La Leçon : Ionesco en écho à notre époque
La Leçon de Ionesco mise en scène et interprétée par Robin Renucci, directeur du Théâtre La Criée, est actuellement en tournée en région.
A l’heure de #MeToo, des procès Mazan et des abus d’autorité, la pièce, écrite en 1950, est d’une troublante actualité.
Pour le metteur en scène, la pièce est une hyperbole de toutes les violences et totalitarismes. « Parce qu’on accepte qu’il y ait des femmes battues, des enfants maltraités, que le prof donne des gifles ou le policier brutalise, s’exerce un pouvoir politique où on est soumis. C’est une pièce qui est matrice des violences, des violences faites aux femmes, des violences de l’école, des violences politiques, et surtout du totalitarisme grimpant en Europe et partout dans le monde. Je pense qu’il est important de retrouver la pensée mémorielle de cet auteur qui écrit en 1950, juste après la Deuxième Guerre mondiale, qui veut parler bien sûr du totalitarisme, mais pas que du fascisme et du nazisme, mais aussi du communisme, ce qu’il a fui depuis la Roumanie » explique-t-il.
Les décors, la scénographie avec ces bâtons en bois de part et d’autre du plateau, entassés et formant des croix, symboles des meurtres à venir et de ceux commis, la lumière rasante et blême et le son avec ses bruits de marteau confèrent un aspect inquiétant et troublant au spectacle.
La mise en scène, ponctuée d’acrobaties de l’élève campée par Inès Valarcher, jeune comédienne circassienne, est sobre et efficace. L’entrée en matière en préambule avec les personnages masqués, une tête de loup pour le professeur, une de lapin pour l’élève et une espèce d’oiseau pour la bonne, est fort bien vue, la danse où les 2 personnages centraux s’enlacent sous une lumière rare nous plonge dans l’univers absurde et surréaliste de l’auteur.
Bien que le rôle lui sied à ravir et que sa diction soit précise et juste, Robin Renucci qui incarne à merveille le professeur doucereux et timide manque de sadisme. Quand il dit à l’élève de s’arrêter de parler, on sent bien cette violence de l’homme dominateur. Mais cette dernière n’explose pas véritablement lors du viol et du meurtre – à moins que son intention soit d’insister plutôt sur la banalité du mal que sur l’explosion de la violence ainsi exercée.
L’image de l’élève au sommet du triangle (des violences), avec le professeur sur elle, est bien pensée. Néanmoins, une interprétation plus énergique de l’acteur renforcerait le crescendo initial concernant la gradation des violences du professeur envers l’élève, permettant ainsi de ressentir l’émotion de manière plus intense. Peut-être que de reprendre les masques pour cette scène et/ou dans la scène finale avec l’arrivée de la nouvelle élève permettrait de gagner en puissance et en impact.
Notons ici la belle prestation de Christine Pignet (la Bonne Marie), toute en nuance et justesse, notamment lorsqu’elle réprimande le professeur aux mains baladeuses ou vient l’avertir du danger qu’il court s’il se laisse aller à sa folie. La jeune comédienne, qui incarne une élève décidée et pétillante au début, n’est pas en reste côté acrobaties et jeu. Ses contorsions, proches de convulsions, liées à ses douleurs dentaires s’intensifiant sont fort justement amenées.
Cette pièce est une jolie réussite. Elle a le grand mérite de respecter son auteur et surtout de transmettre avec clarté son message sur les violences, féminicides et totalitarismes. Un spectacle politique que tout le monde peut voir et comprendre même s’il ne connaît pas la pièce. Diane Vandermolina.
Interview de Robin Renucci par Diane Vandermolina
Comment analysez-vous le rapport du professeur que vous incarnez avec son élève ?
« Il y a un rapport dissymétrique entre le professeur qui détient savoir, parole et légitimité, et son élève (Inès Valarcher) assignée à la docilité, à l’apprentissage et au silence. Cet enseignement soumet, écrase et détruit dans un continuum de violences où les cruautés verbales précèdent le viol et le meurtre de la jeune femme. Ce phénomène débute souvent par une forme bienveillante d’infantilisation. Par exemple, l’élève reçoit une attention excessive. Le professeur la valorise, même lorsque ses réponses sont assez triviales : il se positionne comme un père sachant devant une élève qui devient dépendante de son approbation. Il incarne ensuite une autorité sur le réel, en lui déclarant qu’il est impossible d’être certain de quoi que ce soit. Avec des phrases telles que “on peut s’attendre à tout”, il remet en question des évidences simples, comme le fait qu’il neige en hiver, tout en laissant entendre qu’il pourrait en être autrement. Cela instaure un relativisme confus qui prépare le terrain à un doute généralisé. C’est une forme d’autorité qui s’exerce sur la perception de la réalité de la femme. Il finit aussi par dévaloriser doucement son intelligence. Il reconnaît ses compétences, mais les retire rapidement, ce qui pousse l’élève à douter d’elle-même. Après l’avoir félicitée, il lui dit que ce n’est pas du tout cela. Puis, il la déstabilise avec des énoncés mathématiques absurdes, lui donnant des consignes contradictoires et accusant l’élève de ne pas comprendre, alors que son raisonnement est volontairement saboté. Il inverse même la responsabilité, en affirmant que c’est lui qui ne s’est pas bien fait comprendre, mais l’élève répond alors “non, monsieur, la faute est mienne”. Ainsi, la victime intériorise la culpabilité. Il va jusqu’à poser des questions absurdes, comme “si vous n’aviez que cinq doigts”, alors qu’elle en a dix. Cela crée des contradictions frontales qui lui imposent de croire l’autorité plutôt que sa propre réalité corporelle. Le personnage principal ici, c’est le langage c’est-à-dire la parole du professeur qui envahit l’espace, qui se déploie sans réciprocité jusqu’à étouffer toutes les possibilités de réponse de l’élève. Ce sont des mots qui deviennent des armes. C’est une langue qui disqualifie, qui infantilise, qui invalide. C’est une violence qui n’est pas tout de suite physique car la violence commence par la parole, la confiscation de la parole, par la logorrhée autoritaire qui réduit l’autre au silence. »
Que représente la Bonne dans le spectacle ?
