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EL NINO LORCA – avignon off 2016
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El niño Lorca, hommage réussi à un poète génial au destin brisé trop tôt
EL NINO LORCA –Spectacle musical- Création
Mise en scène : Hélène Arnaud
Création Vidéo : Christian Boustani
Scénographie : Charlotte Villermet
Lumières : Fred Millot
Créé du 12 au 16 Janvier 2016 à l’Espace Léo Ferré à Marseille
Joué du 7 au 30 juillet au théâtre des 3 soleils à avignon off 2016 à 22h20
AvecChristina Rosmini, chant-comédie – Bruno Caviglia, guitare
Durée : 1H 15
Bruits de pneus, de portières puis de bottes…Et soudain, des coups de fusil. Une marionnette s’écroule de sa chaise. La Lune-mère entre, recueillant le petit pour l’étreindre contre son cœur et chuchotant avec tendresse : « J’avais un enfant… mi niño… Un enfant de Lune ! ».
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Dans sa dernière création, pour les 80 ans de sa mort, Christina Rosmini a voulu rendre un vibrant hommage à un enfant éternel, Federico Garcia Lorca, enfant au sourire facile et plein d’amour qui courait du matin jusqu’au soir dans le jardin familial de Fuente Vaqueros. Sans occulter sa fin tragique lorsque, à l’aube du 18 août 1936, le poète républicain est fusillé par les franquistes, accusé de cruauté pour avoir dépeint une réalité, celle de la misère qui pousse hélas les gens à devenir durs et cruels!
L’émotion qui se dégage du spectacle tient le spectateur en haleine tout du long du récit de la vie del niño Lorca. Sont racontés avec un humour, parfois empreint de tristesse ou de nostalgie, l’enfance de ce révolutionnaire amoureux des mots et défenseur de la liberté et des pauvres, puis son amitié avec Buñuel (dont il est le héros du film « le chien andalou »), Dalí (à noter la vidéo très bien réalisée où l’on voit les moustaches volantes de ce dernier et les quelques anecdotes croustillantes relevées sur le peintre), Neruda et les autres, et enfin, ses voyages à New York (Etats Unis), à la Havane (Cuba), et Buenos Aires (Brésil), où il fut accueilli en héros (et Christina d’exécuter avec magnificence un tango sur une chaise, ainsi que des imitations à mourir de rire des habitants de ces villes et de leurs manies).
Intégrant des coplas flamencas harmonisées par le poète lui-même, amoureux de musique, Christina offre au public un spectacle de belle facture, musicale et théâtrale, en dépit de quelques instants où les envolées lyriques sont stoppées par un changement un peu brutal de jeu ou de voix. Accompagnée de son musicien de mari, excellent à la guitare flamenca, la comédienne, jouant en interaction avec la vidéo, un personnage à part entière, occupe tout l’espace scénique, manipulant avec doigté la magnifique marionnette en papier de Lorca sur laquelle se trouvent ses dernières lettres ! Dans ce spectacle, deux choses sont remarquables : la direction d’acteur, précise, et par la suite, le jeu exceptionnel de la chanteuse-danseuse, toute en nuance sur scène, étant à la fois narratrice et comédienne. Son interprétation est tour à tour grave et enfantine, sérieuse et pétillante ; sa diction, claire et précise tant en français qu’en espagnol, et sa gestuelle, fine et élégante.
Un spectacle actuel et très réussi, qui mérite le coup d’œil à notre époque où la montée des extrêmes est plus vivace que jamais : n’oublions pas qu’un poète tue plus avec sa plume qu’une arme et que la culture est plus que nécessaire pour lutter contre les fascismes! DVDM
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Baudelaire dans l’antre des sorcières !
Le festival Off, supermarché géant du théâtre, avec ses spectacles débridés et ses flyers fusant de toute part, c’est aussi pour certaines compagnies, à l‘image de la compagnie Marymorgan Witch et l’ordre des corbeaux, un temps de travail. Cette dernière est une habituée du spectacle de rue, notamment les spectacles de feu, et présente cette année sa première création théâtrale Indoor. Pour elle, le off se révèle plutôt être un lieu de résidence de création.
« Gargouille de soie », inspirée des Fleurs du Mal de Baudelaire et de poèmes écrits par la directrice de la compagnie herself, a été créée très récemment. Une première étape de travail a été montrée courant juin à la Maison Hantée de Marseille. Accueillie pendant le festival au théâtre des Barriques, à 22h25, la création présentée se divisant en 13 tableaux poétiques ne pourra que se peaufiner au fil des représentations.
Alternant musique, danse et récitation théâtralisée, la création plonge le spectateur dans les profondeurs abyssales de l’âme humaine, invoquant Satan et ses ténèbres craintes mais admirées, convoquant au fil des poèmes les compagnons étranges et diaboliques des sorcières, « Le chat » noir, « les Loups » affamés, « le Serpent » venimeux, « le Corbeau » charognard, ces êtres honnis du commun des mortels. Entre spleen et idéal, les poèmes dissèquent les thèmes de la mort et de l’amour, Thanatos et Eros. Vous l’aurez compris, de par sa thématique, cette création ne s’adresse pas aux âmes sensibles !
De plus, elle n’est pas sans rappeler les cérémonies liturgiques, avec leur gestualité grandiloquente (par moments, un peu trop en retenue), leurs costumes (mention spéciale pour la créatrice des costumes tant ils sont magnifiques) et leurs lumières ténébreuses. Ici, les poèmes sont dits dans une pénombre qu’éclairent quelques jolies projections vidéo (quasi unique décor en dehors d’une chaise de culte).
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Ils sont accompagnés et entrecoupés, de touches de violon amplifié aux sonorités obscures et électriques, interprétées par Cair Deas (on regrette qu’il n’intervienne pas plus entre deux morceaux préenregistrés, plus orientés techno dark), et de chorégraphies improvisées, signées Seren Corbasse (bravo à la jeune femme dont les mouvements sont d’une beauté sensuelle et d’une justesse extraordinaire, notamment la danse du corbeau et du serpent, voire celle très féline du chat), variations musicales et dansées sur le même thème.
Chi Mey, à la voix grave et à la diction claire (même si elle manque parfois de projection), a une belle présence scénique, enveloppée de ses voiles noirs : elle est la narratrice de ce voyage mystique. Marymogan, quant à elle, avec son bol de cuivre en main, tonne le tempo : prenant une voix volontairement gutturale et sourde, comme venant d’outre-tombe, elle est la maîtresse de cérémonie (également conteuse) de cette création.
Aux vues de l’étape de travail, ce spectacle présente quelques atouts non négligeables, même si comme toute création, il doit se peaufiner, notamment en ce qui est de la mise en espace où quelques longueurs s’invitent entre deux poèmes et du dire du texte, mais avoir un texte en bouche requiert de longues heures de jeu. Néanmoins, les amoureux de poésie et de Baudelaire sauront en apprécier les textes qui, eux, ne sont pas sans intérêt. DVDM
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En marge du Festival In actuellement dirigé par Olivier Py, fut créé en 1966 par André Benedetto, fondateur du théâtre des Carmes récemment décédé, le festival Off. Ce dernier est présidé depuis janvier par Raymond YANA, successeur de Greg Germain, et réunit cette année au 7 au 30 juillet près de 1092 compagnies et 1416 spectacles, présentés non-stop du matin à la nuit dans plus d’une centaine de lieux, théâtres et autres espaces aménagés pour l’occasion.
En préambule
La question que tout curieux, qu’il soit simple spectateur ou professionnel, voire journaliste spécialisé, se pose est la suivante : parmi ce maquis de spectacles en tout poil et de toute sorte, avec ses têtes d’affiche venant du one-man show, ses acteurs connus du petit écran venant pour la plupart de la série phare de France3 (PBLV pour ne pas la nommer), ou encore ses acteurs de cinéma qui s’essayent au théâtre, voire tous ses inconnus du grand public qui viennent pour la première fois à ce festival dont le gigantisme n’a son pareil nulle part ailleurs dans le monde, QU’ALLONS-NOUS VOIR ? Répondre à cette question est bien compliqué et relève du défi, voire de l’exploit ! Il suffit de soupeser la bible du festival et de la feuilleter trente secondes pour avoir le vertige et la refermer tout de suite, sans même jeter un œil aux spectacles proposés tant ils sont nombreux ! Que faire alors ?
Une première possibilité, c’est se laisser guider par son intuition une fois dans la place, au hasard d’une rencontre ou d’une affiche qui va accrocher le regard du badaud. Deuxième possibilité, se faire conseiller par un ami ou lire les conseils dans les journaux spécialisés avec leur horde d’avis sur les spectacles à découvrir, certains se fendant même d’une petite critique de quelques lignes, d’autres d’interviews. Troisième possibilité, pour les plus aguerris, aller voir ses potes ou des compagnies qu’il n’a pas été possible de voir pendant l’année, faute de temps ! Quatrième possibilité, faire un choix drastique et bien resserré autour d’une thématique, d’un genre théâtral ou d’un pays… Et il est vrai que pour le professionnel, avec le millier d’emails d’annonces de spectacles et leur cohorte de dossiers de presse -parfois bien arides à lire-, reçus ces derniers mois, l’envie de laisser en sommeil sa boite email (quand elle n’est pas saturée par l’abondance de courriels) devient de plus en plus pressante au fur et à mesure que le festival approche… Et le choix du non choix semble ici s’imposer ! Ou encore, celui de partir à la découverte sans programme préétabli.
Néanmoins, dans cette jungle où chaque compagnie essaie de défendre sa création en en devenant le VRP, avec ardeur et courage, parfois en faisant preuve d’une grande abnégation, saluons les artistes qui pendant près d’un mois vont devoir tracter sans relâche pour attirer le public dans les salles obscures et climatisées des lieux qu’ils louent pour certains très –voire trop- cher. Car le festival OFF, c’est un coût grandissant d’années en années pour les compagnies de théâtre, à l’exception de certains qui bien rôdés au challenge avignonnais surfent sur une mode théâtrale goûtée du public. Ceux-là rentabilisent leur festival et arrivent même à dégager des bénéfices mais, hélas, ce n’est pas le cas de tous, et encore moins la norme. Et même s’il est vrai qu’Avignon permet de faire des découvertes théâtrales bien jolies, cet aspect commercial- et surtout les abus attenants : locations de logements à prix d’or par les particuliers, augmentation des tarifs dans les domaines de la restauration, abus sur les prix des créneaux dans les salles…– m’a toujours passablement agacée.
