Avignon off 2025: Voyage à Napoli
D’Algernon à Napoli : une traversée émotionnelle entre gravité et légèreté
Il est des moments où l’on aimerait simplement laisser le silence faire son œuvre après une claque théâtrale. Je venais de sortir de “Des fleurs pour Algernon”, porté avec une intensité bouleversante par William Mesguich, et je ressentais ce besoin viscéral de me taire, de laisser infuser, de respecter le temps nécessaire à l’émotion pour qu’elle s’ancre, déjouant et bravant ainsi les règles du jeu du Festival d’Avignon qui suppose d’enchainer les spectacles et de sauter d’un style à l’autre, d’une œuvre à une autre. Mais ce Festival en est un tourbillon qui ne laisse guère de répit malgré des tentatives de frein pour ne rien survoler. Et ce jour-là, par fidélité à une invitation, je me suis glissée au premier rang de la salle des 3S pour me laisser embarquer dans ce “Voyage à Napoli”, de Lina Lamara.
Le grand écart émotionnel était saisissant. Il m’a fallu un moment pour m’extraire de la gravité intérieure d’Algernon et m’accorder à l’ambiance tout autre que proposaient Lina Lamara et Nicolas Taffin. Le contraste était si fort qu’au début, je me suis sentie un peu en retrait. Spectatrice de ce jeu festivalier et de ses paradoxes. Pourtant, peu à peu, à force d’énergie, de sincérité et de charme, la pièce a fini par m’attraper, presque malgré moi.
“Voyage à Napoli”, c’est l’histoire d’un couple – Adil et Lulu – qui tente de raviver la flamme en ouvrant leur relation. Une idée électrisante en théorie, mais qui ébranle rapidement les fondations de leur amour. Dans cette mise en scène co-signée par Lina Lamara, Stéphane Titeca et Philippe d’Avilla, les contradictions de l’amour moderne sont explorées avec un mélange de légèreté et de profondeur. On rit souvent, mais toujours avec cette conscience que sous les rires affleure une réelle tendresse pour la complexité des êtres.
Lina Lamara incarne Lulu avec une fougue et une énergie débordantes, tandis que Nicolas Taffin lui offre une présence calme, élégante, presque apaisante. Leur duo fonctionne par contraste, et ce contraste devient un langage scénique à part entière. Lina sautille d’un point à l’autre de la scène avec une vitalité presque fébrile, tourbillonnante, en quête de cette solution qui pourrait combler un vide en elle. Son corps tout entier semble animé par une urgence de vivre, de ressentir, de vibrer. Elle virevolte, interpelle, provoque, comme si rester immobile l’éloignait d’elle-même.
Face à elle, Nicolas Taffin incarne un Adil tout en retenue, en finesse, en toute élégance. Il reste comme un phare dans le tumulte de Lulu, ancré mais ébranlé, bousculé par l’amour qu’il lui porte. On sent chez lui une tension sourde, un conflit intérieur qui le traverse : doit-il se perdre un peu pour la suivre, pour répondre à ses désirs, ses besoins ? Ou se préserver au risque de la perdre ? Son jeu, subtil et nuancé, donne à voir cette lutte intime avec une grande délicatesse.
À travers leur histoire, chacun est amené à se questionner : comment réinventer le couple sans se perdre soi-même ? Comment conjuguer liberté et engagement ? Comment supporter l’érosion du temps sans céder au vide ?
L’Italie est ici bien plus qu’un décor ou une idée de voyage : elle est un état d’esprit. Napoli, c’est le rêve de Lulu, la promesse d’un renouveau. Mais c’est aussi une atmosphère qui imprègne toute la pièce : les tagliatelles préparées minutieusement avec amour par Adil trois soirs par semaine, les accents délicieusement chantants de Lina, les éclats de musique italienne qui jalonnent le récit… On s’y croirait presque, sur une terrasse napolitaine, un verre de chianti à la main, à refaire le monde et l’amour.
Cette pièce, sous ses airs légers, touche juste. Parce qu’elle parle de nous. De nos envies de passion, de nos peurs de l’ennui, de ce que nous sommes prêts à risquer pour continuer à aimer. Elle parvient à conjuguer le rire à la lucidité, et l’enthousiasme à la fragilité.
Et moi, ce soir-là, ballotée entre deux mondes, j’ai fini par lâcher prise. Et me laisser porter par ce Voyage à Napoli comme on se laisse emporter par une chanson populaire qu’on croyait anodine… et qui nous reste en tête, bien après la dernière note.
Valérie Blaecke
Crédit photo : Cie 8256 Street
Vu au Théâtre 3S Sept Avignon




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