- RMTnews International
-
https://www.rmtnewsinternational.com
-
André Ughetto : Pétrarque, Crieur de la Paix
Publié Par
Rmt News Int
Sur
Dans
Article/Critique,Coup de Coeur,Flash Information(s),Livre,Marseille,News,Région PACA,Théâtre/Opéra |
Commentaires désactivés
[1]
Pièce en cinq actes, Éditions Wallada
André Ughetto a été professeur de lettres à Marseille. Poète, il entre au conseil de rédaction de la revue SUD (1970-1996). Belle revue héritière des fameux Cahiers du sud, pionniers à Marseille, à laquelle succédera Autre Sud (1998-2009), belle longévité pour des revues. En 2011, membre fondateur de la revue Phœnix, il en devient rédacteur en chef, tout en étant aussi de La Revue des Archers du théâtre Toursky. Il s’adonne également à la traduction de poésie italienne. Mais passionné de cinéma, il réalise quatre films : Le Maître des moissons, fiction ethnographique tournée au Maroc, prix spécial du Jury long métrage au festival de Toulon‑Hyères (1972), suivi en 1976 de La Mémoire du feu (sur René Char), en 1984, de Mutus Liber, tableaux pour Nicolas Flamel (le fameux alchimiste) et enfin, participation au montage de la vidéo que Gilbert Conil réalisa sur la mise en espace de son spectacle de 2007, René Char en son bestiaire.
Inspiré par le Vaucluse ancien, il se frotte au théâtre avec Pauvres Vaudois du Luberon, représenté pendant l’été 2012, drame théâtral en quatre actes sur le massacre des Vaudois en Provence au XVIe siècle, publié par la Revue des Archers en 2013, Jeanne vendit alors Avignon à son Pape, pièce en quatre actes jouée à L’Isle-sur-la-Sorgue en août 2014. Il avait fait ses gammes pétrarquiennes avec Cinq entretiens avec Pétrarque, pièce en cinq actes jouée dans le Vaucluse pendant l’été 2011, parue aux éditions de l’Amandier en 2013, un prélude à Pétrarque, Crieur de la Paix, pièce en cinq actes Éditions Wallada, créée le 29 août 2019 à l’Isle-sur-la-Sorgue.
André Ughetto y est né, y réside souvent, y animant avec fidélité cette activité artistique ancrée dans l’histoire si riche de cette région. L’intérêt pour Pétrarque, qui hante ces lieux, semble chez lui une logique de l’esprit autant que passion du cœur.
On s’épuiserait sans épuiser le sujet tant Pétrarque a marqué toute notre culture, et au-delà. Mais il a y devoir de le présenter un peu pour ceux qui, par extraordinaire, ne connaîtraient pas cette figure européenne, devenue universelle. Francesco Pétrarque naît près de Florence en 1304, à Arezzo, où il reviendra mourir en 1374.
Europe du XIVe siècle
Ce XIVe siècle est trouble, troublé politiquement et religieusement dans une Europe morcelée, toujours en guerre, déchirée entre les partisans de l’empereur romain germanique (Gibelins en Italie) et ceux du pape (Guelfes, eux-mêmes divisés et affrontés en blancs et noirs). Pape et Empereur sont prétendants à la couronne impériale, souvenir des Romains, sur l’Europe : le pape régnant temporellement autant sur ses états qu’il entend le faire spirituellement sur toute l’Europe chrétienne, fondé sur la fausse Donation de Constantin qui aurait légué la couronne impériale à l’Église. La Peste noire, déjà semble-t-il venue de Chine par la Route de la soie, élargit ses chemins pandémiques et désole l’Europe qui y perdra près de la moitié de sa population.
L’Italie, n’est guère mieux lotie que cette Europe, fractionnée en petites principautés rivales, les deux seuls grands royaumes, Sicile et Naples sont disputés par les Angevins et les Aragonais qui remportent la mise. Rome elle-même est ravagée par les guerres fratricides des grandes familles Orsini, Colonna et un révolutionnaire plébéien, Cola di Rienzo, Brutus républicain qui complique les choses. Les papes, loin de l’humilité chrétienne des origines, vivent dans un faste et une opulence déjà dénoncée par les franciscains. Contestés pour leur népotisme et leur corruption, menacés, ils doivent chercher refuge en Avignon, leur état vendu par la Reine Jeanne dont Ughetto avait déjà traité. Ils y resteront à l’abri pendant soixante-dix ans, dans les dissensions, moins dangereuses, entre cardinaux italiens et français, faiseurs sinon de rois, de papes. Mais c’est aussi un sommet de la corruption de la papauté avignonnaise : tous les ambassadeurs en Avignon sont frappés par les tables comptables couvertes de tas d’or des revenus européens de l’Église, plus riche alors que toute l’Allemagne et l’Angleterre réunies.
Cependant, en Italie, pointe déjà la Renaissance par le retour à l’Antiquité, aux textes et manuscrits retrouvés, certains découverts et traduits par Pétrarque qui va, avec son ami Boccace, alors qu’ils sont latinistes savants, assoir une langue « vulgaire », vernaculaire, le toscan, qui deviendra la langue italienne.
Pétrarque voyageur et passeur
C’est là le cadre historique général de la pièce d’André Ughetto si enracinée dans le terroir et l’histoire de l’Avignon du temps de Pétrarque. Mais Pétrarque n’est pas ancré dans une fixité de statue marmoréenne car, ce qui me frappe dans ce texte justement, c’est l’infatigable mobilité du poète médiéval. C’est qu’il est un passeur, un passager incessant, rêvant avec son ami Boccace, alors qu’ils sont en train de créer, donnant ses lettres de noblesse à leur toscan originel, ce qui sera la langue italienne, d’une Europe sans frontières, une communauté unie par une langue commune, le latin, construction déjà humaniste d’un ensemble humain fondé, dépassant les hostilités meurtrières, sur le Verbe, « semences d’action », bref, un langage que l’on dirait aujourd’hui performatif, une Parole qui devient acte. Mais acte bien vain ou gratuit politiquement puisque ce lucide « Crieur de la Paix » clame dans le désert. Ses écrits seront infiniment mieux reçus que sa parole publique itinérante.
