalisation toute en finesse d’une œuvre qui ne l’est pas toujours dans sa trame, mais sûrement dans un texte parfois bienvenu, nourri, pour le connaisseur attentif, d’autres textes et références culturelles assez subtiles parfois. L’intrigue globale, et les inévitables quiproquos quand tout le monde se retrouve finalement où il ne faudrait pas, dans la villa « surbookée » d’Antibes relevant de grosses ficelles de vaudeville sans guère de surprise.

Mais ajoutons les costumes d’époque même de l’opérette, années 50, femmes en robes pimpantes et foulard-turban à la Simone de Beauvoir, ou quelque bibi, Lorette la modèle rebelle en ce qu’on appelait alors « pantalons pirates » et non bermudas et marinière rayée, hommes en feutre ou canotier, veste ou blouson, la vraie Vespa rouge…

Bohème rose

En gros, c’est en technicolor parfois américain de comédie musicale heureuse, le monde noir européen, dramatique mais traversé de rêves de gloire, de jeunes artistes fauchés, faméliques, évoqué très justement par Aznavour dans sa magnifique chanson la Bohème, paroles de Jacques Plante, dont Carole Clin avec sensibilité, a scénifié ces vers :

Et quand quelques bistrots 

Contre un bon repas chaud 

Nous prenaient une toile,

Nous récitions des vers

Groupés autour du poêle 

En oubliant l’hiver.

Au détail près que nous sommes à la belle saison, mais le restaurateur montmartrois (Cédric Brignone) joue ce jeu de la toile acceptée contre un repas offert (« Une dînette en tête à tête ») sur les rituelles nappes rouges à petits carreaux de son restaurant.

Mais ne nous y trompons pas : ces jeunes qui ne travaillaient guère pour payer leur loyer et leur repas, espérant la gloire et la fortune par leurs œuvres, n’étaient sûrement pas des prolétaires, des ouvriers forcés à gagner leur vie depuis leur enfance. C’étaient des fils de familles nanties qui leur permettaient, par des pensions, des subsides plus ou moins concédés de bon ou mauvais gré, de vivre leur bohème comme de grandes vacances. Ici, c’est la généreuse tante invisible de Jean-Pierre qui, par un chèque mensuel, permet au neveu de mener son insouciante vie de Bohème, sa « vie de patachon », d’enfant attardé, avec ses copains parasites.

Curieusement, l’orchestre, cette fois bien réduit pour cette orchestration il est vrai un peu rudimentaire, semble sonner étrangement fort mais, les interprètes, tirent parfaitement leur épingle du jeu des décibels.

En premier lieu et rôle, Jean-Pierre, incarné avec aisance et bonne humeur par le ténor Kaëlig Boché, qui se tire sans tache de la lourde tâche de reprendre un rôle taillé sur mesure pour Georges Guétary, avec le nombre le plus important d’airs qu’il s’offre le luxe de fleurir de demi-teintes des plus séduisantes. Même si ses chansons d’amour, conventionnelles, n’ont guère rien d’original à moins qu’on ne considère sa première valse comme une belle déclaration amoureuse à « La Place du Tertres », « La Route fleurie », qui donne son titre à l’œuvre l’étant surtout de lieux-communs.

À ses côtés, forcément secondarisée par ce rôle écrasant de la vedette, ce n’est guère qu’à la fin que la jolie Mimi d’Amélie Tatti, nous laisse goûter son timbre fruité, onctueux, qu’on aurait voulu entendre davantage. C’est comme si l’auteur et compositeur, lassés des jeunes premiers insipidement et banalement amoureux de la convention, s’étaient donné à cœur joie, pour la nôtre, sur le couple secondaire, le poète et peintre malheureux Raphaël et sa pétulante modèle et inspiratrice Lorette. Celle-ci est incarnée avec fougue par Laura Tardino qui est dotée d’un air culotté et cynique, une valse canaille qu’elle détaille d’une voix gouailleuse, ou déçue, pour exprimer sa joyeuse philosophie amoureuse, sa sélection des candidats masculins, à une époque sans Tinder ni autres sites de rencontres pour « matcher », pour un moment ou une vie : « Moi, j’aime les hommes… »

Autant dire que le pauvre peintre et piètre poète Raphaël n’a guère de chances avec sa poésie du niveau même pas au ras des pâquerettes, mais des haricots. Pourtant, Jean-François Novelli qui habite parfaitement le personnage, plus intéressant que le premier, débite avec passion à Lorette son grand poème lyrique, plein de saveur naïve, sa cantate aux haricots, sans doute la fin des haricots de la poésie, mais un début de complicité amoureuse avec la belle, qui se concrétise dans un autre grand moment de scène irrésistible, l’air réaliste du Tagada-tsoin-tsoin, un moment hilarant qui soulève la salle d’enthousiasme, aussi chanté que géométriquement chorégraphié par Carole Clin et sa plastique interprète en poupée désaccordée.