Et pour cause, outre le nombre incroyable de spectacles dans le festival, cet aspect monétaire accroit une concurrence sauvage et la défiance entre compagnies et artistes, opposant ceux qui défendent l’humour, le café-théâtre ou le boulevard, genres considérés comme populaires et lucratifs, et ceux qui défendent le théâtre contemporain, à leurs yeux plus « noble », mais bien moins rentable, le tout sachant que les élites adoubées par le monde culturel quant à elles figurent dans le IN. En ce sens, même si les spectateurs peuvent y trouver chaussures à leurs pieds, le OFF ne peut contenter tout le monde : certains artistes acceptent volontiers cet aspect marchand du festival et de leur art, d’autres s’y soumettent sans pour autant l’admettre, voire le réfutent. « A chacun sa vérité », dirait Pirandello ! Je ne me ferais pas juge de la qualité de tous les spectacles du OFF, même si certains me paraissent tout de même hors de propos, mais business oblige et, à moins de développer une « charte qualité » bien difficile à définir aujourd’hui du fait de l’essence plurielle de l’art théâtral (sa pluridisciplinarité) et de sa matière première (l’humain), rien ne peut empêcher la venue de certains spectacles au OFF !
Quelques suggestions
Bien entendu, je n’ai pas encore répondu à la question de ce qu’il serait bon de voir. Pour ma part, j’ai déjà vu plusieurs des créations présentées, et connais un certain nombre de compagnies venant cette année. Ce sont elles que je vous présenterais.
Pour commencer, parlons un peu seul en scène : deux créations de deux types très différents sont proposés dans le OFF cette année, « C’t’à ton tour, Laura Cadieux » de Michel Tremblay, dont le texte, qui raconte les péripéties d’une mère de famille bavarde et obèse, est d’un humour succulent, au théâtre Artô à 16h, et « Derniers fragments d’un long voyage » de Christiane Singer, dont l’interprétation de Jézabel d’Alexis est magistrale tant elle donne chair à ce récit prenant des derniers mois de vie d’une femme atteinte d’un cancer, au théâtre des Corps Saints à 11h (relâche les 11, 18, 25 juillet). Côté spectacle mêlant théâtre et musique, nous vous proposons de découvrir une bien belle création : « El niño Lorca », un hommage vibrant, fantaisiste et émouvant, à Federico Garcia Lorca, l’homme et le poète, avec l’envoutante et sémillante Christina Rosmini, chanteuse qui pour l’occasion se transforme également en excellente conteuse-comédienne sur scène, au théâtre des Trois Soleils à 22h20. La très engagée et militante Catherine Lecoq, chanteuse et comédienne, accompagnée d’un accordéoniste et d’une pianiste, présente, quant à elle, « Femmes du Sud », sur le thème de la solidarité et du bonheur, au théâtre de la Rotonde, du 8 au 18 juillet à 16h05 (relâche le 13, à noter que le spectacle est gratuit pour les personnes privées d’emploi).
Sur le plan des spectacles jeune public, nous vous conseillons très vivement d’aller voir « La Naissance », spectacle franco-taïwanais de marionnettes et théâtre d’ombre, au théâtre de la Condition Des Soies à 14h (relâche les 11, 18, 25 juillet): cette création a vu le jour au Massalia à Marseille en 2011 et raconte la découverte du monde par une petite fille encore dans le ventre de sa maman. Un voyage onirique et poétique, empreint de fantaisie, qui ravira petits et grands, utilisant une technique d’ombre inédite. Pour continuer avec les marionnettes, la talentueuse compagnie Ka propose une création autour de Lovecraft, intitulée« les rats dans les murs », au théâtre de la porte Saint Michel à 13h45 (relâche les 10, 17 & 24). Ce spectacle de 35 minutes est accessible à partir de 15 ans. En matière de poésie, le Théâtre Ephéméride revient au centre de Européen de la Poésie avec deux créations, « Contre les bêtes » de Jacques Rebotier (interprétation Arno Feffer / Mise en scène Patrick Verschueren) à 15h50 les jours pairs et « Quand tu aimes il faut partir » de Blaise Cendrars (récital de poche avec Evelyne Boulbar et Patrick Verschueren) à 15h50 les jours impairs. Côté théâtre-danse, « ZOOM », de Gilles Granouillet, mise en scène de Marie Provence, artiste suivie par le théâtre du Gymnase à Marseille, sera présenté à 13h30, à l’Entrepôt du 7 au 27 Juillet (relâche le 19) et relate les espoirs qu’une mère projette sur son fils, Burt, pour lui éviter la misère dans laquelle elle vit. Un spectacle salué par la critique !
Les amoureux de Baudelaire pourront découvrir la première création théâtralisée de la compagnie Marymorgan Witch et l’ordre des Corbeaux, spécialisée en théâtre de rue : « Gargouille de soie » au théâtre des Barriques à 22h25. Vue en avant-première à Marseille, cette ode à la poésie en 13 tableaux, concoctée par deux sorcières, fait la part belle à la danse, avec les interventions de Seren, circassienne, dont les chorégraphies improvisées, sont d’une intensité dramatique forte et d’une sensuelle beauté. A noter, la qualité esthétique des costumes ! Pour finir avec la danse, la compagnie la Parenthèse, dirigée par Christophe Garcia présente “Lettre pour Elena” au Festival d’Avignon Off du 6 au 27 Juillet au Grenier à sel, à 14h20 (relâches les 11, 18 et 24 juillet). La compagnie nous avait déjà régalés au théâtre du Gymnase en 2012 à l’occasion de son dixième anniversaire avec des créations chorégraphiques mêlant burlesque et dérision.
Ceci n’est qu’un tout petit aperçu de quelques spectacles à suivre ou à découvrir cet été. La liste est certes bien réduite mais au fil du mois, nous vous ferons savoir nos coups de cœur, notamment du côté de nos amis taïwanais que nous ne manquerons pas d’aller voir, cette année ! DVDM
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Une réussite exemplaire pour un projet associatif et coopératif
Pour la deuxième année consécutive, Jacques Chalmeau et Richard Martin rélèvent le défi de l’Opéra pour tous.
Après La Flûte enchantée en 2015 et sa lecture très ésotérique, c’est par deux représentations de Carmen, les 4 et 5 juin au Dôme de Marseille, que Jacques Chalmeau et Richard Martin ont réussi à faire découvrir l’opéra au grand public.
Richard Martin et Jacques Chalmeau ont décidément le goût de l’impossible. Le très faible budget dont ils disposaient ne les a pas découragés, bien au contraire ! leur créativité et leur talent ont fait des miracles et ont permis de présenter une version originale et ambitieuse de l’opéra Carmen. Pas un instant, on songe au manque de moyens bien au contraire on assiste à un grand spectacle digne des plus grands scènes lyriques internationales.
Une mise en scène inventive, originale et profondément moderne
Richard Martin a fait le choix de déplacer l’action dans le Marseille des années 1950. L’idée est très pertinente car elle ne dénature en rien l’esprit de l’opéra de Bizet tout en rendant le propos très contemporain. En appui de quelques éléments de décors scéniques, Richard Martin a fait appel à la scénographe Floriande Montardy Chérel, ainsi qu’à Patrick Andruet et au jeune vidéaste Mathieu Carvin, pour la réalisation d’images numériques nous plongeant tantôt dans l’ancienne manufacture de tabac de La Belle de mai, l’auberge de Lilia Pastias, les montagnes évoquant à l’acte 3 les calanques des Goudes et ses collines enfin l’arène finale où Carmen trouvera la mort sur un lit d’oranges. Le talent conjugué de Floriande et Mathieu fait mouche sous l’impulsion créative du metteur en scène. Le résultat est souvent bluffant, comme lors de la scène de la taverne dans l’acte II. Les trouvailles visuelles sur les tringles des cistres tintaient sont l’un des meilleurs moments visuels du spectacle. Ce passage voit aussi la participation d’une autre artiste de talent, la danseuse Ana Perez accompagnée ici de Maria Perez. On pourra tout de même regretter le choix de l’avoir fait danser sur une table en bois, le bruit des pas couvrant parfois les voix. Enfin, la direction des choeurs et figurants tant sur le plan scénique que musical est une grande réussite: Richard Martin a le sens des mouvements de la foule sur scène. Sa mise en scène se révèle très convaincante à la manière d’un Jean-Louis Martinoty. Il offre à Carmen une dimension tragique universelle souriant à la tragédie grecque antique avec le choeur disposé à cour et à jardin et jouant lui-même le rôle du coryphée à l’acte 1. On ne lui reprochera pas ses regards avisés sur un monde actuel qui va mal: projection d’ image des boats people parallèle audacieux avec nos migrants d’aujourd’hui et le monde des tziganes d’hier à la fin de l’acte 3, la gesticulation stérile de ceux qui dirigent notre monde à travers la métaphore poétique du grand Guignol ou les estocades à la corrida, héritière des jeux du cirque sanguinaire du monde antique à travers un défilé parfaitement réglé des picadors et matadors affublés de costumes grotesques lors de la scène finale où les choristes et figurants se trouvent affublés de masques à la façon d’Enzor. Pour Richard Martin, la seule religion qui vaille est l’Art, en témoigne la procession des réformés à l’acte 1 exhibant une statue bleu façon art singulier de Thierry Herbin! On saluera aussi le très beau costume et char d’Escamillo réalisé par l’emblématique Danièle Jaqui à l’acte 4. Les costumes réalisés par des bénévoles sous les regards avisés de Didier Buroc et Gabriel Massol contribuent à cette réussite d’ensemble. Bravo!
