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« J’ai mal à mon travail …»

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Une société de services
Au Théâtre des Doms à 20h
1 bis rue des escaliers Sainte –Anne 84000 AVIGNON
Création le Zoo Théâtre.
Conception et mise en scène : Françoise Bloch
Interprétation : Agathe Bouvet, David Daubresse, Pierrick De Luca, Aude Ruyter.

Le théâtre s’est toujours nourri des faits de société, comment aurait-il pu ignorer les sociétés de services…Comme celle de la téléphonie par exemple. A l’heure où L’ex-PDG de France Télécom, Didier Lombard, a été mis en examen pour harcèlement moral dans l’enquête sur la vague de suicides des salariés de France Télécom, le « belgicisme» Théâtre des Doms propose une pièce sur la souffrance au travail qui met judicieusement en lumière le système qui le permet. Françoise Bloch, metteur en scène belge, qui travaille énormément à partir de films documentaires et de témoignages a ici privilégié une écriture collective. D’abord crée en petite version au Théâtre des Tanneurs à Bruxelles puis présenté au Festival « Travail Que Vaille » à la Ferme du Buisson en mars dernier, il est certain que ce spectacle n’a pas fini de faire parler de lui et de tourner en France ainsi que dans nos têtes.

Françoise Bloch a été interpellé sur ce sujet via un de ses anciens élèves Pierrick De Luca (photo ci-dessus) qui, à la sortie du conservatoire de Liège, a pris un emploi dans le télémarketing. Sur scène il tient un rôle similaire à son précédent emploi, assis sur un des quatre fauteuils à roulettes qui constituent le seul décor mobilier de la pièce, il raconte au public les conditions de travail d’un employé de Belgacom, société de téléphonie belge. En fond de scène se trouve un écran vidéo où se succèdent statistiques en tout genre et rêves d’ailleurs. Prenant le parti de l’humour féroce et de la reconstitution, Françoise Bloch met en écho la vie et le théâtre jusqu’à ce que nous ne reconnaissions plus la réalité de la fiction, les faits de cette histoire racontée et ceux vécus qui font échos en chacun de nous. Un savant ballet de fauteuils de bureau quadrille le plateau et illustre le jeu des chaises musicales auquel employés et managers, bon gré mal gré, sont conviés.

On voit Orange puis rouge devant tant d’humiliations, de mauvaise foi …de vérités ! Les rapports de pouvoir, le management, la confrontation de l’être humain avec un système sont ici servis par un travail vidéo très précis et des répliques d’une authenticité à faire peur ; « Au lieu de mettre quelqu’un à coté de moi, on a en mis un au dessus de moi »… Certaines scènes sont entrecoupées d’un doux jingle fictif (inventé par Maxime Glaude ) de Belgacom. Nous pourrions nous croire dans une comédie musicale si nous n’étions dans une des pires comédies humaines. Un extrait des « Temps modernes » de Chaplin, des textes sur les travailleurs de 1870 parachèvent de placer cette question du rapport au travail dans une intemporalité. Comment ne pas penser à l’ouvrage sociologique de Michel Crozier « L’acteur et le système »! L’entretien d’évaluation de Pierrick est un grand moment. « Qu’est ce que tu penses de ta prestation ? ». Inlassablement l’employé reprend à son compte les reproches du coach comme dans les chansons enfantines où l’on rajoute à chaque couplet un élément nouveau. Structure répétitive, qui, à l’aide d’une mélodie lancinante, illustre merveilleusement bien l’infantilisation vers laquelle ce type de management amène. Saluons la performance du jeune acteur Pierrick De Luca. Une allure à la Martial Di Fonzo Bo, une présence incontestable, un jeu subtil, il est d’ailleurs nommé en Belgique dans la catégorie espoir masculin pour le prix de la Critique 2012.

La question qui émerge de cette maltraitance en entreprise est « A quoi je sers ? ». Lors du débat qui suit la représentation, un employé ayant passé vingt ans chez France Telecom reprend cette question de la finalité du travail en expliquant comment les entreprises mettent en opposition: c’est-à-dire instaure la négation de l’individu. « Je ne peux pas me défendre puisque je n’existe plus ». Il rappelle aussi que 71 employés se sont suicidés en 3 ans et dit sa culpabilité en tant que syndiqué et collègue de ne pas avoir pu empêcher cela. Une des actrices laisse couler ses larmes, l’ambiance est lourde dans le joli jardin des Doms. Bizarrement la lune là-haut au-dessus de nous ressemble à un quartier d’orange. Dans notre tête résonnera longtemps la citation que cet employé nous a laissé: « Ce n’est pas un bon signe de santé mentale que de s’adapter constamment à une société malade ». Maryline Laurin

Rmt News Int • 24 juillet 2012


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