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The culture beyond borders

Patrick Alliotte : Le papillon omnivore (Ed. Symétrie Lyon)

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Le souffle puissant de la lumière.

 

Chronique d’une vie, chroniques de plusieurs vies. Un opus enivrant.

Bilan avant la mort, bilan après la mort! D’un chanteur devenu architecte, larve devenu papillon, roman jonché d’airs d’opéra, de noms de compositeurs, compagnons de cette route si cabossée: flash-back permanents et rencontres étonnantes. Roman noir, roman policier, roman multicolore d’une grande densité où triomphe la lumière. Fiction philosophique autobiographique, ce «papillon omnivore» bascule constamment entre la propre vie de l’écrivain-chanteur-metteur en scène-architecte, sa gloire, ses conquêtes multiples, ses échecs.

C’est sans filtre, sans concession: des filles admirées, aimées (Kity, Clémentine) aux filles «tringlées» au bordel de Sarrebruck. A Amsterdam, une pianiste «troussée à l’emporte-pièce!». La maladie, éternellement présente, détails percutants, auto-voyeurisme assumé, du greffon du rein au nombre d’aiguilles, de compresses! Un rapport au corps troublant: créatinine qui explose, protides, acides, globules rouges, analyses diverses, dialyses sans fin, anesthésies, opérations, insomnies, narcoleptiques, jeûnes pendant 15 jours, nausées, résultats lâchés tes quels, rien n’est caché! Peut-être parce que la mort n’existe pas!? Un papillon qui reviendrait sur terre raconter son histoire, ces pulsions de vie régulières pour tromper la mort?

Rencontres de personnages hauts en couleurs, voyages: Rabat, Rio…, on jongle entre la mort, la résurrection, en permanence, descriptions de paysages d’une précision saisissante, grande tournée au Maroc, triomphe de Don Giovanni, malgré un casting loufoque et Amour Lange engagé pour chanter Le Commandeur à la place de la basse…ukrainienne ! Un ténor coréen pour Don Ottavio! Un Don Giovanni à la distribution «en bois !» sur fond de rivalités locales, entre un opéra qui essaie de résister et le projet d’un Festival, autour de Carmen de Georges Bizet ! Mais une ancienne star (lui!) au firmament! Abu Hassan, l’homme d’affaires véreux (Nom choisi intentionnellement: c’est aussi un opéra de Carl Maria Von Weber, de 1811). La scène, les souvenirs prestigieux (le Met, la Fenice, Amsterdam…), le triomphe puis l’oubli, l’incertitude…Bach, Mozart, Schubert, Chopin, Rossini, … semblent souffrir et jouir de la vie avec le héros, cette inarrêtable pulsion de vie pour tromper la mort et ces douleurs traversées qui amènent la sublimation du bonheur.

Toujours face à son ange Ménadel, son missionnaire indispensable pour dire à l’humanité que la mort n’existe pas, Alliote arrive à nous faire voyager, rêver, réfléchir dans un perpétuel mouvement sans fin, immense symphonie de mots, de situations, d’une aisance et d’une culture fascinantes, entre autodérision et complexité d’une personnalité troublante: on jongle entre premier et second degré, mythomanie d’une carrière non achevée ou recherche d’autre chose? On baigne dans la folie, l’euphorie des effets de poudres multiples: drogues, anxiolytiques. Alliotte/Lange construit son roman comme un film aux multiples rebondissements; l’auteur nous trimballe d’un pays à l’autre, d’une scène (d’opéra, de ménage) à l’autre! Rocambolesque et triste à la fois, le papillon reste fragile, proche de la chrysalide, plus larve mais pas encore papillon, mais  «omnivore»; il veut tout connaître, tout voir, tout séduire, tout dévorer. Références politiques, géopolitiques très précises, descriptions pointues sur les rapports entre le Maroc et la France, sur cette France coloniale, peu fière de son passé qu’elle traîne comme un boulet. Mais la liberté d’expression bafouée au Maroc libère l’auteur de positionnements courageux: «Au Maroc, pas de citoyens, il n’y a que des sujets!».