Une distribution digne des plus grandes scènes lyriques
Si la distribution homogène était de qualité, il faut reconnaître que Luca Lombardo l’a survolé. Au-delà de sa technique exceptionnelle, c’est par la perfection de sa diction qu’il s’est vraiment démarqué. Présenter un opéra en français à un public non averti nécessite que le texte soit toujours clairement audible. La présence du ténor Luca Lombardo, l’un des meilleurs de son temps, est un luxe. Son investissement scénique et son timbre solaire en font un Don José d’exception. Il vient de triompher à Nuremberg après Nice dans le rôle très exigeant d’Éléazar de la Juive d’Halévy! En effet, si vocalement l’ensemble des interprètes a été au rendez-vous, rares sont ceux qui ont pu se faire comprendre du public. La sonorisation des voix, indispensable dans un lieu comme le Dôme, a posé un autre problème, celui de la spatialisation. Elle fut globalement mal gérée. Côté interprétation, il nous faut particulièrement saluer le baryton Cyril Rovery qui a campé un Escamillo éblouissant en parfait goujat voulu par Richard Martin. Cyril Rovery en possède la voix et le charisme nécessaires. Il est sans nul doute l’un des Escamillo français avec lequel il faudra compter sur les scènes nationales et internationales dans l’avenir. Si Marie Kalinine est Carmen vocalement et scéniquement, on peut lui reprocher une diction aléatoire pour nous combler et un zeste de sensualité sur le plan scénique. Il en est de même pour la jeune soprano arménienne Lussine Levoni qui possède pourtant une voix somptueuse. Sa Micaela nous fait songer parfois à celle de Leontina Vaduva à ses débuts. Dans les seconds rôles, signalons l’excellent Moralès de Benjamin Mayenoble et la Mercédès idéale de Sarah Bloch.
Une version digne d’intérêt
L’autre intérêt majeur de ces représentations était la version de Carmen proposée par Jacques Chalmeau qui, soit dit en passant, a mené parfaitement la Philharmonie Provence Méditerranée ici enrichie de quelques étudiants de musique en fin de cycle de conservatoire. Le chef d’orchestre a réalisé une nouvelle édition critique de Carmen, chez Sources of Music. L’histoire éditoriale de cette oeuvre est très complexe. Dès 1875, l’éditeur Choudens réalise une première publication, dans une réduction pour piano et voix, réalisée par Bizet lui-même, mais qui ne respecte pas intégralement la version présentée lors de la première, avec par exemple la suppression de l’air de Moralès. En 1877, le même éditeur est à l’origine d’une nouvelle version, cette fois-ci orchestrée. Le compositeur Ernest Guiraud est chargé de transformer les dialogues en récitatifs, selon la volonté de Bizet. Cependant, il est décidé d’y ajouter plusieurs pièces tirées d’autres œuvres vocales de Bizet, et de supprimer certains passages. C’est cette version qui va devenir la référence au XXe siècle. En 1964, le musicologue Fritz Oeser tente de reconstituer les intentions premières de Bizet d’après plusieurs manuscrits, mais on lui a reproché de proposer une version pré-scénique de Carmen. Quant à Jacques Chalmeau, il tente de reconstituer au plus près l’opéra tel qu’il fut imaginé par Bizet pour la première du 3 mars 1875. Jacques Chalmeau réintègre par exemple l’air de Morales et redonne à Mercédès et Frasquita leur tessiture originelle. Les différents manuscrits ne permettent pas, hélas, toujours de trancher entre les divers essais réalisés par Bizet, et il s’agit parfois plus d’interprétations que de certitudes. Quoiqu’il en soit, la proposition de ce dernier est cohérente et caractéristique de l’art de Bizet. Si l’intérêt historique et intellectuel est évident, le résultat n’est pas toujours convaincant artistiquement, les récitatifs de Guiraud ayant, d’après moi, réellement bonifiés l’œuvre.
Au final, malgré ces quelques bémols, le pari du duo Martin/Chalmeau est largement atteint et leur collaboration est promise à un grand avenir. Cette année, le soutien de l’Opéra de Marseille ne fut pas négligeable, et on espère que d’autres partenaires vont s’associer à ce magnifique projet d’Opéra pour tous à travers l’Opéra Studio Marseille Provence. Il est en effet indispensable que, chaque année, une nouvelle œuvre lyrique soit offerte au public marseillais et à tous ceux qui souhaitent faire leur premier pas dans un univers qui est tout sauf élitiste ! Une aventure saluée par une standing ovation longue et chaleureuse par un public conquis. On en redemande…
Livret de Francesco Maria Piave d’après la tragédie de Shakespeare
Musique de Giuseppe Verdi
Opéra de Marseille,
15 juin 2016
L’œuvre
Contexte théâtral : théâtre de l’horreur
Tout en s’en démarquant quelque peu, la tragédie de William Shakespeare (1564-1616), Macbeth (entre 1603 et 1607), demeure, par sa brutalité, les scènes de meurtre, dans la veine d’un théâtre européen de l’horreur à cheval sur les XVIe et XVIIe siècles dont, en France, Les Juives de Robert Garnier (1583), par leur violence imprégnée de celle des Guerres de religion, demeurent un exemple. Shakespeare, avec son Titus Andronicus (vers 1590/1594), ne déroge pas à cette inspiration barbare des pièces élisabéthaines de la fin des années 1580, prodigues en scènes atroces (cannibalisme, mutilation, viol, folie). Il y renchérit même sur les œuvres plus que violentes de ses rivaux, tels Christopher Marlowe qui porte à la scène avec crudité la Saint-Barthélemy (Massacre de Paris, 1593) et la cuve d’huile bouillante de son Juif de Malte (1589) ou Thomas Kyd et sa Tragédie espagnole. Macbeth fut le plus grand succès public de Shakespeare, longtemps rejouée, traduite en allemand par des compagnies itinérantes. Mais ce mélange d’horreur et de pathétique, dérogeant aux règles de la bienséance classique s’imposant au milieu du XVIIe siècle, la pièce sera reléguée après avoir régalé le grand public.
Le dramaturge anglais s’inspire librement d’une chronique médiévale relatant des événements historiques, la vie de Macbeth, roi des Pictes, qui régna en Écosse de 1040 à 1057 ; il monte sur le trône en assassinant Duncan, le roi légitime. Mais de cet événement, un régicide, le meurtre d’un roi, somme toute banal dans l’histoire, Shakespeare tire la peinture, le portrait d’un assassin ambitieux certes, mais timoré, freiné puis tourmenté par des scrupules moraux. Cependant, il est incité par sa machiavélique femme, Lady Macbeth, qui le pousse dans la marche au pouvoir qui ne se soutient que par l’enchaînement inexorable de crime en crime. Le couple maudit, rongé par la crainte d’être découvert et le remords, acculé à la surenchère criminelle pour se maintenir au sommet de la puissance, dans son escalade criminelle, trouve son expiation, son châtiment, lui, saisi d’abord d’hallucinations croyant voir même dans un banquet, au milieu des courtisans, le fantôme de Banquo, l’ami qu’il a fait assassiner, elle, Lady Macbeth, son âme damnée, sombrant dans le somnambulisme qui la trahit, dans la folie, lavant sans cesse des mains tachées du sang du régicide, avant de périr.
Shakespeare ajoute au drame historique une dimension surnaturelle : ce sont des sorcières, qui, après une glorieuse bataille, saluant Macbeth, seigneur de Glamis, du titre supéarieur de seigneur de Cawdor, seront les agents de sa fulgurante ascension politique et de sa chute. En prophétisant ce titre inattendu de seigneur de Cawdor, que lui décerne sur le champ le roi Duncan pour prix de sa victoire sur les Norvégiens envahisseurs, et en lui prédisant qu’il sera également roi d’Écosse, les sorcières enclenchent la mécanique de l’ambition, qui déclenche la tragédie. Elles sont peut-être la manifestation de son inconscient. À son ami, l’autre général, Banquo, elles prédisent également que, sans régner lui-même, il sera l’origine d’une lignée de roi. Quoiqu’il en soit, Macbeth écrit ces prédictions à sa femme et met en route en elle l’ambition fatale qui les perdra tous deux.
Sentences célèbres de Macbeth : « Ce qui est fait, est fait… », « Qui aurait dit que le corps de ce vieillard pouvait contenir autant de sang ? », dit la femme fatale, « Notre vie est une pièce de théâtre pleine de bruit et de fureur racontée par un idiot, et qui n’a pas de sens » , conclut le héros maudit.
Le livret de Francesco Maria Piave est remarquable de concision, supprimant des scènes qui s’éloignent du noyau du drame qu’il resserre, notamment celle, comique, du portier ivre, contraste nécessaire du drame baroque anti-aristotélicien qui mêle les registres. Le massacre de la femme et des enfants de Macduff est réduit à la plainte déchirante de l’époux et père, qui se dressera en vengeur valeureux. De la première version de Florence en 1847 à celle de de Paris en 1865, Verdi a aussi resserré et intensifié la musique d’un opéra qui, dérogeant aux conventions de l’opéra romantique qui exalte l’amour, en fait un drame lyrique nouveau où règne seul l’amour du pouvoir ou la volupté dans le crime et le vertige du remords dans un couple maudit.
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Réalisation et interprétation
Théâtre baroque du monde, mais une scène au fond d’une salle classique livide aux rigidités linéaires de froid édifice d’architecture fasciste, éclairée de deux suspensions Arts Déco. Pilastres engagés, rainurés, accentuant l’angoisse des raides verticales, trumeaux aveugles au-dessus des portes latérales (scénographie, Jacques Gabel). Découpées en carreaux égaux impénétrables, les mystérieuses portes frontales seront celles par où se glisse insidieusement à tour de rôle le couple meurtrier, lui, pour tuer le roi, elle, plus froidement, pour assassiner les serviteurs et leur faire porter le poids du régicide. La lumière glaciale (Roberto Venturi) tombe d’entrée, progressivement, d’une verrière géométrique aux vitres brisées sur l’ombre des murs : quelque chose de pourri, sinon dans le royaume du Danemark d’Hamlet, dans celui d’Écosse de Macbeth. Ombre et lumière comme clair-obscur de la lucidité trouant les ténèbres de l’âme, indécise pénombre de la conscience morale assoupie comme le sommeil goyesque de la raison qui engendre des monstres. Les éclairages seront ensuite plus généraux qu’individuels, comme à l’époque baroque, avec ces fonds opaques et glauques de cloaque où grouille un cauchemar de choses inconnues, les sorcières consultées par Macbeth, incarnation objective d’une conscience subjective gagnée par le mal, mais ici surgies en nombre de l’ombre, scène intérieure extériorisée, démons intimes matérialisés, pour peupler une sorte d’asile d’aliénés à la Michel Foucault, théâtre où figure aussi, avec un poussah misérable, le Pape et le Roi près du gueux, image encore d’une vanité baroque de l’inanité des richesses, de la puissance face à l’égalité de tous devant la mort. Peuple « idiot » qui, s’il ne raconte pas cette « histoire de bruit et de fureur » qu’il a mise en branle, sera, tout au long, l’implacable spectateur, témoin de la farce tragique du pouvoir qui se joue devant lui. Lueurs de l’abondance du sang du meurtre et sa fatale multiplication.
