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Littoral de Wajdi Mouawad, création 2017/2018 du Groupe Manifeste (Marseille)

Mise en scène: Francine Eymery assistée de  Laura Ghnassia/ scénographie et lumières: Thomas Carroger/ Fabrication décors & technique plateau: Fabrice Jouve, Thomas Carroger, Matthieu Weill, Pacôme Perrotin/photos plateau: Sandrine Mahé/captation vidéo: Matthieu Weill/régie son et régie lumières: Francine Eymery & Thomas Carroger/Production: Groupe Manifeste/ coproduction: Théâtre les Argonautes

Avec Clément Flaux (Wilfried) ; Jean-Pierre Girard (le Père), Antoine Palazy (Chevalier Guiromélan, Oncle Emile), Pacôme Perrotin (le Client, Jamil), Virginie Laouénan-Conte (la Bruiteuse, la Préposée, Jeanne, Joséphine), Samy Azzouz (le Réalisateur, oncle François, Wazaam, Massi), Nancy Robert (la Script, la Thanatologue, tante Marie, Amé), Jo Canton (la Perchwoman, l’Agent, tante Michèle, Simone), Eléonora Lollo (la Camérawoman, la Vendeuse, tante Lucie, Sabbé), Philippe Brisset (Hakim) et Laura Ghnassia (Madame Hakim)

Durée 2h30 avec entr’acte/Présenté du 9 au 12 mars et du 16 au 19 mars 2017 au Théâtre Les Argonautes à Marseille/ Reprise prévue en novembre 2017

 

Le théâtre des Argonautes présentait en mars « Littoral » de Wadji Mouawad, la dernière création de sa compagnie résidente, le Groupe Manifeste, composé de jeunes comédiens et des deux directeurs dudit théâtre avec à la mise en scène Francine Eymery dont on avait pu apprécier la qualité et précision du jeu dans « Ecuba » cet hiver. Un texte dans lequel la parole abondante et interrompue des personnages  vire à la logorrhée, mais une œuvre fleuve d’actualité au regard de la situation actuelle vécue au Moyen Orient (hélas, pas que) avec ses guerres insoutenables et ses exils contraints (au cœur de son propre pays ou vers un ailleurs plus clément).

Pour mémoire, Littoral (l’Eau) est la première des quatre pièces de Wadji Mouawad, regroupées sous l’appellation Sang des promesses, autour des quatre éléments, écrite bien avant  Incendies (le Feu), Forêts (la Terre) et Ciels (l’Air), dans lesquelles la thématique de l’exil et de la quête des origines (également celle de son identité) sont omniprésentes. L’exil que l’auteur libanais a connu par deux fois dans son enfance et jeunesse est au fondement de son travail d’écriture. « Un artiste est un scarabée qui trouve, dans les excréments mêmes de la société, les aliments nécessaires pour produire les œuvres qui fascinent et bouleversent ses semblables. L’artiste, tel un scarabée, se nourrit de la merde du monde pour lequel il œuvre, et de cette nourriture abjecte il parvient, parfois, à faire jaillir la beauté. » Wajdi Mouawad

Aux origines de la pièce

L’auteur, reconnu à de multiples égards, définit son récit épique moderne comme  « l’histoire d’un type un peu perdu à la recherche d’un lieu de sépulture pour son père, qui rencontre une fille en colère qui a perdu le sien il y a longtemps. Ensemble, ils vont tenter de trouver un lieu pour enterrer le corps du père. Cette quête les obligera à éprouver la réalité de l’autre. »  L’idée de cette pièce lui est venu à l’occasion d’une discussion qui l’a amené à s’interroger sur la peur : « De quoi avons-nous peur ? »

Traversé par lectures d’Œdipe, Prince de Thèbes assassin de son père, d’Hamlet, Prince du Danemark devant venger la mort de son père et de l’Idiot dont le héros, le Prince Mouchkine, n’a jamais connu son père, il a imaginé un spectacle qui mettrait en scène un personnage qui, perdant  son père,  chercherait un lieu pour l’ensevelir ;  « lors de sa quête, notamment à l’occasion de son retour aux origines, il ferait la rencontre de trois garçons qui seraient chacun un reflet des trois Princes afin de retrouver le fondement même de son existence et de son identité ».

La pièce évoque ici les peurs que nous ressentons à la mort de nos parents – qu’ils soient biologiques ou non ; le questionnement qu’elle fait jaillir en nous à propos de notre identité, ainsi que la transformation de notre rapport à la mort et à la vie à laquelle nous invite le deuil.