Et c’est par la douce force, évocatrice en passant, de la simple parole de la pièce, forcément statique, que sont suggérés les voyages. Au point que j’ai dû ranimer mes connaissances de la vitesse des voyages au XVIIe siècle, pour jauger et juger ceux de Pétrarque : on estime le rythme à vingt-cinq km par jour à cheval, avec les nécessaires haltes de repos pour la bête (qui veut voyager loin ménage sa monture n’est un vain proverbe) et par ailleurs, d’un voyageur chargé de peu de bagages. Or, notre poète et personnage officiel se déplace entre Avignon, ses environs et une diverse Italie, avec souvent un chariot de documents… Alors, imaginons, avec le texte, ces déplacements entre Avignon, Vaucluse, Cavaillon, Carpentras, Marseille, Toulon, Rome, Parme, Venise, Padoue, Naples…
Pétrarque transporte ces documents précieux mais porte aussi sa voix puissante de penseur politique et moral lucide en audacieuses imprécations contre la Curie, pourrie : il déteste cet Avignon corrompu qu’il fuit se réfugiant à Vaucluse. Il actualise en son temps, à mon sens, les critiques d’Horace, dont il contribue à la redécouverte, le fameux « Mépris de la ville et éloge de la campagne » qui aura une telle fortune dans les lettres européennes, et qui a des échos jusqu’à notre temps écologiste : « Beatus ille qui procul negotiis… », ‘Heureux celui qui fuit les affaires…’ Mais retour aux champs qui laisse champ libre aux ambitions effrénées déchaînées dans la cité.
Ughetto nous rappelle ou apprend que Pétrarque fit ses études à Carpentras, c’est dire le prestige intellectuel du Comtat Venaissin, d’Avignon, bien à tort oublié. Ces mentions, ces évocations au fil de la parole de cette histoire de cette région, sont un des charmes de cette lecture, à défaut du spectacle de la pièce.
Pétrarque, au miroir de ses interlocuteurs
Elle se présente, avec une nécessaire longue scène d’exposition épistolaire entre deux personnages qui pose la situation historique d’Avignon et ses papes exilés, mais qui ne constitue pas un nœud d’action dramatique à proprement parler dont on attendrait les péripéties, qui se dénoueraient à la fin. C’est une succession de tableaux où Pétrarque est mis en miroir face à un autre personnage, précisant ses facettes, amicale, familiale, politique culturelle, religieuse, paternelle : Philippe Cabassole, évêque de Cavaillon, Ghérardo son frère retiré du monde, le roi de Naples Robert d’Anjou, l’Empereur Charles IV, Cola di Rienzo, Boccace, le pape Clément VI, sa fille (passage touchant en vers) et son gendre, et amoureuse enfin avec Laure, dans un rêve poétique, une scène corporelle où elle se précise, dans un poétique final.
Pétrarque et Laure
Miracle de l’art, faire exister un être qui n’eut pas de vie. Miracle de la poésie, Dante s’immortalisa en couple avec une vraie Béatrice, qu’il aima en vain. Pétrarque renouvelle ce modèle avec Laure, donnant même une date de leur rencontre, des circonstances concrètes. Mais dans sa poésie, déréalisée, idéalisée, vraie ou fausse, il éternise en elle l’image de la femme insensible et lointaine, héritée de la Belle Dame sans Merci des troubadours, aimée vainement par un chevalier servant. Pour des siècles, il imprime dans son Canzonniere l’image de cet amour, l’imposant dans ses sonnets, devenus forme canonique de la poésie d’amour qu’il fixe, et fige dans sa rhétorique, pour toute notre culture, Ronsard, Du Bellay, Louise Labé suivant fidèlement sa tradition en France. André Ughetto est d’ailleurs auteur d’un ouvrage sur le sonnet aux éditions Ellipses et son texte théâtral en est illustré de belles traductions. Mais je rappelle que le mot sonnet, ‘petit son’ en provençal, est une forme musicale sans doute héritée aussi des troubadours, passée par la Sicile et le terme, en Espagne, équivalait logiquement à sonate : donc, forme et thématique amoureuses, double héritage de la culture ancienne provençale.
Dans un essai préliminaire passionnant, « Laure de Vaucluse », Ughetto démêle la vérité de la légende de Laure. Il renverse avec de bons arguments historiques, géographiques et textuels, une idée reçue : un parent du Divin Marquis, l’abbé de Sade, grande famille de la région, en 1764, publie Mémoire sur la vie de François Pétrarque où il récupère la gloire du couple mythique au profit de sa famille, identifiant la muse de Pétrarque avec Laure de Sade, que le poète aurait rencontrée dans une église d’Avignon. Il est vrai qu’il y a du piquant à imaginer l’idéale et pure dame en ancêtre du Divin marquis qui a donné son nom au sadisme, et j’ajoute que le traitement que ces insensibles et froides dames font subir à leurs malheureux amants tient pas mal d’une sadique cruauté. Mais non, Ughetto fait parler les textes, qui parlent toujours en vérité pour moi. La Laure de Pétrarque n’est pas cette Laure de Nove, de ce joli château blond que je regarde toujours rêveusement à la courbe de la sortie de l’autoroute pour rentrer dans Avignon, l’imaginant paraître sur une tour…
Avec un implacable et imparable appui de texte, Ughetto démontre que l’élue du cœur de Pétrarque n’est pas de la ville. En effet, pouvons-nous imaginer que le poète ait fait de sa muse une citadine d’une cour corrompue qui lui répugne ? L’argument horatien que j’avançais plus haut me semble abonder aussi dans ce sens : cette belle est une pure fleur des champs.
La femme en ce jardin
Autre argument, que je me permets d’apporter à cette hypothèse, Boccace, dans le texte, explique plaisamment le goût de Pétrarque pour la campagne : il est né dans la rue Horto, hortus, qui signifie jardin en italien et latin. Cela me fait inévitablement penser à un verset poétique de Salomon (dont je parle dans ma chronique du disque Un jardin florentin) qui instaure dans notre culture une tradition mystique et poétique, finalement amoureuse, du jardin. Dans son Cantique des cantiques, Salomon (4, 12), a cette sentence :
« Hortus conclusus soror mea, sponsa ; hortus conclusus, fons signatus. » (‘Ma sœur et bien-aimée est un jardin enclos ; le jardin enclos est une source fermée.’)
L’hortus conclusus (‘jardin enclos’) est un thème iconographique de l’art religieux et profane européen qui représente souvent la Vierge Marie, image absolue de la pureté, à laquelle on identifie la Dame immaculée.
Mais cultiver l’image inaccessible d’une femme idéale est un luxe quand on possède, comme ce sacré Pétrarque, une femme bien charnelle, qui lui a donné deux enfants ! Pétrarque n’est pas un pur esprit.
Nous n’avons pas vu la réalisation scénique de ce texte, nimbé de musique et brodé de poésie avec récitant (poèmes italiens et leur traduction). La narration s’opposant à l’action sur scène, cette pièce narrative, sans vrai nœud, sans intrigue ni dramatiques péripéties au sens théâtral strict, dans sa suite de tableaux, ni drame ni comédie, est plutôt une sorte d’oratorio autour d’un personnage.