Une colossale colonne gagnée de mousse ou de pourriture, descendra lourdement des cintres pour s’encastrer, au centre, reliant ciel et terre, objet lascif d’enlacements de Lady Macbeth, phallique symbole de la puissance du mâle dont s’empare cette virile femme face à un époux veule et vil, peut-être impuissant, copulation monstrueuse à l’échelle de son ambition et de la volupté du pouvoir qui la hante et qu’elle chante, ou anticipation de l’écrasement du couple monstrueux sans descendance.
Les sombres costumes (Catherine et Sarah Leterrier), hors de longs manteaux en général d’époque et les intemporelles robes des sorcières, pourpoints, hauts de chausses et bottes pour les hommes, s’ourlent au col d’une frise de fraises à la Greco de l’Enterrement du Comte d’Orgaz, et, élargis en délicate collerette au cou des enfants, progéniture sauve de Banquo mais promise au massacre de Macduff, en dit d’avance la fragilité de papillons épinglés plus tard par les poignards des sbires de Macbeth : têtes comme sur le plateau des larges cols à godrons de futurs décapités. Les robes des dames éclaireront de gaies couleurs les scènes de cour mais jamais éclairer la teinte obscure générale du drame. Les insolites fauteuils Louis XV sont-ils une métaphore de raffinement pervers dans la brutalité du reste du mobilier, d’intemporalité ou une coquetterie à la mode usée de mêler les époques? La table, un piano, renversés sont des signes connus de décadence et chute, de révolution, chez Frédéric Bélier-Garcia qui signe cette mise en scène.
On admire la qualité plastique, l’agencement pictural des groupes, de ce chœur pratiquement omniprésent et admirablement préparé par Emmanuel Trenque, notamment les sorcières qui, sous la baguette nuancée et puissante de Pinchas Steinberg, passent du murmure sardonique au ricanement sarcastique, d’autant plus inquiétantes d’être traitées scéniquement en femmes banales, presque en voisines : le mal est parmi nous. Le chef, dès le prélude, donne aux cordes un frémissement de vol effaré d’effroi d’oiseaux de mauvais augure, trilles angoissants, pincements aigus de flûtes affutées et claquement effrayant de cuivres, un éclair, un éveil de cauchemar, glisse l’angoissante onirique et désolée de la scène du somnambulisme. Tout au long de l’œuvre, il nous fera goûter les mêmes qualités de relief délicat pour les détails des divers pupitres et de violence déchaînée sans jamais brouiller les lignes, les volumes d’une œuvre polie par Verdi pendant près de vingt ans.
Le plateau est admirable. Tour à tour valet servile de Macbeth, assassin à gages asservi aux noirs desseins du maître, une apparition puis médecin de Lady Macbeth, Jean-Marie Delpas, multiplie en peu de phrases une grande présence dramatique et vocale, sombre en timbre mais limpide en diction. Fils du roi Duncan assassiné, menacé lui-même, fuyant le danger et ne revenant que pour hériter de la couronne que lui ont conquise ses partisans, Malcolm est un personnage épisodique et falot, encore réduit par le librettiste, et l’on ne reprochera pas au ténor Xin Wang, timbre soyeux, un manque de présence que le rôle ne lui accorde pas. Beaucoup plus présente par le travail scénique que lyrique, Vanessa Le Charlès, suivante de Lady Macbeth est traitée, cheveux courts et habits masculins, comme son obsédante ombre portée virile, dont les attouchements furtifs de mains avec sa maîtresse laissent supposer une intimité plus grande que celle d’une simple femme (homme) de chambre. Lorsque on entend enfin les quelques phrases de son joli soprano le contraste est frappant.
En époux et père douloureux, d’autant qu’on l’avait vu tendrement en scène avec son enfant, émouvante trouvaille, découvrant au milieu de la masse persécutée l’horreur du massacre de sa famille, Stanislas de Barbeyrac est bouleversant, déchirant son timbre lumineux de ténor de la déchirure de sa chair, retrouvant en jeune héros des accents vengeurs superbes pour terrasser le monstre. Autre père attentif, veillant sur sa progéniture, son fils, et réussissant à la sauver dans la forêt du piège, Banquo, auquel les sorcières ont prédit que, sans régner, il aurait une lignée de rois, est incarné par la noble allure de Wojtek Smilek. Dans son grand air assailli de noirs pressentiments sur la mort qui le guette, il déploie le sombre tissu de sa voix de basse, passant du murmure oppressé à son fils à l’éclat terrible de la révélation lucide du complot jusqu’à un éclatant mi aigu final.
On sait que Verdi, toujours soucieux de vérité dramatique, voulait, pour sa Lady Macbeth, un timbre laid mais expressif, ce qui fut la chance de Callas selon son propre aveu quand elle fut choisie à la Scala par Toscanini soucieux de respecter le vœu du compositeur. On ne dira pas que la soprano dramatique hongroise Csilla Boross remplit le réquisit verdien de laideur vocale en revanche, même si l’expression dramatique dans la scène du somnambulisme semble paradoxalement trop sommeiller, sa voix charnue, immense, remplit pleinement toutes les exigences du rôle : largeur et couleur égale du timbre, passant avec aisance des notes les plus corsées de la tessiture terrible du rôle aux sauts d’aigus pleins et triomphants. Un triomphe assurément. À ses côtés, en Macbeth, scéniquement et vocalement, le baryton Juan Jesús Rodríguez, triomphe pareillement : égale aussi sur tout le registre, sa voix d’airain aux teintes bronzées se joue de la difficulté de ce rôle écrasant sans en être écrasé. Homme du doute, à peine entré dans le premier degré du crime, poussé par sa femme, il traduit si sensiblement ses remords qu’il en deviendrait humain et touchant. Un grand artiste que l’on découvre.
Triomphale fin de saison à l’Opéra de Marseille.
Benito Pelegrín
Opéra de Marseille,
Macbeth de Verdi
Coproduction Opéra Grand Avignon
7, 10, 12, 15 juin 2016
Orchestre et chœur (Emmanuel Trenque) de l’Opéra de Marseille sous la direction de
Pinchas Steinberg.
Mise en scène : Frédéric Bélier-Garcia.
Scénographie : Jacques Gabel ; costumes : Catherine et Sarah Leterrier.
Lumières : Roberto Venturi.
Distribution
Macbeth : Juan Jesús Rodriguez ; Lady Macbeth : Csilla Boross ; Banquo : Wojtek Smilek : Macduff : Stanislas de Barbeyrac ; suivante de Lady Macbeth : Vanessa Le Charlès ; Malcolm : Xin Wang ; serviteur de Macbeth, un sicaire, une apparition, le médecin : Jean-Marie Delpas ; un hérault : Frédéric Leroy.
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CARMEN
Livret Meilhac et Halévy
d’après la nouvelle de Prosper Mérimée
Musique de Georges Bizet
Co-production de l’Opéra Studio Marseille Provence
et de l’Opéra de Marseille
Dôme de Marseille
4 juin 2016
Les défis d’une production
Le pari était de taille : celle, démesurée, du Dôme. La réussite est à cette mesure ou démesure. Les défis : une œuvre fétiche, une salle, un plateau immenses, un nombre impressionnant de cent-vingt choristes et soixante enfants s’ajoutant aux chanteurs, acteurs, sur scène et un nombre nourri de spectateurs pour un financement sous-alimenté frôlant le zéro à cette échelle, n’était-ce la généreuse participation de l’Opéra de Marseille qui sent bien dans cette entreprise de l’Opéra Studio Marseille Provence de populariser l’art lyrique un moyen d’y attirer des gens qui n’y viennent pas ; former les futurs spectateurs par l’intéressement volontaire au projet des lycées et centres de formation professionnelle comme l’an dernier pour la miraculeuse Flûte enchantée qui charma un public nouveau médusé et respectueux, souvent des parents, plongés dans le cœur de la création pendant les mois où leurs enfants avaient participé, sous la direction de maîtres à saluer, à la conception des décors, des costumes, sous l’œil bienveillant du chaleureux Richard Martin qui en signait une magique mise en scène sous la baguette du même Jacques Chalmeau, qui dirigeait déjà la Philharmonie Provence Méditerranée, soixante et dix musiciens en fin de cursus dans les conservatoire de région, auxquels on offre une belle expérience professionnelle.
Ce noble désir de populariser sans démagogie l’opéra, modeste en moyens mais ambitieux dans ses vœux, était riche d’un fastueux plateau de niveau national et international. Les deux compères, à la scène et à la fosse, Martin et Chalmeau, se retrouvaient donc de nouveau pour cette aventure d’autant plus périlleuse que Carmen est une œuvre patrimoniale, sacralisée et popularisée, qu’on ne touche jamais sans risquer de heurter un public qui a fait d’une œuvre publique une propriété personnelle. Autre risque supplémentaire, déconcerter des connaisseurs : par un minutieux travail de recherche d’archives en bibliothèque, Jacques Chalmeau nous offrit le luxe d’une édition critique originale de la partition de Carmen, telle qu’elle fut créée, selon lui, le 3 mars 1875 à l’Opéra-Comique, allégée d’ajouts, allongée de passages supprimés. On ne peut que saluer cette belle initiative musicologique, même si nous pouvons aussi la questionner plus bas.
Réalisation et interprétation
Remplir l’immense plateau sans effet grossier de remplissage n’était pas le moindre défi relevé par Martin. Il le meuble sans l’encombrer et l’intelligente et sobre scénographie de Floriande Montardy Chérel joue le jeu avec une simplicité qui rejoint le naturel évident de cette production sans maniérisme : à jardin, au fond, des structures évoquant vaguement, autant qu’on puisse juger dans des lumières vagues, des murs —sans doute ceux de l’usine, la manufacture de tabac— peut-être des remparts, ceux de Séville où se nichera la taverne de Lillas Pastia, sur lesquels apparaîtra enfin Carmen, juchée, perchée, intronisée physiquement mais avec désinvolture, sur cette hauteur : la hautaine gitane ironique, les hommes à ses pieds cherchant vainement à l’atteindre, est d’entrée signalée on dirait par son altitude, une échelle littéralement supérieure par sa beauté au reste des femmes, bien au-dessus du troupeau des hommes qu’elle domine par son intelligence. Quelques cubes, des murets au centre seront aussi banc de repos pour la pause des cigarières, pour des mères de famille, des grand-mères promenant le landau de la progéniture, ou, à cour, socle ou siège, pour les soldats, des gendarmes français des années d’après-guerre où se déroule ici l’action : forum antique d’une Séville au long passé romain, agora marseillaise d’une Phocée grecque, bref, vaste place, piazza ou plaza méditerranéenne « où chacun passe, chacun va », s’offrant en spectacle et commentaire à tous les autres, toujours témoins de la comédie et des drames en plein air, grand marché avec marchande des quatre saisons, étals de ventes diverses, une carriole avec des oranges des vergers andalous. Et, en fond, en graphismes scalènes par les vidéos suggestives de Mathieu Carvin, les toitures anguleuses d’un quartier ouvrier avec la verticale des cheminées en briques, et les grandes fenêtres hagardes de la manufacture de tabac, sans doute celle, marseillaise, de la Belle-de-mai, parfois traversées d’ombres chinoises. D’autres projections, dans des lumières oniriques, dessineront des épures mouvantes, linéaires, presque abstraites, de paysages urbains ou montagnards : la technique d’aujourd’hui pour évoquer et éviter les lourds décors d’autrefois.