Une Odyssée épique digne d’Homère 

En plein coït, Wilfried apprend au téléphone qu’il vient de perdre son père qu’il n’a jamais connu. A la morgue, il rencontre les membres de sa famille (la belle-famille de son père : ses oncle, tante, nièces..) qui rejettent la dépouille de son père (reprochant à ce dernier la mort de leur fille et sœur : il savait que sa femme ne pouvait avoir d’enfant mais avait insisté pour que, enceinte, elle garde leur fils, quitte à ce qu’elle meurt en couche).

La première scène du spectacle qui place Wilfried dans un Peep Show où il est l’acteur d’un film porno réalisé par un réalisateur de cinéma imaginaire est ici saisissante : le personnage joué par Clément Flaux (mention spéciale pour son interprétation ici très juste), pantalon sur les chevilles, raconte son émoi, planté entre deux panneaux de plexi glace, avec en bruit de fond des gémissements de plaisirs exécutés en live par une des comédiennes, vêtue à la mode des polars des années 20, installée à un pupitre côté cours de la scène.

La mise en scène reprend ici les codes de la réalisation cinématographique : le spectateur assiste en direct à un tournage imaginaire avant qu’il ne découvre qu’en réalité, le héros qui prendra la décision de regarder la dépouille de son père est seul dans la morgue où vont le rejoindre sa famille. Le comédien interprète avec réalisme un personnage en pleine confusion, au débit et flux de parole soutenus, un homme se questionnant sur son rapport à son identité, à son passé familial, en lien avec un terrible secret de famille, et enfin son rapport à l’Histoire.

Apparaît alors un autre de ses doubles imaginaires, le Chevalier Guiromelan, dans un costume noir digne des chevaliers de la table ronde, son alter ego qui le suit tout au long de sa quête, même si « son épée ne suffit plus à le réconforter » de ses peurs d’enfant. C’est alors que le Père, après une vie de silence se met enfin à parler à son fils, tel un spectre bien vivant, incarné avec grande justesse par Jean Pierre Girard, vêtu d’un habit d’un blanc immaculé, dont la diction est extraordinaire et le côté dandy, plaisant.

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Un conte initiatique

Notre héros décide alors de partir à la recherche d’un lieu pour enterrer son père, dans son pays natal qu’il ne connaît pas.  Il entreprend un long voyage, accompagné de la dépouille de son père dont le discours inlassable le conduit à remettre en question ce qu’il savait de lui-même, à l’image de Rimbaud et de son « Je est un autre », et du chevalier Guiroleman qui, l’instar de Socrate, l’aidera  à se reconstruire peu à peu. Ils seront aidés des personnages que tous trois rencontrent au fil de leur pérégrination dans le désert (symbolisé par un large langue de sable traversant le plateau en son centre), traversant des villages en ruine, dont la plupart des habitants sont soit morts, soit exilés.

Des jeunes gens de son âge, orphelins, eux  aussi, mais à cause de la guerre qu’ils ont vécue. Différents figures de l’humanité : parmi eux, un soldat ayant assassiné par mégarde son père, une jeune femme criant son besoin de rêver, un jeune homme ayant assisté à l’exécution de son père, une rescapée s’accrochant à ses annuaires pour préserver la mémoire des noms des morts, un frère et sa sœur secoués par l’horreur de ce monde dévasté par la guerre… C’est en arrivant sur le littoral, que la sépulture pourra se faire et notre héros, se reconstruire : l’image de fin où l’on voit le père entouré de bottins pour lui permettre de couler au fond de la mer est fort belle.

Ici, la mise en scène respecte en grande partie les volontés de l’auteur pour lequel « Littoral ne peut être joué que par des acteurs jeunes et non par des acteurs dans la quarantaine » car « la jeunesse, c’est à vingt ans, quand on est des guerriers qui ne doivent écouter personne. ».Ici, la plupart des comédiens sont de jeunes artistes et bien que leur qualité de jeu ne soit pas encore à leur firmament, chacun tente de porter leurs personnages avec conviction, s’investissant réellement dans les rôles multiples qu’ils interprètent.