Mais cette plongée dans le passé signifie une région que l’on aime en nous donnant encore plus de raisons historiques et culturelles de l’aimer. Benito Pelegrin
André Ughetto, Pétrarque, Crieur de la Paix, pièce en cinq actes Éditions Wallada, 121pages.
Publié Par
Rmt News Int
Sur
Dans
Article/Critique,Flash Information(s),Livre,News,Région PACA |
Commentaires désactivés
[1]
Honoré
Viviane Montagnon
L’Astre Bleu Éditions – 2020
C’est le dernier ouvrage de Viviane Montagnon, comédienne, chanteuse, écrivaine, auteure de chansons et de théâtre. Depuis quatorze ans, elle est installée en Bresse, mais on l’a appréciée et regrette à Marseille, où elle s’est produite sur les planches, y a professé le théâtre et enseigné aux Ateliers Cinéma. On connaît d’elle L’Amour aux lèvres, un CD sur des poèmes écrits pour par Antoine Tudal sous l’égide de Francis Lalanne. On avait gouté la délicatesse de son livre Le Panier de Lucette, qui se réédite, devient livre audio et théâtre, sous le nom de Moi, l’osier, plume et soleil ! , où ce panier semble prendre la parole et devenir le narrateur poétique de ces chroniques paysannes. De Viviane Montagnon, Julos Beaucarne dira qu’elle est « bergère en poésie ». Jolie et souriante définition de son style, de sa main, de sa griffe douce, de sa tendre patte et pâte dirai-je, qui recoupe aussi une réalité biographique de Viviane, dont on apprend qu’elle fut également bergère dans les Cévennes, le temps de quelques saisons.
Quelques saisons intenses sans doute dans cette région, mais qui condensent une vraie vie, semble-t-il, celle du moins qu’elle prête au héros cévenol de ce dernier livre, Honoré Descombes, auquel une chronologie finale donne une densité historique : né en ce fatal 2 août 1914 de la Grande Guerre, mort à cent ans en 2014, pour le centenaire dirait-on, avec trois années supplémentaires d’une survie, et encore deux autres qui sembleront perpétuer sa mémoire.
On ne guérit jamais de l’enfance, et moins d’une enfance maltraitée, vite orpheline, sur une montagne des Cévennes, déjà en marge géographiquement. Illettré, taciturne, mutique, sans les mots pour s’expliquer, se défendre, pour se dire, Honoré se laisse médire par un village calomniateur, et son silence devient accusateur. Il n’a pas dit un seul mot sous la torture allemande et même s’il est sans doute celui qui a pourvu en nourriture les maquisards, il est la proie facile des faux, et vrais délateurs, qui se défaussent sur lui du massacre du maquis. On n’est plus innocent dès que l’on est suspect. Cet homme du silence innocent sera poursuivi par les paroles de la calomnie : de rien ne sert d’avoir raison avec un visage qui a tort, dirai-je aussi. Délit de faciès, « de sale gueule » qui condamne d’avance, lui dira un enfant rieur, visage d’ange sans doute, qui va être l’ange gardien miraculeux, renversant la hiérarchie des âges, du vieil homme désormais, faisant renaître en lui l’enfance qu’on lui a volée. Quand le gamin de dix ans le rencontre, Honoré semble un « vieil enfant égaré sous la neige de ses cheveux blancs ».
Honoré de Viviane Montagnon, est un roman que je qualifierais d’initiation, d’apprentissage, mais à rebours de la temporalité habituelle prêtée à ce genre, le bildungsroman des Allemands : un jeune homme qui apprend de la vie, de ses heurts et malheurs, qui s’initie, acquiert de l’expérience de l’existence : ici, c’est sur le tard de sa vie, que le septuagénaire Honoré a une révélation et, à partir de là, il va, non retomber en enfance comme l’on dit souvent avec mépris des vieux, qui perdraient a tête, des vieillards gâteux, mais cet homme, enfant guère gâté par la vie, par la révélation de l’art, sans même se ressentir comme artiste, replonge dans l’enfance, —l’enfance qui est pour moi la source de l’art intarissable, l’étincelle, la flamme, jusqu’à la fin de la vie : un artiste est toujours un grand enfant qui garde jusqu’à la fin en lui cette miraculeuse part d’enfance que rien ne peut assécher ni éteindre.
Et c’est justement le petit garçon qui va être l’instrument de la renaissance achevée du vieil homme, dont la vie jusque-là en blanc et noir devient une vie en technicolor.
« Dessine-moi un mouton » dit le Petit Prince de Saint-Exupéry. Ici, c’est ce petit prince de gentillesse, ce gamin de dix ans, plein d’humour sur son prénom, Brandon, de série télé imposé par le mauvais goût de ses parents, qui avec une humanité que n’ont pas les hommes du village, dessinera une chèvre, des chèvres, celles de ce Monsieur Seguin bourru, barricadé dans sa solitude imposée, amitié merveilleuse, miraculeuse, entre le vieil homme et l’enfant. Mais, hélas, dont la calomnie impose la cruelle séparation, sur soupçon inventé de pédophilie : les méchants voient le mal partout. Mais, ce petit elfe bienfaisant, aura d’abord, sans rire des dessins enfantins du vieil berger aux crayons de couleur, lui révélera les potentialités de l’aquarelle, puis de la gouache, le poussant à la puissance de la peinture. Il saura en faire un grand peintre qu’il s’emploiera à exposer après sa mort comme le « Cézanne des Cévennes. ».
Car ce roman est aussi un conte de fées : la méchante fée l’épicière, épiçant les calomnies contre Honoré. Mais il y eut la bonne fée Berthe, l’institutrice qui tenta vainement d’enseigner la lecture au petit Honoré, et, autre miracle, celui de sa petite-fille Sylvie, qui apprendra à lire et à écrire au très vieil Honoré et fera un livre de lecture pour enfants dyslexiques, comme le jeune Honoré, illustré des peintures de l’ancien illettré. Je disais, l’enfance de l’art, art de l’enfance, dans une écriture poétique de Viviane Montagnon, toute simple, comme coulant des sources pures de ces montagnes cévenoles.