Sans faste inaccessible à ce monde ouvrier sauf pour les danses gitanes de la taverne, les costumes de Gabriel Massol et Didier Buro jouent avec justesse la mode des années 50, tabliers de travail des femmes sur les blouses simples, d’où se distinguent quelques robes à volants des Bohémiennes, suggérant subtilement, sinon la lutte des classes, celles des ethnies affrontées. Détail touchant : à la pause de la Manufacture, les ouvrières s’empressent d’allumer la cigarette mais une mère se presse, se précipite pour en profiter pour donner le sein à son enfant que gardait la mémé.
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Un camion joyeusement traîné par les enfants de la garde montante, des gendarmes boutonnés jusqu’au col, l’armée gardienne de l’ordre et des travailleurs traverse ostensiblement, occupe l’espace et, groupe inquiétant de noirs corbeaux immobiles à cour et à jardin, deux chœurs de prêtres : l’Église, l’autre pilier d’un état répressif de fonctionnaires comme une oppressante famille qui fonctionnait comme l’état, celle de Don José avec la Mère et ses principes au centre, Mère Patrie et Mère Église, Travail, Famille, Patrie. Vichy n’était pas loin et la Libération, de passage au fond, peut être incarnée par la gitane libertaire et ses anarchiques hors-la-loi. On sait gré à Richard Martin, dont on connaît la fibre, d’avoir souligné cette présence inquiétante, non de la religion qui peut aussi libérer, mais d’une écrasante Église espagnole toujours au service des puissants : je rappellerai que l’Espagne, loin avoir écrasé « l’infâme » voltairien, après la parenthèse libérale due à la Révolution française, l’avait vue revenir, plus puissante et arrogante que jamais, avec le rétablissement même de l’Inquisition, à l’époque de cette Carmen, dans les bagages de Ferdinand VII, le pire monarque de son histoire, que les « 100 000 fils de Saint Louis », l’armée envoyée par la France et saluée par Chateaubriand, avait restauré sur son trône, assis déjà sur le massacre et l’exil des libéraux, comme fera, exactement un siècle plus tard le général bigot Franco. Et je ne puis m’empêcher de voir, dans ce dérisoire et luxueux trône de procession porté dans sa vacuité triomphale dans le grotesque défilé final des toreros, piètres héros d’un peuple asservi aux jeux de cirque sans pain, une allégorie de la sinistre mascarade franquiste qui se pavanait encore aux jours où Martin situe l’action.
Les masques goyesques de sinistre carnaval tauromachique, le ridicule char de triomphe d’un Escamillo attifé de grotesque façon, dénoncent aussi clairement l’imposture de l’héroïsme de farce d’une corrida où le sadisme des spectateurs paie pour applaudir le sang versé, pour acclamer en direct la torture et le meurtre d’une vie : « Viva la muerte ! », ‘Vive la mort !’, le cri même du fascisme espagnol. Ce même public qui fera cercle pervers, avide du spectacle sanglant, mais immobile et indifférent au drame qu’il n’empêchera, pas autour de l’estocade finale de Don José à Carmen : dans ou hors de l’arène, la même soif de sang.
La nécessaire sonorisation des solistes, du moins à la première, pose un problème de réglage spatial : les voix du fin fond de la scène, ou des coulisses pour Escamillo et Don José, paraissent plus grosses que lorsqu’elles sont devant où elles retrouvent un volume plus acceptable. Les vifs déplacements des personnages du délicat quintette, perturbant les volumes sont cause sans doute aussi d’une impression de décalage. La joyeuse chorale turbulente des enfants, avec cette distance et ce mouvement, était difficile à tenir à la baguette. Les chœurs, statiques, sonnent bien tout naturellement, emplissant l’espace, tout comme l’orchestre finement tenu par Chalmeau qui, avec une dévotion respectueuse, suit à la lettre les subtiles indications de dynamique et de nuances de volume de Bizet, parfaitement suivi par sa phalange.
L’autre problème est le choix, discutable, au prétexte de fidélité originelle, de la version Opéra-comique de Carmen : les passages parlés imposent aux chanteurs un déplacement fatigant de la voix qui n’est pas toujours heureux, sans compter le jeu théâtral différent du lyrique. Seules les voix graves, en général parlent et chantent sur la même tessiture et le Zúñiga plein d’élégance de la basse Frédéric Albou, à partir d’un sol ou fa, garde la même égale et belle couleur sombre dans sa parole ou chant. Le handicap du texte parlé ne se pose pas pour les truculents et picaresques comparses, fripons fripés, pendards évidemment pendables, Jean-Noël Tessier, joli ténor, le Remendado, et Mickael Piccone, baryton, le Dancaïre, qui assument allègrement la part opératique comique de l’œuvre. Ce versant presque opérette était annoncé par l’air restitué ici à Morales, excellemment interprété par le baryton Benjamin Mayenobe, une histoire vaudevillesque saugrenue, d’ailleurs soulignée par la projection d’un Guignol.
Autre retour à la version originale, le changements de tessiture de Mercedes, redevenue ici soprano léger, délicieusement et malicieusement incarnée par Sarah Bloch, avec sa digne complice en frasques, Frasquita, au timbre doucement voluptueux de la mezzo Hélène Delalande. Seule « étrangère » de cette distribution française, la soprano arménienne Lussine Levoni est autant une Micaela étrangère au monde grouillant sévillan et gitan qu’elle est intégrée lyriquement dans un rôle français qu’elle sert avec une voix tendre mais ferme, égale sur toute sa tessiture. Le baryton Cyril Rovery, se tirant sans difficulté de l’air ardu du toréador qui nécessite autant de grave que d’aigu, les chanteurs sacrifiant en général le premier pour faire sonner le second, d’une voix égale, campe un Escamillo certes ostentatoire mais plein de panache, avantageux et généreux de son athlétique personne, vrai star qui ose un strip, lançant spectaculairement son débardeur aux fans, aux femmes, et l’on est heureux qu’il offre la beauté de sa plastique aux dames et à l’envie des hommes plutôt qu’à une brave bête de taureau qui n’en a rien à faire.
Don José, c’est le Marseillais international Luca Lombardo, qui a chanté le rôle dans le monde entier, incarnant et défendant le beau chant français. Il unit, à un physique d’homme mûr, blessé par l’existence, la fraîcheur juvénile d’une voix comme une nostalgie déchirante de la jeunesse qui rend plus poignant son émoi devant la jeunesse et la beauté de Carmen. C’est une autre dimension humaine du personnage qu’il apporte à l’œuvre, une vérité passionnelle qui n’est pas simplement l’incompatibilité ironisée par la gitane entre le chien soumis gardien de l’ordre et le loup épris de liberté : l’homme accroché à une jeunesse qu’il poignarde, cloue d’un couteau faute de pouvoir la fixer. Ligne de chant, tenue de souffle, sa voix se plie au nuances et nous offre l’aigu de l’air de la fleur en un pianissimo doucement douloureux, voulu par Bizet, que les ténors n’osent jamais en scène.
Digne objet de ses vœux, allure, figure, jeunesse, Marie Kalinine, dans la tradition dépoussiérée par les grandes interprètes espagnoles du rôle comme Los Ángeles ou Berganza, est une Carmen de grande classe, non de classe supérieure aristocratique, mais de la noblesse innée gitane, ouvrière, cigarière, contrebandière, mais en rien roturière ou ordurière, ce n’est pas une cagole marseillaise. Comme dans Mérimée, elle se fera castagnettes des débris d’une assiette qu’elle casse pour accompagner sa danse, et qu’elle rejette ensuite avec dédain. Carmen, en latin et en espagnol signifie ‘charme’, sortilège : elle est l’intelligence de la femme qui toujours fut suspecte, d’Ève aux sorcières auxquelles l’assimile d’emblée le timoré Don José pour se justifier et s’innocenter de sa folle passion. Velouté coloré de la voix, grave profond sans effet vulgaire de poitrine, elle joint, à l’élégance de la silhouette celle du timbre d’une voix aisée sur toute la tessiture, un jeu tout en finesse, sans effet, qui rend plus terrible, celui comme un coup de poignard qu’elle assène à José d’un murmure cruel : « Non, je ne t’aime plus», allant au devant de son suicide.
Mère et fille, sœurs par la beauté égale de leur silhouette, les chorégraphes et danseuses flamencas María et Ève Pérez, assurent et assument la vérité andalouse d’une Carmen que nombre d’Espagnols, en dehors des emprunts (Iradier) et inspirations (Manuel García) de Bizet, sentent comme vraiment espagnole.
Version originale de Carmen?
Tout en saluant le travail musicologique de Chalmeau pour revenir à l’original de la création, on se permettra quelques remarques. D’abord, les textes parlés ne sont pas donnés, heureusement, in extenso. Même coupés, ils n’apportent pas grand chose sauf un détail de la vie de José qui a fui la Navarre après un drame d’honneur, un duel sans doute, et sont bien moins bons que les récitatifs concis et bien frappés de Guiraud. Les pages orchestrales rétablies sont naturellement belles mais leur légèreté, à une première et seule écoute, tire encore l’œuvre vers le versant Opéra-Comique et l’air rajouté de Morales, cette comique histoire de cocu, la fait sombrer, avec le pendant du quintette des contrebandiers, franchement vers l’opérette. Bizet fut sans doute avisé de les couper et, sans nier le plaisir de la curiosité, il n’y a sans doute pas lieu de sacraliser la première d’un spectacle vivant toujours appelé à bouger : l’intérêt historique n’est pas forcément esthétique. Figaro s’était “mis en quatre”, selon l’expression de Beaumarchais pour plaire car la version en cinq actes de la première fut un échec ; Mozart fit un deuxième air pour son Guglielmo de Cosí, plus court, et on ne chante pratiquement jamais le premier, sans compter les retouches d’autres œuvres ; on sait aussi ce qu’il advint du Barbier de Rossini à la première ; Bizet aussi, de son vivant, retoucha le sien.Verdi n’a cessé de remanier ses opéras.