Du théâtre total où le rêve et la poésie défient la mort

Littoral aborde ainsi la guerre, la mémoire, le rêve, les rencontres importantes, l’amour, l’adolescence, la famille, ainsi que la douleur et le passé qu’on traîne partout avec soi comme un corps mort, avec un humour détonnant, une prose abondante où le vulgaire se mêle au lyrisme, un imaginaire débridé, où la mort et la vie devisent ensemble, où le rêve et la mort dansent ensemble (une très belle scène entre un mort vêtu de blanc et un fantasma vêtu de noir), mêlant humour noir et sérieux, cocasserie et drame, tragédie du silence.

De laquelle on ne sort que par la parole, ici sans répit, nécessaire. Et pour reprendre les mots de Simone à Amé, « On va aller leur raconter des histoires. Des histoires telles qu’ils seront bien obligés de nous arracher le visage ou de venir avec nous ». Et Amé de demander « Quel genre d’histoires ? ». « Notre histoire. Chacun racontera son histoire » répliquera Simone. Joséphine, celle qui a appris par cœur les noms des abonnés au téléphone pour se souvenir, perpétuer leur souvenir, abandonnera in fine ses pesants annuaires avec le corps du père de Wilfried, leur nouveau gardien.

La mise à la scène du texte, réalisée en deux temps, fait appel à des ressorts cinématographiques avec une temporalité plus rythmée dans la réalisation de la première partie (la scène où Wilfried fait face à sa famille à la morgue et où l’on distingue à peine leurs visages, encapuchonnés ou tête baissée, rappelant le type de plan-séquence large utilisé en cinéma) et à des ressorts plus théâtraux avec une temporalité plus lente et étirée en seconde partie dans laquelle, les personnages se rapprochent, au fur et à mesure des circonvolutions du récit, des spectateurs (passant du fond de scène surélevé au devant de la scène, occupant tout l’espace) afin de les envelopper plus complètement dans la quête du héros pour lequel on se prend d’empathie, les plongeant en apnée dans ce désert de mort, où chacun va raconter son histoire à tour de rôle, avant de se réunir pour former un cercle salutaire.

Usant de peu d’artifice sinon le jeu d’acteur et le dire du texte, la mise à la scène du texte porte avec justesse la parole de son auteur même s’il est à regretter une absence d’homogénéité dans le jeu des jeunes comédiens (la plupart étant bien plus crédibles en seconde partie, avec une mention spéciale pour Eléonora Lollo dans le rôle de Sabbé) et un certain délitement de la temporalité en milieu de spectacle. Néanmoins, concernant les deux protagonistes principaux, les comédiens offrent une très belle interprétation du Héros et de son père ; l’interprète du chevalier, Antoine Palazy, faisant preuve de précision dans sa gestuelle et de conviction dans son dire.

Une création récente avec de bonnes idées de mise en scène qui ne manquera pas de s’affiner au fil des représentations. A décharge, il s’agit d’un texte bien difficile à monter.  DVDM

 

Pour en savoir plus : Petit rappel biographique sur l’auteur

Né en 1968, l’auteur, metteur en scène et comédien, Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres et Officier de l’Ordre du Canada Wajdi Mouawad (« mon existence » en arabe) est contraint d’abandonner sa terre natale à l’âge de huit ans, pour cause de guerre civile. Débute une période d’exil qui le conduit d’abord avec sa famille à Paris. Une patrie d’adoption qu’il doit à son tour quitter en 1983, l’État lui refusant les papiers nécessaires à son maintien sur le territoire. De l’Hexagone, il rejoint alors le Québec. Directeur de plusieurs scènes culturelles reconnues au Québec et en France, dont le théâtre national de la Colline depuis 2016, Wadji Mouawad , grand admirateur de Kafka qu’il aime à citer(« Dans le combat entre toi et le monde, seconde le monde»), était en 2009 l’artiste associé de la 63ème édition du Festival d’Avignon, où il présentait le quatuor « Le Sang des Promesses » (Littoral, Incendies, Forêts, Ciels). Il a également écrit des pièces et récits pour enfants (Pacamambo, Un Obus dans le cœur, La Petite pieuvre qui voulait jouer du piano). Au cours des quinze dernières années, il s’est imposé au Canada autant qu’en France et a acquis une réputation internationale grâce à un théâtre mu par une quête humaniste et un théâtre qui met en l’avant l’acteur comme porte-parole au sens fort de ce terme avec une démarche tournée vers la prise de parole qui installe une tension entre la nécessité de la résistance individuelle et le non moins nécessaire renoncement à l’emprise du moi.

 

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