Les Grisevillois

« Semeurs de rêves » par les Vagabonds des Etoiles

Création 2017 /Spectacle pluridisciplinaires mêlant marionnettes, ombres, conte, théâtre, musique et films d’animation /Durée 55 min/ A partir de 7 ans

Interprétation : Charlotte Clément et Stefan Mandine/ Écriture et Mise en scène : Charlotte Clément. Musiques et Films d’animation : Stefan Mandine/ Scénographie, Décor et Dessins : Benjamin Olinet/ Création Lumière et Régie : Greg Mittelberger et Arnaud Brunel/ Construction des personnages en 2D: Martine Leseur/ Regard Extérieur : Hervé Lavigne/Couture : Mélusine Godard/Affiche : Layla Benabid

Apprendre à cultiver ses rêves

Présenté à l’occasion d’une sortie de résidence fin octobre à la Distillerie d’Aubagne, lieu d’accueil de compagnies émergentes géré par Christophe Chave, le tout dernier spectacle de la compagnie les vagabonds des étoiles, cofondée par Charlotte Clément et Stéphan Mandine en 2014, « semeurs de rêves », est une invitation à réaliser nos propres rêves enfouis au creux de nos âmes, hélas souvent étouffés par les normes et règles qui régissent notre société : elle aborde ici les questions de la vocation artistique, de l’exploitation animale et du genre au travers de trois personnages clés.

« Courage, patience et persévérance. » Tels sont les ingrédients nécessaires à la réalisation de nos rêves. Car vivre ses rêves n’est pas chose aisée dans nos sociétés contemporaines norm(alis)ées, soumises au diktat de l’argent roi et de la consommation de masse, avec tous les préjugés qu’elles véhiculent, où nos vies semblent prédéterminées par notre sexe, âge et condition sociale, dans lesquelles nous sommes conditionnés à un certain avenir dès notre naissance.  Alors quoi de mieux pour bouleverser cet ordre établi -et traditionnaliste au possible- duquel il est difficile de s’extirper que l’instillation d’une « petite graine de rêve à arroser » qui en développant l’imaginaire permet d’être soi-même ?

C’est le « message » de cette création jeune public qui se présente plutôt comme un conte théâtral à l’image du conte philosophique de Voltaire, « Candide ». Nos deux semeurs de rêves arrivent dans un village étrange et lugubre, Griseville dans lequel les villageois, à la triste mine, se doivent de suivre à la lettre les us et coutumes sans tenter de « dérailler du cadre ». A Griseville, « on ne rêve pas, on trime et les rêveurs sont des parasites ». Le décor est planté : ici, ce sont les papas au travail, les mamans au foyer, un type de jeu et de couleur pour les petits garçons, un autre pour les petites filles etc… « Gare au grisevillois qui oserait sortir du rôle qui lui est destiné » ! Dans ce sinistre endroit, seuls les enfants rient et s’amusent. Et c’est par leur intermédiaire que nos deux comparses, à la fois narrateurs et acteurs, vont tenter de transformer la vie des grisevillois en leur offrant cette petite graine de rêve qui leur permettra de se réaliser.

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Ils rencontrent ainsi une petite fille, Anna, qui veut devenir pirate des mers au grand damne de son père et va demander au menuisier de lui construire son bateau et à la couturière du village d’en coudre la voile ; le petit Sébastien dont la maman Barbara est éleveuse de bovins qui tente de la sensibiliser à la souffrance animale et à la cause végétarienne ; Guillaume dont la grand-mère se rêvait chanteuse qui souhaite devenir musicien… Une pléiade de personnages dont les aspirations sont en contradiction avec leur destin tracé. Ici, ce sont les enfants qui permettent aux adultes de se réaliser, en montrant l’exemple. Un joli pied de nez à l’injonction « tu seras ceci ou cela mon fils ou ma fille » des parents selon l’ordre établi de la société. Qui pousse à réfléchir sur l’éducation tant scolaire que familiale donnée à nos petits car elle omet souvent de prendre en compte leurs souhaits et/ou prédispositions.

Menée tambour battant par deux comédiens aux multiples talents, cette création alterne mime (lors de la scène d’exposition), jeu théâtral aux accents burlesques (précisons ici l’excellente diction des deux comédiens sobrement vêtus d’un tee-shirt vert foncé et d’un pantalon bouffant noir) et manipulation de marionnettes (petites marionnettes de papier sur table et magnifiques ombres chinoises), projections vidéos d’images animées et musique. Un spectacle total qui repose sur une précision de jeu étonnante, notamment lorsque les acteurs incarnent en simultanée les personnages projetés en écho derrière eux (quand les enfants tentent de convaincre leurs parents de réaliser leur rêve), ainsi que sur un travail de manipulation requérant dextérité et rapidité d’exécution : exemple du final où le spectateur découvre le nouveau Griseville qui revêt alors des couleurs chatoyantes en lieu et place du gris de ses murs où nulle végétation ne poussait ainsi que ses villageois ayant retrouvé leurs couleurs, vacants à leur passion (le menuisier qui rêvait de construire un manège pour enfants).

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Cette création poétique et joyeuse qui joue sur une mise en abîme réussie offrant une double lecture fourmille d’idées et d’astuces : l’apparition magique de la graine ; les marionnettes en noir et blanc, avec leur grosse tête « instagramées » à l’effigie des comédiens, qui se dévoilent comme par magie, émergeant de derrière une table intelligemment aménagée, placée au centre du plateau, lorsque les deux complices racontent leurs rencontres avec les enfants ; les deux petites boites-maisons sur leur support à roulettes, qui apparaissent et disparaissent côtés cours et jardin au grès du récit, avec leur petit personnage entrant et sortant de leur atelier joliment recréé (décors signés Benjamin Olinet dont nous saluons la qualité du travail) ; les petits films animés fort réussis (un petit bémol cependant, leur durée parfois un poil trop longue tend à nuire au rythme du spectacle, notamment lors des travellings annonçant les jeux d’ombres). A noter également le très joli temps de théâtre d’ombre quand Anna se confie à sa petite chatte noire.

Ce spectacle est riche de beaux moments et de clins d’œil amusés à notre époque et à ses enjeux actuels : la vache qui par la fenêtre meugle sa tristesse d’avoir perdu son veau, le petit qui veut créer son refuge pour animaux libérés. Ou encore la grand-mère (fabuleusement interprétée par Charlotte Clément, qui n’est pas en reste en petite fille aventureuse) qui raconte son rêve perdu à son petit-fils (incarné avec justesse par Stéphan Mandine, notons ici la pointe d’accent marseillais savoureuse du personnage). Et un très joli final où le public venu ce jour, petits et grands, reprend en cœur la chanson de Guillaume « ne laissez pas filer vos rêves », dédiée à sa grand-mère.

In fine, nous avons assisté à une bien jolie création jeune public mais pas que, enlevée et touchante, imaginative et poétique, drôle et délicate, qui nous sensibilise à des thèmes chers à ses créateurs sans pour autant être didactique (encore moins prosélytiste) ni une réplique de leur première création : elle est le fruit d’un travail minutieux, portée par un souci du détail qui fait sens, le tout finement réalisé. Nous conseillons vivement ce spectacle conçu par et avec des jeunes artistes talentueux et généreux. Ça donne du baume au cœur par les tristes temps qui courent ! Diane Vandermolina

 

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