Sans description lourdement réaliste, par ses évocations poétiques et les précisions topographiques, des noms de lieux en notes, « rochers du Trenze », mont Lozère, le Mont Aigoual, la rivière Gourdouze, le plateau de la Margeride, le pic Cassini, Alès, Nîmes, Montagnon nous dresse le périmètre géographiquement précis de son texte. Des précisions terminologiques, des explications légères, ne laissent pas le lecteur étranger à ces lieux, en personnalisent l’identité locale, ethnographique implicitement : « restanques, murs de pierres sèches », « bories, cabanes en pierres sèches », « pelousses, bogues de châtaignes », « le Mérens, petit cheval montagnard. »
Mais il y a toute sa propre tendresse et douceur qui nous fait goûter les saveurs du miel, des fromages, l’espiègle joliesse des petites chèvres, de la petite chienne. Les observations graphiques sont frappantes de justesse descriptive, ainsi, Honoré, déjà âgé mais solide :
« un ruisseau de rides contourne ses yeux d’un vert intense » ; « lignes fortifiées du menton », c’est un « vieil enfant égaré sous la neige de ses cheveux blancs » (p. 21).
Mais ce sont surtout des bonheurs d’expression poétiques, sans recherche de mignardise poétique, qui font le bonheur de cette écriture :
« le manteau de silence jeté sur les épaules de la montagne » (p. 15) Les terrils des mines au fond des puits desquelles les Allemands ont jeté les maquisards, deviennent « pyramides endeuillées des soldats de l’ombre » (p. 24) ; les « hardes de silence », « les hautes solitudes du deuil » (p. 33), un « sombre habit de silence », (p. 35) ; « L ’automne avançait à pas de loups » et, sous le vent d’hiver, « les genêts prirent le maquis en attendant des jours meilleurs » (p. 71), et, comme déjà la révélation de la peinture, c’est l’éblouissement de la « blancheur du paysage comme une feuille blanche » (p. 74), qui va prendre sens par la couleur : la goutte d’aquarelle sur la feuille qui la buvarde, « tache bleu pâle, flocon de neige qui s’étoile sur la feuille avant de s’estomper » (p. 75)…
Terre de résistance, on ne peut parler de ces poétiques Cévennes sans l’évocation des camisards, parpaillots, les maquisards protestants insurgés contre la Révocation de l’Édit de Nantes en 1685. Très discrètement, Viviane Montagnon en évoque le douloureux souvenir. Je donne ici le lien des couplets de La Cévenole de Ruben Saillens (musique L. Roucaute), hymne chanté à l’Assemblée du Désert chaque premier dimanche de septembre :
Autre document touchant que j’ai trouvé sur Youtube, ce vieil homme anonyme en qui je vois Honoré, récitant tout droit, simplement, naïvement, un poème en cévenol, que nous saluons :
De Chaki City à LPC Grad, des histoires de chats dignes d’un roman d’aventure !
Publié Par
Rmt News Int
Sur
Dans
Article/Critique,Coup de Coeur,Flash Information(s),France,Livre,News |
Commentaires désactivés
[1]
Il est des couvertures de livre qui incitent à la lecture, et celle de ce roman en fait partie avec sa tête de chat bicolore, boucle d’oreille et balafre à la tempe droite, serviette nouée au cou et petite fourchette à la patte gauche, deux petite canines dépassant de sa gueule souriante.
D’un côté, la demi-tête noire ébouriffée d’un LPC efflanqué aux yeux mauves : un LPC, c’est le pauvre chat réputé machiavélique du fait de son physique ingrat que le dur labeur a rendu presque aveugle la nuit à force de nettoyer à l’eau de javel la litière des Chakistanais. De l’autre côté, la demi-tête rondelette d’un riche habitant de Chaki City, le poil luisant et bien peigné d’un roux chatoyant, les yeux vert émeraude, un petit embonpoint le guettant : il est tout aussi fourbe que son alter-ego maigrichon.
Les deux races de chats s’opposeront au fil de 10 aventures relatées avec humour et fantaisie par l’auteur, Richard Gant, qui a par ailleurs dédicacé son roman à sa défunte chatte Chaki .Chaki, c’est un des personnages incontournables de ce récit, une belle minette d’un certain âge, aux rhumatismes ralentissant la marche, fille du roi fondateur de la ville, Max, hélas décédé suite à un coup bas de ses deux gangsters de frères, Shoof, le malin et Sniff, le baraqué sans cervelle.
Hubertus, riche excentrique aux idées des plus farfelues, prendra les rênes de la ville, désigné par le défunt président pour le meilleur et pour le pire… Car la vie des chakistanais, jusque-là réglée comme du papier à musique, va devenir des plus rocambolesques après l’évasion des LPC -aidés de Chaki et du Chat pêcheur. Ce dernier est le gardien de la rivière qui séparera Chaki City de LPC Grad, ville bâtie par les LPC et dirigée par Vlad le séducteur, ville située derrière les montagnes, entourée d’un oasis d’herbe à chat, objet de toutes les convoitises.
Ces aventures incroyables sont dignes d’un roman d’espionnage de l’époque de la guerre froide, avec ses espions de tout bord dont le chat sphinx Yuri envoyé pour assassiner Hubertus – un clin d’œil malicieux aux agents russes souvent moqués dans la littérature américaine – et ses agents doubles, Chalouche, l’expert en informatique ou encore Misqui, la voyante – deux personnages qui sont plus des opportunistes que de véritables méchants. Ce livre pour notre plus grand plaisir ne verse en rien dans le manichéisme et révèle par touche subtile la sournoiserie des chitoyens de chaque ville.
Ses retournements de situation cocasses avec des chutes parfois inattendues, notamment lorsque les LCP volent la vedette aux Chakistanais pour recevoir leur part de croquettes par drones ou encore quand les deux pays font du troc pour éviter la taxe du chat pêcheur sans oublier la terrible vengeance de ce dernier sur l’herbe à chat, objet de ces échanges, font de ce livre un ouvrage joyeux et drôle, parsemé de références à l’univers félin : citons le restaurant huppé de la ville, la Boulette Dorée, ou encore le refuge des pauvres, les Neuf Vies, un bouge où se retrouvent les espions et autres escrocs de Chaki City.
Facile à lire, adapté aux enfants, ce roman séduira par sa plume légère et vive, son style enlevé, ses dialogues de chats bien sentis, et son comique de situation– la fameuse course entre les deux ministres des sports, Snowball, le gros chakistanais et Zuma, l’athlétique LPC avec ses rebondissements haletants est un régal.
Imaginatif, voire loufoque, captivant et fort agréable, l’ouvrage laisse néanmoins le lecteur sur sa faim, dans l’attente d’une suite, voire même d’une Bande Dessinée tant les descriptions de nos amis les chats sont précises et leurs caractères si bien trempés, les dialogues adaptés au genre.
Une lecture qui cependant égayera petits et grands, amoureux ou non des chats! Diane Vandermolina
Pour en savoir plus sur les personnages et l’univers de Chaki City, c’est par ici !
Chat-Poète chante d’Émilie Würz : ode lyrique à nos amis les chats
Publié Par
Rmt News Int
Sur
Dans
Article/Critique,Flash Information(s),France,Livre,News |
Commentaires désactivés
[1]
« Il sait d’instinct qu’un lit
Est son meilleur ami.