Par ailleurs, si c’est là la version originale, on s’étonne de ne pas trouver la habanera initialement écrite par Bizet (enregistrée en « plus » par Michel Plasson dans un enregistrement) puisque il abandonna cette mouture et emprunta ce qui est devenu « L’amour est enfant de Bohème… » au plaisant duo entre un séducteur créole et une jolie mulâtresse, El arreglito de Sebastián Iradier, qu’il cite, musicien espagnol professeur de l’Impératrice Eugénie de Montijo, connu universellement par son autre habanera, La paloma.
Benito Pelegrín
Carmen de Bizet
Dôme de Marseille, 4 et 5 juin
La Philharmonie Provence Méditerranée, le Chœur Philharmonique et le Chœur Amoroso du CNRR de Marseille sous la direction musicale Jacques Chalmeau.
Mise en scène et lumières : Richard Martin.
Scénographie : Floriande Montardy Chérel ; costumes : Gabriel Massol et Didier Buro. Vidéo : Mathieu Carvin
Char et le costume d’Escamillo : Danielle Jacqui.
Distribution
Carmen : Marie Kalinine ; Micaela : Lussine Levoni ; Mercédès: Sarah Bloch ; Frasquita : Hélène Delalande ; Don José : Luca Lombardo ; Escamillo : Cyril Rovery ; Morales : Benjamin Mayenobe ; le Dancaïre : Mickael Piccone ; le Remendado : Jean-Noël Tessier ; Zúñiga Frédéric Albou
Ana Pérez et Marie Pérez : chorégraphie et danse flamenco.
Onzième édition des musiques interdites dès le weekend du 11 et 12 juin 2016
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A l’image de l’année 2015, Musiques Interdites, dirigées par Michel Pastore, reprend, en 2016, sa formule à l’année avec l’organisation de deux soirées de concert : les samedi 11 et dimanche 12 juin 2016 à 20h30, les curieux pourront découvrir un programme musical et lyrique, fidèle aux origines du festival dont le but est de réhabiliter des œuvres de compositeurs bannis par les Nazis et les régimes autoritaires, rarement, voire jamais, joués ; deux soirées ici présentées sous l’appellation “Aux Hommes de bonne volonté” à l’Eglise Saint Nicolas de Myre, 19, rue Edmond Rostand 13006 Marseille.
Un nouveau lieu pour cette édition 2016
En cette fin de printemps, le festival investit un lieu peu connu : l’église Saint-Nicolas-de-Myre. Pourtant, construite en 1821 à la demande de réfugiés chrétiens, venus d’Egypte et de Syrie, elle est aujourd’hui la plus ancienne église orientale d’Europe et l’une des premières églises grecques catholiques. Fondé par l’archevêque de Myre, Mgr Maximos Mazloum, et inauguré par l’archevêque d’Aix-en-Provence, Mgr Ferdinand de Beausset, cet édifice est original tant par son architecture typiquement orientale, que par sa décoration et surtout par son bi-ritualisme : depuis sa création, des offices de rite romain et de rite byzantin sont célébrés en alternance. Créée pour accueillir des catholiques français et orientaux, elle illustre l’esprit de tolérance et d’ouverture des Melkites mais aussi leur volonté d’être un pont entre l’Orient et l’Occident. Cette église se révèle être le témoignage de l’histoire des chrétiens d’Orient et également, un des plus fabuleux vestiges du passé levantin de Marseille. Un lieu idéal pour accueillir des œuvres de compositeurs interdits, exilés ou déportés!
Un programme alléchant en deux temps
Après la création le 18 mai à la Havane de l’opéra de Kurt Weill « Marie Galante o El Exilio sin regreso », dans le cadre du Mois de la culture française à Cuba, qui sera repris à Marseille en novembre 2016 à La Criée, la première soirée met à l’affiche 4 compositeurs méconnus. Le public est invité à entendre les créations de Szymmanowski : Les Chants du Muezzin, composés en 1922, où le compositeur polonais introduit dans la musique occidentale les sources musicales orientales entendues lors de son voyage en Afrique du Nord; puis de Komitas : Chants Sacrés pour la composition desquels le compositeur arménien, admiré par Debussy et Ravel, recueillit de 1906 jusqu’en 1915, plus de 3000 chants sacrés ou populaires arméniens; de Bruch : Kol Nidre, œuvre composée à la fin du XIXème siècle pour la communauté juive de Liverpool, elle est inspirée de mélodies hébraïques ; et pour finir, des extraits de l’Opéra Anouch de Armen Tigranian : compositeur et chef d’orchestre arménien, son opéra incarne le point de rencontre entre l’Europe et l’Orient et reste un symbole de la culture arménienne. Les solistes invités sont la soprano arménienne Armenuhi Khachikyan et le ténor marseillais Wilfried Tissot. Côté musiciens, le public pourra entendre la clarinette de Daniel Poloyan et le violoncelle d’Odile Gabrielli. Vladik Poliionov sera au piano et Frédéric Isoletta à l’harmonium. Une bien jolie distribution pour une soirée de découvertes placée sous le signe de l’Arménie dont le centenaire du génocide (récemment reconnu par le parlement allemand) a été fêté tout le long de l’année 2015!
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Le lendemain, le public pourra écouter Le Chant de la Terre de Mahler dans une version orchestrée par Schoenberg : cette œuvre est connue du public pour sa version orchestrale créée en 1919 par Bruno Walter mais en 1920, Schoenberg fut amené à transcrire pour petit orchestre le Chant de la Terre. Il ne la put terminer, et c’est en 1983 que le musicologue Rainer Riehn acheva cette orchestration. Cette œuvre doublement interdite par les nazis témoigne de la victoire finale des créateurs sur le non-sens totalitaire : elle dégage un intimisme lyrique bouleversant au service d’une extrême densité dramatique. Composée à partir de 1907, c’est une « symphonie » pour ténor, alto (ou baryton) et grand orchestre, composée par Gustav Mahler d’après La Flûte chinoise de Hans Bethge, inspirée des poèmes de Lǐ Bái. Ils seront interprétés successivement par deux chanteurs solistes de renommée internationale : Qiulin Zhang, contralto (somptueuse dans cette œuvre qu’elle a interprétée à l’Opéra de Paris sous la direction de Christoph Eschenbach) qui se produit sur toutes les scènes dans le monde et Luca Lombardo, ténor marseillais qui poursuit une superbe carrière en Europe et dans le monde (Opéra Bastille, Chorégies d’Orange, Hong Kong, Metropolitan de New York, Opéra de Sydney….) et que nous avons pu voir récemment dans la Carmen de Bizet, mise en scène par Richard Martin et dirigée par Jacques Chalmeau, au Dôme, dans le rôle de Don José. Ils seront accompagnés par la formation orchestrale de musiciens de l’Orchestre de l’Opéra de Marseille*, dont plusieurs “chefs de pupitre” placés sous la direction du jeune chef d’orchestre Victorien Vanoosten. Ce dernier, chef assistant à l’Opéra de Marseille, a dirigé avec talent cette saison 2 opéras à Marseille dont Madame Chrysanthème qui lui valut une ovation du public et des critiques élogieuses. Que du beau monde donc pour un chef d’œuvre à redécouvrir ! Un album CD de ce concert avec Bel Air Music et le soutien de l’Adami sera également enregistré.
Et pour finir, si vous souhaitez poursuivre votre incursion dans des compositions inédites, notez dans vos tablettes le prochain rendez-vous des Musiques Interdites : « Marie Galante ou l’Exil sans retour » de Kurt Weill, présentée à La Criée Théâtre national de Marseille les 23 et 24 novembre 2016. Cette performance lyrique et création avec 4 chants inédits est présentée grâce à la Kurt Weill Foundation de New York. Côté solistes, ce sera un plaisir de retrouver la jeune soprano Emilie Pictet, accompagnée du baryton Jean-Christophe Maurice et de la basse Frédéric Leroy. Irène Jacob en sera la récitante et les musiciens de l’Orchestre philharmonique de Marseille seront dirigés par Vladik Polionov, également au piano. Un événement à suivre ! DVDM
*Les Musiciens de l’Orchestre philharmonique de Marseille dont nous avions pu apprécier la qualité lors de la présentation du Journal d’Anne Franck cet hiver à la Criée sont : le jeune et talentueux Kim Da-Min avec Matthieu Latil aux violons, Magali Demesse à l’alto, Xavier Chatillon au violoncelle, Jean René da Conceiçao à la contrebasse, Laetitia Lenck à la flûte, Armel Descotte au hautbois, Alain Geng à la clarinette, Julien Desplanque au cor, Stéphane Cotable au basson ainsi que Bernard Boellinger et Mathieu Schaeffer aux percussions.
Carmen de Bizet dans sa première version au Dôme, une rareté à découvrir les 4 et 5 juin prochains!
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Le pari fou de monter « un opéra grand spectacle intime » !
Carmen, coproduction de la Philharmonie Marseille Méditerranée (créé en 2014 par J. Chalmeau) et de l’Opéra de Marseille, soutenue par la Ville de Marseille, en partenariat avec le théâtre Toursky, sera présentée au public le 4 juin à 20 h et le 5 juin à 16h dans le but de « faire venir un nouveau public à l’Opéra » dans un lieu où « quel que soit l’endroit où le public s’assied, tout le monde peut voir la scène entièrement » (dixit J. Chalmeau, chef d’orchestre), le Dôme.
Richard Martin et Jacques Chalmeau
Une version originale
La version de Carmen, ici présentée, l’originale, sans coupures, est rarement jouée et le public pourra entendre l’air de Moralès, « l’Arlésienne des autres versions de Carmen » pour reprendre les mots de J. Chalmeau, directeur musical et coproducteur du projet. Il s’agit de la version opéra-comique découverte le 3 mars 1875 à Paris, où se mêlent texte et musique, en 4 actes et 27 numéros, dont les représentations n’ont pas connu le succès escompté du vivant de Bizet, l’œuvre étant jugée trop sulfureuse.
