EL CID!
Du théâtre, du vrai !
Présenté au Gymnase puis en tournée (voir article précédent http://rmtnews.wordpress.com/2013/02/05/sur-les-traces-del-cid/), ‘El Cid’ a suscité le soir de la première une vive émotion dans le coeur du public, conquis par la dernière création d’une troupe de théâtre ô combien justement autobaptisée l’agence de voyages imaginaires, l’applaudissant à tout rompre.
La compagnie s’est ici attaquée à adapter “le Cid” de Corneille en ne conservant du texte originel que l’essentiel: Philippe Car et son acolyte, Yves Fravéga, ont resserré l‘action autour des amours menacées de Rodrigue et Chimène, faisant disparaitre le personnage de l’infante, un des sujets de discorde dans “la querelle du Cid” suscitée par Mairet et Scudéry. Ces deux dramaturges contemporains de Corneille l’avaient attaqué pour non respect de la règle des trois unités (temps, lieu et action) instaurée en 1630 par le protecteur de Corneille, Richelieu, et pour invraisemblance du fait de ses multiples rebondissements et péripéties ; pire encore, il traite d’un sujet espagnol inspiré du texte de Guilhem de Castro en pleine guerre entre la France et l’Espagne. Ce petit rappel historique afin de mieux comprendre les raisons des coupes faites par les deux compères. Ces coupes, loin de nuire à la qualité de l’oeuvre, offre au spectateur un récit légèrement épuré, plus axé sur les mouvements du coeur des deux héros et le cruel dilemme de Rodrigue et de Chimène, hésitant entre leur devoir filial et leur sentiment. Et c’est à cet endroit précis que se trouve l’intérêt de l’oeuvre dont nous vous faisons un bref rappel ici. ‘Don Diégo et le comte de Gomès ont décidé d’unir leurs enfants Rodrigue et Chimène, qui s’aiment. Mais le comte, jaloux de se voir préférer le vieux don Diégo pour le poste de précepteur du prince, offense ce dernier en lui donnant un soufflet. Don Diégo, affaibli par l’âge et trop vieux pour se venger par lui-même, remet sa vengeance entre les mains de son fils Rodrigue qui, déchiré entre son amour et son devoir, finit par écouter la voix du sang et tue le père de Chimène en duel. Chimène essaie de renier son amour et le cache au roi, à qui elle demande la tête de Rodrigue. Mais l’attaque du royaume par les Maures donne à Rodrigue l’occasion de prouver sa valeur et lui vaut le surnom Del Cid. Il obtient ainsi le pardon du roi. Plus que jamais amoureuse de Rodrigue, Chimène reste sur sa position et obtient du roi un duel entre Sancho, qui l’aime aussi, et Rodrigue. Elle promet d’épouser le vainqueur. Rodrigue victorieux reçoit du roi la main de Chimène : le mariage sera célébré l’année suivante’.
Afin de ne pas perdre le public dans les aléas de cette aventure épique, l’agence de voyages imaginaires a convoqué 5 personnages fictifs, les Alonzos, vêtus d’un fez marocain et armés de leur instrument (accordéon, trompette, guitare et autres cuivres). Ces derniers, en maîtres de cérémonie, nous accueillent en choeur et en fanfare sur la scène du Gymnase, avant de résumer à l’adresse du public, chacun à leur tour, en fin de chaque acte, l’action de la pièce, à la façon du coryphée (le chef de choreutes) dans les tragédies grecques. C’est l’occasion de nous questionner sur le notion de justice, rappelant ici un autre objet de “la querelle du Cid”, la question de la moralité de l’oeuvre. La vengeance de Rodrigue est-elle juste? Ne pouvait-il agir autrement? Comme le dirait Pirandello, ‘à chacun sa vérité’. Ces interventions sont judicieuses et éclairent l’action sous un angle plus philosophique, offrant au spectateur des respirations entre deux batailles ou joutes verbales entre les protagonistes, lui laissant le temps de se questionner. Ce procédé permet aussi de lier les actes entre eux et surtout, de pallier aux coupes faites dans le texte originel. La dramaturgie ici développée est fluide et bien agencée, au service des trois unités de temps (l’action se déroule en 24h, avec un décompte des heures par les Alonzos), d’action (les amours de nos deux héros) et de lieu (l’action se passe à Séville).
La scénographie (dont les éléments sont entièrement fabriqués par les techniciens de la compagnie) est un rappel du voyage effectué par les artistes lors de leur travail de création : la place publique est symbolisée par un cercle autour duquel tournent une caravane (symbole de la maison de Chimène); un château (le palais du roi) et une voiture (le cheval de Rodrigue). Selon le lieu de l’action, le placement des éléments du décor en est modifié: lors de la scène du soufflet, le château du Roi se situe coté cours, face public, la voiture avec Don Diégo en milieu de scène et la caravane, coté jardin, en fond de scène. La scénographie ingénieuse et mobile situe à chaque acte le lieu de l’action. Le mouvement circulaire de ses éléments, bercé par une musique enlevée et joyeuse de cirque, confère du rythme au récit. La mise en scène cinématographique de Philippe Car avec ses photographies (à chaque fin d’acte), ses plans séquences (la scène du combat entre Rodrigue et le père de Chimène en ombre chinoise en fond de scène pendant que sur l’avant scène, Elvira tente de convaincre Chimène de s’abandonner à Rodrigue), ses travelings (lorsque Chimène fuit à reculons devant Sancho lui déclarant sa flamme en chanson) est finement ciselée. Chaque mouvement, déplacement et geste des comédiens est précis, réglé comme du papier à musique, et les artistes, qui interprètent les Alonzos et leur personnage, jouent et chantent à la fois, font preuve de talent même s’il leur a manqué un peu de temps de répétitions pour travailler plus leur jeu théâtral. Derrière une apparente simplicité, se cache un travail théâtral précis et complexe qui fait appel à tous les éléments entrant en jeu dans une création et ce, sans effets non théâtraux. La musique qui reprend des standards espagnols (“quizas”, “un año de amor”) est exécutée en live et la compagnie ne fait ni appel à de la vidéo projection ni à des effets spéciaux couteux: tous les effets sont créés avec des bouts de ficelle (ex. la scène où Chimène découvre son père mort au pied d’une flaque de sang symbolisée par un grand tissus rouge). C’est assez rare aujourd’hui de la part d’une compagnie subventionnée qu’il semble important de le préciser car nous assistons avec El Cid à une véritable pièce de théâtre populaire, avec ses artifices théâtraux, mais sans effets superfétatoires, comme c’est hélas souvent le cas dans les créations largement aidées par les tutelles.
Avec son esthétique aux couleurs vives (la voiture jaune fluo); ses costumes kitsch (à noter la perruque fuchsia de Rodrigue et son costume rayé noir/fuchsia), son choix d’un jeu burlesque pour Valérie, Philippe et les autres (à noter l’interprétation tordante de Vincent dans le rôle du Roi lorsqu’il s’énerve et en perd sa perruque), el Cid nous emporte dans l’univers onirique, farfelu et drôle de l’agence de Voyages imaginaires. Nul ne doute que la pièce se bonifiera avec le temps…. En attendant ‘Britannicus’ de Racine, un souhait émis par le directeur du Gymnase le soir de la première, savourons el Cid ! DVDM
(c) photos Eian Bachini

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