Qu’il nous fait grâce, c’est net,
De SON lit qu’il nous prête ! »
Un hymne à la splendeur et magnificence des félins
Ce recueil s’adresse aux amoureux des chats et se fait l’écho des pensées et attitudes de nos petits compagnons à quatre pattes.
D’aucun qui a vécu avec un ou plusieurs chats se reconnaîtra dans cet ouvrage poétique où des chants sont écrits à la façon des troubadours – certains revêtant un côté mutin, voire grivois, dans l’esprit de la chanson de Roland, d’autres étant plus réalistes mais tous aussi poétiques. Des sonnets aux consonances shakespeariennes, voire byroniennes – avec un habile travail sur les sonorités et les rimes, tantôt libres tantôt plus classiques dans leur construction- parsèment le recueil. Des haïkus libres et autres acrostiches viennent avec subtilité et finesse dans un style vif, enlevé et joyeux, décrire notre rapport avec cette agile et fragile créature féline.
Le chat était un dieu vénéré en Egypte ancienne, la bien nommée Bastet. Il est un philosophe et pour s’en persuader, il suffit de lire le magnifique ouvrage illustré d’une quarantaine d’aquarelles de Kwong Kuen Shan, le chat philosophe, qui mêle à ses réflexions des citations de Lao Tseu ou encore Confucius. Ici, il révèle ses atouts de chanteur… Un chanteur non pas de Mexico comme dirait la chanson ou encore l’adage, mais un véritable maître dans l’art des vocalises quand il s’agit de s’adresser à nous, humains, modulant ses miaulements à dessein pour mieux se faire comprendre.
Quand sont convoquées figures historiques et mythiques
Le chat inspire les poètes depuis toujours : Baudelaire, Victor Hugo, Colette, Charles Cros, etc… Nombreux sont les auteurs qui ont célébré le chat, le mystère insondable de ce petit être unique et complexe. Et cet ouvrage s’inscrit dans cette lignée de poètes amoureux des chats, ici, une poétesse à l’écriture délicate. Elle nous apprend l’amour de Richelieu pour ses félins, il en avait 14 ; la peur phobique de Napoléon pour ces bêtes qui auraient causé sa perte à Waterloo. Nous sont également contées des légendes bulgares et scandinaves méconnues. De nombreuses références aux civilisations orientales, moyen orientales et occidentales parcourent avec bonheur et pertinence l’ouvrage.
Ce dernier se joue plaisamment des idées reçues sur nos amis : le chat noir, chat maudit, dans vox in rama, joliment raconté avec une belle ironie par Chat :
-« Vade retro satanas »
Je suis pas superstitieux
Y parait qu’ ça port ‘ malheur !
D’ tout’s façons, j’suis né un vendredi treize
In fine
La lecture de l’ouvrage est savoureuse, parfois intrigante, toujours amusante avec de délicieux jeux de mots. Pour preuve, cette gymnastique féline jouissive sur les Quatr’ homonymes cat
Le chat du shah
Sortit du chas,
Fila sa chatte
En cha-cha-cha
Quelques illustrations à l’encre noire viennent élégamment accompagner certains poèmes : cache-cache énigmatique, chat et sac…
Les thèmes abordés sont ceux du quotidien du chat, ses passe-temps favoris –la chasse, la toilette et ses acrobaties incroyables, sa sieste dans des espaces improbables tels le creux d’un violon…- ses envies irrépressibles et son flegme légendaire, son ronron enchanteur, son rapport à l’humain, aux autres félins également. Toutes ces choses que chaque propriétaire de chat connaît, racontées avec élégance, finesse et amour, le tout saupoudré d’une gouaille délicieuse et de saillies bien venues.
C’est un ouvrage à découvrir dont nous vous conseillons lecture afin d’égayer vos soirées d’hiver! Diane Vandermolina
Publié Par
Rmt News Int
Sur
Dans
Article/Critique,Evénements Gratuits/Free Events,Exposition,Festival,Flash Information(s),France,Livre,Marseille,News,Région PACA,Save the Date |
Commentaires désactivés
[1]
Pour les fêtes, si d’aventure vous passez en gare Saint-Charles avant de rejoindre vos proches, vous y remarquerez une exposition originale en lien avec la 48e édition du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême (visible jusqu’au 21 février 2021).
[5]
Le festival de BD internationalement reconnu, référence mondiale pour les amateurs du 9ème art, en partenariat avec SNCF Gares & Connexions, fera escale dans plus de 40 gares françaises (35 villes exactement) et proposera au voyageur pendant 2 mois l’ensemble des Sélections 2021 pour les Fauves d’Angoulême (75 titres) et une dizaine de BD-événements en format XXL. Avec ses 108 expositions dans un lieu de passage largement plébiscité comme porte d’entrée vers de nouvelles pratiques culturelles par les voyageurs, ce dispositif est inédit pour le Festival mais il a déjà fait ses preuves auprès des clients des gares : il répond à un besoin de culture d’autant plus essentiel en ces temps de crise sanitaire qui empêche la tenue de tout événement culturel.
Des BD originales, audacieuses et éclectiques pour tous les âges
[6]
A Marseille, les BD exposées en grand format font partie de la sélection officielle 2021 et sont au nombre de sept : de quoi ravir les enfants, également les adultes curieux. Ce sera l’occasion de découvrir Une année exemplaire de la marseillaise Lisa Mandel publiée en autoédition, Demain est un autre jour d’Olivier Texier aux éditions Les Requins Marteaux, Le mystère de la maison brume de Lisa Mouchet aux éditions Magnani, Space Brothers, tome 31 de Chuya Koyama aux éditions Pika, Tanz ! de Maurane Mazars aux éditions Le Lombard, toutes nommées dans la sélection officielle du Festival. A ces BD de genres fort différents, se rajoutent Le discours de la panthère de Jérémie Moreau aux éditions 2024, nommée dans la sélection “Jeunesse 12-16 ans” du Festival et Vernon Subutex de Luz et Virginie Despentes, nommée dans la catégorie spéciale “événement” du Festival.
Et même si la Covid 19 nous restreint dans notre liberté de déplacement, pourquoi ne pas aller simplement se balader du côté de la gare et profiter d’une exposition gratuite le temps d’une journée ensoleillée?DVDM
Publié Par
Rmt News Int
Sur
Dans
All over the world News,Edito,Flash Information(s),France,Gastronomie,International,Livre,Marseille,News,Région PACA |
Commentaires désactivés
[1]
Chers lecteurs,
Nous allons vous proposer une série de papiers sur différents sujets en lien avec les métiers de bouche, qu’il s’agisse de vins et de spiritueux, également des accords mets/vins et mets/spiritueux.