Rappel du synopsis
A Séville, début 19ème, Carmen est une jeune et jolie gitane au caractère passionné et rebelle, employée dans une manufacture de cigares. Entourée de soupirants, elle jette une fleur à Don José, brigadier des dragons, fiancé à Micaela. Le brigadier, suite à une bagarre entre cigarières au cours de laquelle Carmen est emprisonnée, favorise sa fuite, charmé par la belle. Emprisonné par son supérieur, puis libéré, le brigadier, ayant bafoué son honneur de soldat, rejoint Carmen et ses acolytes contrebandiers dans les montagnes. Mais Carmen tombe amoureuse d’Escamillo, Toréador de renom et adulé de tous, attendu dans les arènes de Séville, et quitte Don José : ce dernier, outragé dans son amour, perd la raison et la tue.
Présentation de l’espace scénique
La Dôme : une acoustique adaptée à l’Opéra
Dans quinze jours, les curieux pourront ainsi découvrir cette version rare de Carmen au Dôme dont « l’acoustique est, selon Jacques Chalmeau, naturellement sympathique ». Il est vrai que le problème de son rencontré au Dôme est souvent lié à une sonorisation pas toujours réussie des groupes de musique qui y passent, notamment lorsque ces derniers veulent trop monter le son, faisant hurler les enceintes pour le malheur de nos frêles oreilles.
Une bien jolie distribution
Pour entrer dans le vif du sujet, alors que les répétitions et les derniers réglages techniques sont à l’œuvre, le metteur en scène dudit opéra, Richard Martin, et le directeur musical, Jacques Chalmeau, nous ont dévoilés une distribution de belle facture.
Nous retrouverons un ténor marseillais auréolé de nombreux prix et à la carrière internationale, Luca Lombardo, souvent vu à l’Opéra et qui en est à sa 250èmeCarmen, ainsi que Cyril Rovery, l’athlétique baryton bien connu de notre ville ayant récemment joué dans Colomba, présentée à l’Opéra l’an passé : Cyril a, parallèlement à une carrière bien remplie, dirigé l’Opéra Théâtre pour Tous, une structure visant à proposer des opéras mêlant théâtre et lyrique dans des lieux somptueux comme le jardin du palais Longchamp ou le théâtre Sylvain dans le but de faire découvrir cet art à tous les publics, à petits prix !
Côté filles, nous ne serons pas en reste à en croire les organisateurs. Parmi les jeunes solistes, se trouve une ancienne du CNIPAL, la mezzo-soprano Marie Kalinine : cette dernière a déjà été invitée sur la scène de l‘Opéra de Marseille dans les Troyens de Berlioz et n’en est pas à sa première Carmen, ayant déjà incarné le personnage à l’occasion du festival de Lacoste sous l’égide d’Eve Ruggieri. Lussine Levoni, jeune soprano arménienne, s’attèle, quant à elle, pour la première fois au rôle de Micaela.
Elément de scénographie par l’artiste peintre en charge des décors
« Une production voulue entièrement professionnelle »
Richard Martin et Jacques Chalmeau avaient présenté la Flûte Enchantée de Mozart l’an passé, essuyant les plâtres d’un lieu peu habitué à programmer de l’Opéra. Cette flûte au succès critique pour la qualité de sa distribution avait souffert d’un partenariat malencontreux avec la Fabrique Opéra (voir notre encart ci-dessous) et de nombreuses voix s’étaient levées contre l’amateurisme des décors.
Cette année, la scénographie ne sera pas créée par des élèves de Lycées Professionnels même si certains sont associés à la création, encadrés par l’Opéra Studio Marseille Provence, jeune structure née en 2015 où se brassent les expériences et les âges, dans le cadre d’un projet pédagogique adapté avec lesdits lycées marseillais (Marie Curie, Diderot, Blaise Pascal, l’école de maquillage ATM et le CFA COIFFURE Roger Para). La scénographie est ici réalisée par Floriande Montardy Chérel, une peintre au parcours d’architecte dont les œuvres seront projetées sur la scène.
Le dispositif de vidéo-projection des décors relèvera néanmoins d’un défi technique puisqu’il « ne s’agit pas de plaquer des éléments de décors mais d’intégrer la vidéo à la mise en scène », telle un acteur à part entière. Et pour Richard Martin, le metteur en scène, qui n’est pas grand fan de l’usage de la vidéo dans un spectacle, c’est un enjeu de taille !
Richard Martin, Jacques Chalmeau, Maurice Di Nocéra et Anne Marie d’Estienne d’Orves
Qui n’oublie pas les jeunes
En effet, un chœur de 60 enfants dont 40 du Conservatoire de Marseille et 20 jeunes musiciens issus de l’Académie Philharmonique Provence Méditerranée participent à l’aventure. Car Jacques Chalmeau souhaite que cette création serve néanmoins de « tremplin professionnel pour les jeunes ». Anne Marie d’Estienne d’Orves, adjointe à la Culture de la Ville de Marseille, souligne « ce désir de partage et cette volonté d’offrir à des jeunes de participer et venir écouter de l’Opéra : c’est notre mission » précise-t-elle. A ses côtés, Maurice Di Nocéra, en charge des grands événements de la ville, réitère ses félicitations pour un projet si ambitieux: « nous avons besoin de vous au Dôme pour ouvrir l’Opéra à un plus large public ».
Le mot du metteur en scène
Richard Martin professe qu’on « marquera d’une pierre blanche cette Carmen au Dôme : elle sera unique » car elle est portée par « le talent et la tendresse des artistes » participant à cette production. « Carmen n’est pas une espagnolade comme on le voit souvent, ce qu’on propose est une réflexion sur les sentiments et la passion mais également une étude de mœurs universelle » précise-t-il, justifiant ainsi le choix d’introduire « des clins d’œil à l’actualité et au monde que nous traversons » dans sa mise en scène.
La danse sera également à l’honneur dans cette CARMEN avec la participation d’une jeune danseuse, Ana Perez, fille du chorégraphe Patrick Servius et de la directrice du Centre Solea, Maria Perez: Ana s’est déjà produite à l’occasion du festival de Marseille sur le toit du Corbusier en 2014 et s’est spécialisée en Flamenco à Séville.
Alors, si vous êtes tentés, réservez vite pour découvrir ou redécouvrir Carmen ! DVDM
Carmen de Bizet sur un livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy, d’après la nouvelle Carmen, de Prosper Mérimée/Tarifs de 13 à 60€/Durée : 3 heures avec entracte inclus
Direction musicale : Jacques Chalmeau/Mise en scène : Richard Martin/Scénographie : Floriande Montardy Chérel /Orchestre de La Philharmonie Provence Méditerranée/Chœurs Philharmonique de Marseille/Chœur Amoroso du CNRR de Marseille/Co-production La Philharmonie Provence Méditerranée et Opéra de Marseille
Distribution : Carmen : Marie Kalinine/ Don José : Luca Lombardo/ Micaela : Lussine Levoni/Escamillo : Cyril Rovery/Mercédès : Sarah Bloch/Frasquita : Hélène Delalande/Morales : Benjamin Mayenobe/Le Dancaïre : Mikael Piccone/Le Remendado : Jean Noël Tissier/Zuniga : Frédéric Albou/Danseuse : Ana Perez
Photo en entête: extrait de l’affiche de Carmen/ (c) OPPM/Autres photos (c) DVDM sauf l’élément de scénographie (c) Toursky
Encadré sur la Fabrique Opéra
Ce n’est pas un mystère, partout où la Fabrique Opéra passe, les dettes s’accumulent pour les structures partenaires (avec des opérations de communication démesurées et couteuses) et les procès pleuvent !
Nous avions rencontrés des représentants de la Fabrique Opéra l’an passé et nous étions restés dubitatifs sur leurs intentions, malgré un projet louable et honorable sur le papier mais qui relevait à mon sens de l’utopie, voire d’une arnaque. En effet, le choix de faire faire tout (costumes, décors, scénographie…) par des classes entières d’élèves de lycées techniques était hasardeux. Certes, faire participer des élèves par petits groupes à un tel projet est intéressant mais des classes entières, avec les problèmes de gestion que cela pose et sans véritable encadrement par des professionnels ni projet pédagogique clairement défini, n’est pas le meilleur moyen de professionnaliser des jeunes.
De plus, il nous semblait que sous couvert de faire découvrir le monde de l’Opéra à des jeunes (chose déjà mise en place depuis longtemps à l’Opéra de Marseille au travers de ses actions culturelles et de “à Marseille, l’Opéra, c’est classe!”), cela évitait de faire appel à et payer des professionnels. Sachant que le prix des places se situait entre 25 et 55€, de 16 à 47 € pour les réduits, cela faisait cher pour un spectacle employant au final peu de professionnels, d’autant plus qu’on peut aller voir un opéra à 13€ à Marseille et dans l’Opéra lui-même à des conditions de production 100% professionnelles. DV
Lucia de Lammermoor à l’Opéra Grand Avignon (avril 2016)
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HOMMES FOUS ET FOLIE DES FEMMES
Lucia de Lammermoor
de Gaetano Donizetti, livret de S. Cammarano
d’après Walter Scott
Opéra Grand Avignon
24 avril 2016
À reprise de production, reprise d’introduction. Je reprends donc, un peu enrichie, mon entrée en matière d’avril 2007 lorsque cette mise en scène magnifique de Frédéric Bélier-Garcia fut présentée à l’Opéra de Marseille, d’autant qu’elle n’a pas vieilli si elle a certainement mûri. De même, je reprends mes notes, augmentées, sur « La folie dans l’opéra» de l’émission ancienne de France-Culture, Les Chemins de la musique de Gérard Gromer à laquelle je participai, en partie utilisées pour mon émission de Radio Dialogue, « Le blog-note de Benito ».
Hommes et femmes en folie
Je rappelle donc, simplement que, dans l’opéra, la folie semble d’abord masculine : dans une tradition médiévale du « chaste fol », le Perceval de Chrétien de Troyes (le Parsifal de Wagner) ou fol par amour, dont La Folie Tristan aussi de la fin du XIIe siècle,l’Orlando furioso (1516, 1521, 1532) de l’Arioste, met en scène Roland, autre preux chevalier délirant, vaincu par l’amour, qui aura un sort lyrique prodigieux, mis en musique par Lully, Hændel, Vivaldi, Haydn, et des dizaines d’autres compositeurs, modèle de l’héroïsme déchu par le triomphe du sentiment amoureux sur la valeur des armes dans l’idéologie courtoise et féminine où l’amour prime la force et civilise le guerrier. Xerxès, Serse, de Cavalli ou Hændel, et de tant d’autres sur le livret de Métastase, est un général et roi des Perses fou qui chante son amour à un platane dans le célèbre « Largo ». Mais il faut attendre la fin du XVIIIe siècle et Mesmer, le célèbre magnétiseur, puis Ségur au début du XIXe, pour attirer l’attention sur le somnambulisme féminin, référé à la folie et provoqué par la musique, l’harmonica en l’occurrence.