Clin d’œil à la mode cow-boy de l’époque comme je disais, la chanson de La Belle de l’Ohio, est dévolue à la vedette ricaine Rita Florida, à Laurence Janot, grande dame de la scène, de la danse au chant lyrique et à la comédie, qui portait, il y a peu, sur ses belles épaules Hello Dolly sur ce même plateau, endossant aussi bien la bure de carmélite récemment à l’Opéra, qu’elle porte avec un port de reine les robes les plus sophistiquées et, ici, sans rien perdre de son élégance, la chemise à carreaux sur blue-jeans, sous le Stetson, l’emblématique chapeau des cow-boy et genouillères à franges, les colts, qu’elle tire plus vite que son ombre, incarnation parfaite sinon de Calamity Jane, de justement la Belle de l’Ohio dont elle justifie bien l’épithète et l’admiration que lui voua même Sitting Bull pour sa maestria de pistolera. C’est avec une vertigineuse dextérité de ballerine qu’elle joue en virtuose des pistolets au bout de ses mains de danseuse, de ses bras où elle nous fait sentir le lasso, de son corps mouvant et émouvant et l’on imagine le plaisir complice de Clin à la chorégraphier aussi, ou à diriger son jeu. Avec la scène de Lorette, ce sont deux morceaux d’anthologie, parenthèses hors contexte de la faible trame, qui, à eux seuls, à leur sel, méritent d’être filmés et vus séparément.

Sans musique, il y a des personnages et des scènes burlesques et ubuesques qui, toute honte comique bue, valent, le détour : l’hurluberlu savant fou Poupoutzoff, campé par Fabrice Todaro, crinière léonine à l’air et seringue— sinon flamberge— au vent, ou plutôt clystère moliéresque comme une lance, et la cohorte impeccable et (im)payable (même en sous-main et dessous de table) menée par le cérémonieux majordome Philippe Béranger, menée à la baguette, chœur bien chantant sous la houlette sans boulette de Florent Mayette, entonnant joyeusement cette « Route fleurie » sans épines, dont nous voudrions au moins effeuiller les marguerites, que l’on rêverait éternelles de joie et de bonheur.

Benito Pelegrín

LA ROUTE FLEURIE de FRANCIS LOPEZ

Co-direction musicale : Christian et André MORNET / Mise en scène : Carole CLIN / Décors : Loran MARTINEL / Théâtre de l’Odéon / Costumes : Opéra de Marseille / Régisseur de production : Cyril COSSON avec Mimi : Amélie TATTI, Rita Florida : Laurence JANOT, Lorette : Laura TARDINO, 1e Femme de chambre : Eléna LE FUR, 2e Femme de chambre : Alexia MACBETH, Jean-Pierre : Kaëlig BOCHÉ, Raphaël : Jean-François NOVELLI, Poupoutzoff : Fabrice TODARO, Gustave Philippe : Philippe BÉRANGER, Bonnardel : Didier CLUSEL, Paul le restaurateur : Cédric BRIGNONE, Le jardinier : Rémi CHIORBOLI, Le chanteur de farandole : Arnaud HERVÉ, Le valet de chambre : Jean-Michel MUSCAT,

Musiciens d’orchestre : Fabrice COUSSOUX, Gilles DAVID, André GOBBATO, Christian MORNET, Philippe PERATHONER / Pianiste répétiteur : Christian MORNET

Chœur de l’Opéra de Marseille / Chef de Chœur Florent MAYET.

Photos : Camille Rovera

1. Place du Tertre ;

2. Escapade à Vespa ;

3. La Belle de l’Ohio ;

4. Villa d’Antibes ;

5. Docteur fou.  

Rmt News Int • 25 avril 2026


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