Ces articles seront l’occasion de découvrir des vignobles d’ici et d’ailleurs : domaines, commanderies ou encore châteaux ; leur histoire et leur production. Nous agrémenterons ces appels à la dégustation* d’interviews et de rappels historiques afin de vous offrir un panorama complet : nous commencerons par un domaine proche d’Aix en Provence, La Bargemone, avant de voyager au gré de nos coups de cœur en France et à l’Etranger, avec notamment une sélection de spiritueux du Monde et un ouvrage sur un Château bourguignon presque millénaire, le Clos de Vougeot, Chef-d’Ordre de la Confrérie des Chevaliers du Tastevin dont nous vous raconterons le riche passé.
Cette série s’enrichira de chroniques de livres de gastronomie et de guides afin de vous offrir des recettes de chefs. Bonne lecture ! DVDM
*vins et spiritueux à consommer avec modération – l’abus d’alcool est dangereux pour la santé
Dear readers,
We will offer you a series of papers on various topics related to the crafts of the mouth: wines and spirits, food/wine and food/spirits pairings. These items will be an opportunity to discover vineyards from here and elsewhere, their history and production. We will complete these calls for tasting** with interviews and historical stories in order to give you a whole panorama. All will start with a domaine near Aix en Provence, La Bargemone, before travelling according to our heart in France and abroad, including a selection of spirits from all over the world and a book on a Burgundy Château almost millennia old, the Clos de Vougeot. This series will be enriched with chronicles of gastronomic books and guides, recipes of Chefs… Have a good reading! DVDM
**Wines and spirits to be consumed in moderation – alcohol abuse is dangerous to health
Publié Par
Rmt News Int
Sur
Dans
Article/Critique,Livre,News,Save the Date |
Commentaires désactivés
[1]
MICHEL FALEMPIN : AFFAIRES DE GENRES & AUTRES PIÈCES DE FANTAISIE
Héros-Limite, Éric Pesty éditeur, 173 pages
Style
Sans le style, Madame Bovary n’est qu’un roman de gare. La littérature est d’abord un style, une écriture et, quand on aime la littérature, non au prisme d’un réalisme toujours impossible, non au registre épais des anecdotes, des intrigues narrées, au catalogue forcément limité et répétitif dont Aristote déjà fixa le répertoire théâtral il y a longtemps, c’est un style, une écriture qui fait d’abord littérature. Des écritures, les rhéteurs grecs, déjà, en fixèrent le nombre et caractères, attique, rhodien et asiatique, dont Falempin fait humoristique souvenance baroquisée (« Style asiatique », p.167-168), éventail stylistique d’ouvrant du bref et clair à l’ample et profus. Virgile les systématisera en trois genres, avec leur respectives syntaxe, lexique et images, humble, moyen et grand (ou sublime), du simple donc au complexe.
Complexée, la langue française, assiégée sur ses frontières par le baroque italien et espagnol, dont surtout la poésie affecte un sublime fait, non d’obscurité, toujours honnie, mais de « difficulté » initiatique, exigeant une participation active du lecteur, cherche une identité nationale dans une simplicité qui, si elle donne des chefs-d’œuvre aux XVIIe et XVIIe siècles, passées les libérations romantiques et réalistes du XIXe, va se clore et scléroser dans un appauvrissement syntaxique utilitaire, dans la noble ambition pédagogique de Jules Ferry de donner aux petits Français advenus de l’école obligatoire, avec des rudiments de calcul, une langue rudimentaire du bien écrire : sujet, verbe, complément, et une méfiance des adjectifs, héritage simplifié d’une langue supposée du décrété Grand Siècle, paradoxalement modèle des grammairiens de la IIIe République fascinés par Louis XIV.
Le milieu du XXe siècle littéraire, comme Victor Hugo avait mis « le bonnet rouge » à son vieux dictionnaire du classicisme, rejetant les oripeaux du réalisme, de la sociologie et de la politique pour en revenir à la pure fiction délivrée des idéologies de la représentation, avec le retour du/au Baroque avait retrouvé, loin des écritures « blanches » et fades, l’ivresse de l’écriture colorée de sa propre liberté recouvrée, non sommée de l’assommante obligation de « dire quelque chose » mais de « se dire ».
Un réel révoqué
Nourri dans le sérail de la Bibliothèque Nationale et du Centre Pompidou, et non comme un Borges dans une bibliothèque imaginaire, aux sinon meilleures sources sinon océan des livres, Michel Falempin, volume après volume, cultive et cet antique héritage stylistique, sa résurgence baroque, et sa révolution libertaire émancipée du réalisme autre que celui de la forme, de l’écriture. De cette assignation du texte au réel, Falempin se gausse dans un humoristique « Avertissement » (p. 111-112), récusant « toute ressemblance », « vérité pratique », « faits et lieux » « criants de vérité », exigeant ou réfutant « Un peu de cohérence narrative » (p. 117).
Phrase
Non que le réel soit désavoué absolument, peut-être révoqué en doute finalement cartésien, mais il n’a pas la préséance et sa présence ne se donne, comme des éclats disséminés d’un miroir brisé, qu’à travers les coulées de longues phrases (p.97-98, 25 lignes, p 105-106, 34, 168-169, 28). Phrases qui ne courent pas à l’événement du sens, freinées par les accidents d’incidentes elles-mêmes accidentées d’autres incises, avec les chausse-trapes d’anacoluthes, ruptures de construction, de fausses sorties où les apparentes impasses des hyperbates, des inversions. Loin d’être ce mythique grand rêve innocent de la transparence des êtres et des choses, l’idéal étriqué du Père Bouhours, fixateur du classicisme, pour qui la langue française, transparente et pure, coulait naturellement où sa pente la pousse, maîtrisée de haute main, la phrase de Falempin n’est ni un clair ruisseau, ni un long fleuve tranquille, son cours est ralenti, compliqué des nappes étales des écluses de parenthèse en tiroir (p. 10 et passim, une trentaine dès les premières pages de « Catabase », comme des haltes respiratoires sur l’escalade de pentes himalayennes, assorties des crampons de tirets, même si le titre dit une descente infernale !). Loin de la phrase académique hiérarchisée entre proposition principale et subordonnées de la grammaire traditionnelle, ces dernières, insubordonnées contre le supposé centre dictateur de sens de la principale, prennent le pas, le noyau du prédicat de la linguistique moderne noyé dans des syntagmes circonstants eux-mêmes drapés d’adjectivations périphériques, les substantifs flanqués et feutrés d’adjectifs en file :
« l’inapproprié véhicule », « dilatoire trajet (p. 27), « le couloir à la blanche catastrophe » ; « les globuleux corymbes d’une boule-de-neige qui formaient une préface florale temporaire » (p. 59) » ; « …saisonnières fleurs blanches appuyées d’une végétation profuse, poussiéreuse, parasite… » (p. 60), « grisâtre immobilité » (p. 66).