Petit bémol sur les phrases des autochtones! Etait-il indispensable de faire parler les locaux en «petit nègre»?! «Il faut toujours ti vas chercher midi dans 14 heures…!» Les pages sur la franc-maçonnerie comme idéal de fraternité, éclairent aussi le livre: descriptions extrêmement détaillées: Orient Réformé de Rabat, apprentis, compagnons, Maîtres, Vénérables, trois bises, équerre, compas, loges, tenues, descriptions vertigineuses des agapes!  Il indique son statut de Maître quand les choses dégénèrent avec son rival Renard. La gloire, puis l’absence de contrats, le couple qui explose, l’amour: «ce que j’ai raté le mieux!»; mais Lange veut prouver au monde, que depuis sa mort, sa vie doit avoir plus de sens.

La vie, la mort, la résurrection, la gloire, l’échec, les femmes, la solitude… L’ange Ménadel lui demande sans cesse de poursuivre sa mission. Roman-quête, roman-fleuve aux mille affluents. Une anthologie de citations empruntées ou personnelles («Passer pour un idiot aux yeux d’un imbécile, est une volupté de fin gourmet»). Le chant toujours comme drogue aussi, la technique, la respiration, le souffle, les diphtongues, les hiatus…Casablanca, Marseille, le cannabis en cadeau, le haschich comme transaction, et toujours l’épave de ce corps qu’il faut abandonner pour n’en garder que la lumière. La recherche de paternité, un fils perdu puis retrouvé, un père perdu puis retrouvé. Marseille, retour sur des racines fortes (la mère qui décède au moment de rentrer dans les Chœurs de l’Opéra), le Pr Boussole, néphrologue, pour les greffons du rein. Rio, le Brésil, l’exotisme délirant, couleurs chaudes, gens paumés, crédules, Georges le thérapeute de groupe d’analyse transactionnelle! «Au Brésil, l’espoir est une vocation nationale». Ménadel le suit pour confirmer sa requête, en forme de Leitmotiv: «La mort n’existe pas!»…

Flash-back, leçons de chant, basse, baryton «le plus fameux de ma génération!», carrière brillante, qui se dessine. Kity autre aventure, Venise, séparation sur une gondole…un fils…, autres femmes: Nadia, Gina, un bonheur sans cesse repoussé, oublié, bafoué, tromperies comme une renonciation au bonheur. On se régale des anagrammes, des inversions, des figures de styles, des jeux de mots, moteurs indispensables du récit: («les artistes, lézards tristes»), pour saluer ou épingler des confrères: Jean-Claude Malgoire (Hautboïste et grand chef d’orchestre français de musique baroque) devient Jean-Moque Lagloire ! Qui n’est pas sans rappeler le Jean-Sol Partre (Jean-Paul Sartre) de l’Ecume des jours de Vian puis la grande Agence d’artistes (Musicaglotz, fondée par Michel Glotz) qu’on découvre en Musicaglotte ! L’inspecteur Gilberto Gil (Pas de hasard! Guitariste, chanteur, compositeur brésilien!). Les bagarres sur le Requiem de Brahms (Dies irae/Jour de colère!), très cinématographiques.

Alors, après tout ça, comment mourir avec dignité? Comment éviter que l’on crache sur sa mémoire, comme à l’opéra? Et le début de la fin qu’on ne voit pas venir. La gloire, la chute, l’aumône de ce Don Giovanni à Rabat! Laisser une belle image, malgré tout, malgré le film, le fil de cette vie si dispersé, de vices percés…mais si la mort n’existait pas!? Livre de sens, de sensations, d’odeurs, de soufre, de souffrance, d’espoir. Patrick Alliotte nous dessine un livre où la lutte de l’homme dans son désarroi fait place à l’espoir: pèlerinage de la mort vers la lumière, passage vers autre chose, larve-chrysalide-papillon, roman à la dimension humaine, porté par la folie et le souffle puissant de l’espérance. Les éditions Symétrie peuvent s’enorgueillir de promouvoir des livres si originaux et si déroutants.

Yves Bergé

https://symetrie.com/fr

Rmt News Int • 22 juillet 2021


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