La folie féminine est donc un thème à la mode lorsque Walter Scott publie en 1819 son roman, The bride of Lammermoor, qui fait le tour de l’Europe, inspiré d’un fait réel, histoire écossaise de deux familles ennemies et de deux amoureux, autres Roméo et Juliette du nord, séparés par un injuste mariage qui finit mal puisque Lucy, lors de sa nuit de noces, poignarde le mari qu’on lui a imposé et sombre dans la folie. Les grandes cantatrices, qui remplacent désormais les castrats dans la plus folle virtuosité, requièrent des compositeurs des scènes de folie qui justifient les acrobaties vocales les plus déraisonnables, libérées des airs à coupe traditionnelle mesurée. Bref, sur scène, la femme perd la raison qu’on lui dénie souvent encore à la ville : à la fin du XIXe siècle, des savants, des phrénologues, concluent encore sérieusement que le moindre poids du cerveau de la femme explique son infériorité naturelle comparée à l’homme…
Peut-être n’est-il pas indifférent de rappeler que, juste avant sa mort, Donizetti, qui fixe pratiquement le modèle canonique de l’air de folie fut enfermé dans un asile d’aliénés à Ivry…
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La réalisation
Parler encore des mises en scène de Bélier-Garcia, c’est aligner une suite, jusqu’ici, de productions où l’intelligence le dispute à la sensibilité. C’est dire si nous attendons avec impatience sa vision du Macbeth de Verdi à Marseille en ce début de juin, après ses superbes Verlaine Paul et Don Giovanni ici même, avec presque la même équipe (Jacques Gabel pour les décors, Katia Duflot pour les costumes et Robert Venturi pour les lumières). Et c’est redire que Frédéric Bélier-Garcia reprend, affinée, raffinée encore sa mise en scène exemplaire de profondeur, de subtilité et de sensibilité : ensemble et détail y font sens, sans chercher le sensationnel, avec un naturel sans naturalisme comme je disais alors. À Avignon, sa Note d’intention, « L’obscure fascination du plongeon », est exemplaire et traduit sa fine analyse de l’œuvre et des héros romantiques dont il synthétise la fascination pour leur propre perte en une saisissante formule littéraire et poétique à la fois : l’ « enivrement solaire du malheur », allusion au « soleil noir de la mélancolie » de Nerval sans doute. Du malheur, faire lumière, et musique.
Une scénographie unique justifiée par l’histoire et la symbolique des noms : évoquée sinon visible, mais sensible, la tour en ruine de Wolferag (‘loup loqueteux’) d’Edgardo, ruiné, est le présent et sans doute le futur de ceux qui l’ont ruiné et se sont emparés du château de Ravenswood (‘ bois des corbeaux’) des charognards, à leur tour menacés de ruine : deux faces d’un même lieu ou milieu social, façade encore debout pour le second, incarné par Enrico, nécessité de maintenir le rang, de redorer le blason, quitte à sacrifier la sœur, Lucia, Juliette amoureuse de l’ennemi ancestral, le trait d’union humain et lumineux entre les lieux et les hommes, victime du complot des mâles. Toujours semblable mais variant selon les lieux divers du drame, la scénographie symétrique des ennemis dit la symétrie des destins, la vanité des luttes civiles, des duels, car tout retourne au même : à la ruine, à la mort.
L’espace global, apparemment ouvert, pèse sur toute l’œuvre comme un paysage mental de l’enfermement, intérieur d’une indécise conscience, d’un esprit fragile sinon déjà malade, assiégé par l’ombre et les fantasmagories, se regardant avec la complaisance au malheur soulignée par Bélier-Garcia dans la fontaine sans fond de la conscience obscure ou puits de l’inconscient. Une nocturne et vague forêt de branchages enchevêtrés, brouillés, gribouillés sur un sombre horizon qui ferme plus qu’il n’ouvre, qui opprime et oppresse et se teint de rouge d’un sang qui va couler, image mentale de l’inextricable. Vague horloge détraquée ou lune patraque. On songe aux encres fantomatiques de Victor Hugo, à quelque cauchemar de Füssli, cohérence esthétique avec l’univers romantique fantastique de W. Scott, époque référée par les costumes de Duflot, mais aussi, par ces lumières signifiantes, à la Caravage et Rembrandt, peintres de la lumière et de l’ombre. Règne du « clair-obscur », au vrai sens du mot, mélange de clair et d’obscur, de l’ombre, de la pénombre, de l’angoisse de l’indéfinition ; un vague rayon diagonal, presque vertical, arrache du noir des groupes plastiques d’hommes, l’inquiétante « nuit des chasseurs » de la Note d’intentiondu metteur en scène, sinon « Nuit du chasseur », référence presque explicite au film deCharles Laughton de 1955 avec l’inquiétant Robert Mitchum : sur des lignes diagonales et horizontales, flots confluents de corbeaux morbides, prêts au combat à mort. Des ombres deviendront immenses, menaçantes. Seule lumière pour Lucia, astre lumineux de cette nuit, une écharpe rouge, le sang de la fontaine, prémonition du meurtre final de l’époux imposé : une passerelle, dérisoire balcon romantique sur le vide amoureux ou le gouffre où plonge la folie. Un étrange nuage flotte parfois vaporeusement sur un fond incertain. Des signes remarquables marquent la décadence : meubles sous des housses, déjà des fantômes pour l’encan des enchères, un lustre immense, au sol, déchu, enveloppé, se lèvera comme une lune de rêve pour les noces de cauchemar.
Les costumes de Katia Duflot, sombres comme l’histoire, sanglent les hommes de folles certitudes meurtrières, adoucissent les femmes de voiles et de teintes plus tendres ; le manteau clair de Lucia est un sillage de pureté qui prolonge son innocence mais sa robe rouge est déjà sanglante.
Interprétation
Dèsl’ouverture et son inquiétante sonnerie de cors, expressivement sombre dans sa brièveté, cédant vite la place à l’action dramatique et funèbre, Roberto Rizzi Brignoli,à la tête de l’Orchestre Régional Avignon-Provence au mieux, se situe dans la lignée des grands chefs lyriques italiens, habile à dessiner nettement les contours d’une remarquable construction dramatique concise, efficace dans l’alliance du librettiste et du musicien, tout en faisant rutiler des couleurs romantiques qui ne semblent aujourd’hui des clichés que parce qu’elles ont fait école en leur temps, sans jamais mettre en danger des chanteurs généreusement dirigés et servis pour une œuvre où prime la vocalité.
Comme toujours, à Avignon, grâce à l’oreille de Raymond Duffaut, tous les changeurs méritent mention, même dans ces rôles dits mineurs mais sans lesquels n’existerait pas l’opéra. On citera donc le Normanno d’Alain Gabriel de belle allure. Tout d’élégance physique et vocale, Julien Dran, autre ténor, impose un Arturo de grande classe, mari imposé à Lucia et future victime de sa contrainte épouse. Dans l’emploi de l’ambigu chapelain Raimondo, au rôle guère glorieux d’un prêtre entrant dans un complot familial contre la jeune femme manipulée, lui faisant un chantage familial au souvenir de sa mère pour lui imposer un mariage politique et non moral, la basse Ugo Guagliardo déploie une voix on ne sait si de brume ou de rhume, mais un talent certain de comédien. Du rôle toujours ingrat de confidente, en Alisa, Marie Karall, mezzo, fait une sensible amie impuissante à la première loge du drame de l’héroïne.
Enrico, le frère brutal de Lucia, c’est le baryton Florian Sempey, superbe d’arrogance, d’impatience, de violence, qu’il traduit d’une riche voix sans faille même dans l’aigu, timbre mordant d’animal prêt à mordre, représentant extrême de l’univers des hommes, des chasseurs impitoyables, prêt à fondre sur la proie, à en découdre, à déchaîner la foudre, mais s’abaissant aux retorses manœuvres : le piège le plus bas, le leurre à la colombe pour la prendre dans ses rets.
Face à lui, l’Edgardo du ténor Jean-François Borras, n’est pas un héros romantique désarmé fuyant dans l’évanescence et les rêves d’aigus montant avec aisance au mi bémol mais un digne ennemi capable de tenir tête : la voix est mâle, large, puissante, ample dans un médium aux couleurs presque de fort ténor qu’il sait magnifiquement alléger. Aux côtés d’une déjà morbide Lucia, fascinée par la mort, sa solidité physique et vocale très terrestre, rassure par la protection qu’il peut apporter à cette femme éthérée. La grâce un peu irréelle de la voix de Zuzana Marková répond à une silhouette gracile qui prête au personnage une fragilité touchante qui la rend plus vulnérable et pitoyable au milieu de cet univers sombre et animal des hommes : victime désignée par son physique et ses gestes affolés d’oiseau candide égaré au milieu des rapaces prédateurs. Placés trop loin pour percevoir si elle a dramatiquement la folie du personnage dans son ultime scène, elle en a personnellement les notes (du moins celles de la version colorature aiguë traditionnelle, qui n’est pas l’originale, plus basse, rétablie par le chef Jesús López Cobos). Voix facile, longue, elle la file avec délicatesse grâce à une solide technique, aborde avec franchise les écueils de la tessiture, tente des pianissimi d’une rare finesse, au risque d’un soupir absent de souffle, aussitôt renoué, replacé : une belle virtuose.
On ne saurait être complet sans un salut aux chœurs (Aurore Marchand) participant de la fureur des hommes, de la compassion des femmes, funèbres spectateurs du sombre final.
Benito Pelegrín
Opéra Grand Avignon
Lucia di Lammermmor
de Gaetano Donizetti
24 et 26 avril
Orchestre Régional Avignon-Provence et chœurs de l’Opéra Grand Avignon (Aurore Marchand) sous la direction de Roberto Rizzi-Brignoli.
Mise en scène : Frédéric Bélier-Garcia, assistante : Caroline Gonce. Décors : Jacques Gabel. Costumes : Katia Duflot. Lumières : Roberto Venturi.