Ce sont des unités minimales simples, ce que j’appelle architexture, posées sur l’architecture complexe de la phrase frappantes des inversions, les hyperbates en faveur chez les baroques :
« Sans doute, un lieu existait de ce nom » (p. 9) ; « sa quête (dont la forme réaliste et non moins intermittente que la lecture était d’un voyage) » (p. 28) ; « hanter assez qui justement la hanta qu’à la fin il l’écrive » , « on se ferait de l’écrire, une raison. » (p. 56) ; « c’est quelque chose en quête de quoi je suis parti. » (p. 70) ; « une terrible porte, celle qui, depuis le méchant salon sur le vestibule aux gravats, donne. » (p.79)
Transgressions
Sous couvert génétique de grand-père sinon grand-mère, les transgressions de la grammaire sont assumées et revendiquées avec humour : « c’est ici contre l’usage s’exprimer », d’un « monde qui se dérobe à l’inflation verbale, la logique », « ne méprisant pas de faire violence à l’usage » (« Autoportrait en aïeul présomptif », p. 81). Et, dans le même « Pièce », plus loin, une longue inversion, sous ironique prétexte testamentaire, sonne comme une profession de foi littéraire :
« Un destinataire naturel le priver de son bien, un écrit, toutefois, le peut, que l’on appelle codicille, clause, réserve – tout ajout testamentaire qui retire ou retranche ou détourne : mais ici c’est « retourne » qu’il faut écrire à propos de qualités dont on hérite d’un pseudo-donataire et c’est un défi littéraire pur que de pratiquer ce genre juridique singulier, sans autre bien à en attendre en héritage que l’honneur artistique et vain de le relever. » (p.82)
Inversions
Anacoluthe, ordre des mots bousculé, inversion : « quand il s’agit justement de paraître, mais comme dans l’affaire dont il est question, de paraître il ne s’agissait nullement devant qui que ce soit de connu, un tel soin frise l’absurdité. » (p.17) ; « Si, de cette veine-là, des écrits j’en ai commis plusieurs… » (p. 87) ; « tant qu’à la fin, sur mon pantalon, je l’essuie » (p.90) ; « de travailler, je le feindrai encore » (p.91) ; « Depuis qu’il y fut recouru comme à un passage obligé, à quelle usure un air de rien ne se trouve-t-il pas soumis ? » (p.109) ; « d’aller si loin, il n’est pas nécessaire. » (p.81) ; « si à cette maison des fenêtres l’on consent, si pour ces dernières à des vitres l’on se résigne… » (p. 121).
Périphrases
L’expression est directe rarement : « j’y fus aussi peu malheureux que possible » (p. 66), pour « heureux » ? Périphrase et inversion se conjuguent pour dire la dernière heure, la mort : « Avant la dernière, du nombre d’heures dont j’aurai encore la jouissance, le secret est bien gardé par cette maison » (p. 65) ; « un peu d’herbe de Virginie soufflée dans son nez en guise d’encens » (117), dans un nuage, dit la fumée de tabac.
Cette prose, dont la complexité phrastique nous semble relever de la poésie, cette intensification de la langue inattendue en en déjouant les usages quotidiens, attendus, tire aussi son énigmatique charme parfois par des rencontres de sons, qu’il serait trop long dans cet article qui l’est déjà trop de disséquer, posés sur l’incantation de rythmes, ternaire ici :
« céleste, naturelle et nocturne », « une place ou scène ou arène ; » (p. 7) ; « qu’elle imite, qu’elle aime et qu’elle ne tait » (p. 20) ; « «un arabe, un janséniste, un réformé » (p. 87) ; « hâbleur, malhonnête ou pis » (p.88),
ou des coupes métriques jouant les décasyllabes jouxté d’un hémistiche d’alexandrin :
« Que Caran d’Ache fût une personne, / longtemps je l’ignorais » (p. 14), ou frôlant l’alexandrin: « Il pleuvait d’abondance, ce soir-là, à Paris, / sur la place Caran d’Ache » (p. 7), etc
Bris de réel
Ce n’est pas que le réel soit évacué, si révoqué et simplement évoqué par de brefs éclats de puzzles lexicaux auxquels des termes récurrents renvoient, et même d’une lointaine pièce à une autre comme « L’existence de la rue Lepic » (p. 137) finale rappelle l’inexistence de la place Caran d’Anche du tout début, place onirique passant du rêve à la réelle écriture de la rêverie, à la vive envie de vérifier un rêve, ses rives à la dérive onomastique, dérivation et divagation de la ville à la banlieue d’une rue frontière, d’un nom personnel et pseudo, intrigue nominale, onomastique, dans « Mon nom de jeune fille ».
Avec un incipit à la cryptique allusion à « une sorte de confession », entreprise « sans exemple » qui renvoie sûrement à celui des Confessions de Rousseau, « Affaire de genres », pose un génériquement indéfini personnage qui, à l’inverse de l’égocentrique confidence personnalisée du philosophe, prend la pose et se propose de « se faire prendre pour un ou une autre » (p. 17), on traduit : « se travestir », dans un récit et voyage traversés, en train intermittent, de renvois au genre, sexuel, « asexué », vers un mythique « château » et « châtelaine », « asexuée », à la Grand Meaulnes, auquel la fréquence de « conte » renvoie au pays encore des songes.
Très poétique dans cette âme prêtée à une maison, objet non inanimé, mais humainement reconstruite, délabrée, sur des bris, débris, gravats, gravillons, qui, pierre à pierre, auront provoqué un rêve de cataclysme guerrier, « Efforts de guerre » déploie tout un champ (de bataille) lexical et grammatical guerrier, sur les effets et méfaits de la guerre, les vertus morales d’héroïsme, d’un héros narrateur dans les ruines et décombres, qui se voit aussi en Solitaire de Port-Royal, ermite, cénobite, expiant quelque péché ou crime dans cette « thébaïde » louée à un bailleur, reclus, enclavé en soi sans doute pour écrire, ayant rêvé en pyramide de boulets les boulets de charbon de la cave, en engins à chenilles, les tanks, les engins agricoles et, en camp frontalier ennemi, un paisible campement de nomades. Comme la jeune fille souriante rêvée sur le seuil, des visions de mobilier doucement banal, pendule, calendrier, porte-parapluie, des éclairs ou des reflets de réel d’intérieur pictural ou cinématographique :
« l’ombre au moins de ma main remarquée sous la lampe et le souvenir d’un reflet surpris dans la grande armoire à glace » (p.62).