« Marie, la bonne (Christine Pignet), incarne la complicité du système en dissimulant les 40 crimes du Professeur. Elle est l’observante, la personne aux côtés du professeur, elle sait ce qui se passe, elle voit parfois les abus et peut même prévenir, mais elle laisse faire. Elle protège cet ordre établi et dissimule les crimes. Ce professeur a agi comme un criminel, ayant “tué” quarante fois en une journée. Marie organise la répétition et le nombre d’élèves. Elle représente une figure du patriarcat intériorisé. Elle rappelle que les violences ne sont jamais le fait d’un seul individu. C’est en réalité une structure sociale qui rend ces comportements possibles et acceptables. Il existe ces trois éléments : celui qui soumet, celui qui est soumis, et enfin, celui qui accepte la soumission. La répétition du meurtre, ces quarante actes, s’inscrit dans une dimension politique. Tant que cette structure reste intacte, avec ces trois éléments en jeu, la violence se reproduit inéluctablement. La leçon prend alors les contours d’une allégorie. Je fais référence à l’allégorie du féminicide, qui est systémique, mais qui englobe également toutes les formes de domination politique. Cela soulève aussi la question de la manière dont nous sommes dominés, parfois même à travers un asservissement volontaire, encore plus terrible. C’est une normalisation qui devient banalisée. »
Pourquoi avoir choisi un tel décor ?
« Je souhaitais sortir cette pièce de son contexte intime habituel pour la présenter dans un grand espace, devant une large communauté de public, de 300, 400, voire 500 personnes. Je ne voulais pas d’une petite jauge, mais plutôt d’un cadre à la hauteur de l’indignation qu’elle doit susciter. Mon objectif était de la déplacer à l’extérieur, dans une sorte d’aire de jeu, comme celle de l’enfance, tout en créant cet espace théâtral qui permet de rapprocher le public et les acteurs dans une même respiration de contexte politique. Le décor est inspiré par la pensée de Ionesco et l’esthétique de Chirico, un peintre qu’il admirait, à partir d’éléments géométriques, car la pièce traite beaucoup de géométrie et d’espace, de mathématiques. Il reprend le grand triangle du continuum des violences. Il s’élève du froid vers le chaud, avec le meurtre ou l’acte sexuel au sommet. C’est un grand triangle qui ressemble à un tableau de classe, où l’on peut écrire à la craie. J’ai également intégré de grands volumes en forme de pointes, ressemblant à des icebergs, mais représentant aussi les objets contendants comme des couteaux, évoquant les crimes, ainsi que des cubes et des sphères, qui rappellent les aires de jeu des enfants. Le décor est rempli d’éléments clairs et symboliques. Par exemple, des bâtons rouges représentent des plus et des moins, mais aussi le cimetière de toutes les victimes. Le plancher fait du bruit lorsqu’on marche dessus, laissant les traces des pas d’un homme, témoignant de marches militaires. Ce son est très présent. Vous entendez des bruits de la guerre, des enfants, de la classe »
En Tournée :
Au Théâtre du Bois de l’Aune : 1 bis Place Victor Schoelcher 13090 Aix-en-Provence. Le mardi 3 mars à 20h30 et le mercredi mercredi 4 mars à 19h30. Toute la programmation du Théâtre du Bois de l’Aune est en entrée libre, sur réservation. – Renseignements & réservations : à l’accueil du théâtre ou par téléphone au 04 88 71 74 80 – du mardi au vendredi de 14h à 18h ou sur boisdelaune.fr
Au Théâtre d’Arles : 34 boulevard Georges Clemenceau 13200 Arles. Le jeudi 5 mars à 20h. La billetterie est ouverte les mardis, mercredis, vendredis de 13h à 18h30 – Les samedis de 10h30 à 13h30 – Les jours de représentation, 1h avant le début du spectacle – Réservations au 04 90 52 51 51 ou sur theatre-arles.com
Au Théâtre du Chêne noir : 8 bis rue Sainte Catherine 84000 Avignon – le Mardi 10 mars à 20h. Réservation par téléphone : 04 90 86 58 11 – Du mardi au vendredi, de 14h à 18h – ou sur chenenoir.fr
Au Centre Dramatique National Nice Côte d’Azur – 4‑6, Place Saint‑François • 06300 Nice • Du 9 au 11 avril 2026 – Le jeudi 9 avril 2026 à 20hLe vendredi 10 avril 2026 à 14h (représentation en temps scolaire) – Le vendredi 10 avril 2026 20h – Le samedi 11 avril 2026 à 15h – Réservations par téléphone au 04 93 13 19 00 . Par mail billetterie@theatredenice.org
Crédit photos: Vincent Beaume.




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