Sans doute la plus simple des « Pièces », « Autoportrait en aïeul présomptif », avec son air de rien de manifeste littéraire, farde l’angoisse de la maladie, des maladies, sous un humour souvent noir de tabagisme et gris grinçant de réprimandes conjugales.
Inversée « Catabase » montante, plus difficile à escalader en ses sommets virtuoses vertigineux, et malgré les paliers de sous-titres que l’auteur nous accorde, on s’encorde, pour grimper, à des références culturelles, de simples noms, auxquels on s’accroche, se raccroche en avouant qu’on pressent, mais ne sait trop, quels abîmes de sens, de sous-entendus cache ce glacis culturel : certes, clins d’œil en passant à Góngora (modèle en phrase et aveuglante obscurité) et son admirateur Mallarmé, Cervantes et son friable et fragile Licencié de verre sur les pentes verglacées, Nietzsche et ses randonnées alpestres, Descartes, l’existence de Dieu et le Dieu menteur, ses réfutations, sa retraite en son « poêle », son Malin Génie qui devient Malien, des clavecinistes dont le mystérieux et malheureux claveciniste Blancrocher (ou Blancheroche) dont il reste un « tombeau » de ses amis musiciens Froberger et Couperin, après sa dégringolade non des gammes mais des escaliers meurtriers de sa demeure.
Intrigue
Texte nourri d’érudition sans cuistrerie, en allusions secrètes telle « Cette glace ne réfléchissait rien » (p.123), qui ferait mieux de réfléchir avant de renvoyer un reflet, semé de jeux de sons, de sens, paradoxes d’oxymores, de « l’immaculée souillure », à cette « pérennité qui était éphémère » (p. 123), cette virtuosité verbale se plaît à de piquants archaïsmes terminologiques, ou termes rares, sertis, défiant la rigidité prêtée au français canonique, dans la souplesse d’une phrase agilement contorsionnée avec une jouissance de retour latin aux origines. Délectation de la langue, l’intrigue, c’est la syntaxe intrigante, mystérieuse qui love en ses volutes ou raideurs échelonnées de construction, des fragments éclatés d’un réel qui en devient onirique : poétique.
Publié Par
Rmt News Int
Sur
Dans
Article/Critique,Danse,Evénements Gratuits/Free Events,Exposition,Festival,Flash Information(s),Livre,Marseille,Musique,News,Région PACA,Save the Date,Théâtre/Opéra |
Commentaires désactivés
[1]
6e ‘FAITES DE LA FRATERNITE’ du Théâtre Toursky les 2 & 3 octobre 2020
Deux jours au rythme de l’amitié, de la fraternité et de l’échange entre les cultures. Pour son 50ème anniversaire, le Théâtre Toursky inaugure sa Saison avec une grande « Faites de la Fraternité ».
Le Toursky, implanté à Saint-Mauront, va de nouveau prouver que ce quartier loin d’être uniquement le « quartier le plus pauvre d’Europe », est aussi surtout celui de la poésie, de la culture et des liens fraternels entre les peuples.
Artistes, associations et citoyens se mobilisent pour faire de cette 6ème édition une « Faites de la Fraternité » inoubliable. Des activités de toutes sortes, pour tous les âges et pour tous les goûts ! Un voyage festif et convivial ouvert à toutes et à tous.
[7]
« Avec le temps, avec le temps, tout s’en va…. Sauf la passion de Richard Martin. Elevé au biberon de la poésie, nourri par l’affection que lui portait Léo Ferré, Richard Martin est un conservateur de l’amitié. Donc de la Fraternité. Le rendez-vous annuel à la Belle de Mai est proche, mais comme tout évènement tributaire de la pandémie, il fait appel à l’ingéniosité, l’engagement, la fidélité et la passion de l’organisateur pour ne pas laisser concéder au Covid la formule farouche ‘Vae Victis’. Brennus n’est pas Martin. Il suffit, pour s’en convaincre, d’écouter Richard et ses amis qui font le tour au jour le jour, des -indications, hésitations, admonestations, contraventions éventuelles- des pouvoirs publics, pour que le rendez-vous soit honoré au théâtre Léo Ferré (Toursky). Et –n’est-il pas vrai- Léo perfuse de son amitié extra-terrestre sa passion pour que Marseille persévère dans ses passions, avec de la poésie, avec des mots… » François Missen, seul journaliste au monde à être récipiendaire à la fois du prix Albert Londres et du prix Pulitzer 1974 (pour Heroin Trail).
Ce sont par les mots de ce grand journaliste spécialiste de Cuba et grand explorateur depuis un demi-siècle des recoins cachés du Monde, connu pour son travail journalistique sur la « French Connexion », que nous a été présentée cette 6ème édition de « Faites de la Fraternité », placée sous le signe d’un nouveau partenariat (ndlr).
Ce diaporama nécessite JavaScript.
Le Crédit Mutuel, partenaire de « Faites de la Fraternité » 6e édition
Partenaire historique des associations, le Crédit Mutuel Méditerranéen soutien à hauteur de plusieurs milliers d’euros cette 6e édition de « Faites de la Fraternité ». Lors de la Conférence de Presse tenue au Théâtre Toursky le 24 septembre dernier, la convention de partenariat a été signée par Daniel LACQUA, Directeur Commercial de la Fédération du Crédit Mutuel Méditerranéen et Richard Martin, directeur du théâtre Toursky (en photo ci-dessus).
Comme le souligne dans un communiqué Bernard Dalbiez, Président du district Marseille du Crédit Mutuel Méditerranéen, absent ce jour pour des raisons professionnelles : « Cet accompagnement ne doit rien au hasard. Notre banque accompagne –au quotidien- des projets portés par des particuliers, des professionnels et des associations. » Des propos qui augurent d’un partenariat sur le long cours entre les deux institutions.
« Qu’est-ce qu’on attend pour faire la ‘’Faites’’ ? Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux… ensemble ? »
Pour conjurer la peur tout en respectant toutes les mesures sanitaires, cette Faites de la Fraternité est ouverte à tous. Des artistes, des associations, des citoyens se sont mobilisés pour que vive la Culture, pour le respect des différences, dans un esprit de partage et d’amitié. Petits et grands s’y retrouvent pour un voyage humaniste et festif.
Photo de Une : de gauche à droite : Thierry MARQUES, vice-président de la Caisse Marseille Pelletan représentant Bernard DALBIEZ, Richard MARTIN, Directeur du Toursky, Marie-Jane VIRRION, Présidente du Conseil de Surveillance de la Caisse Marseille Vieux Port, et Daniel LACQUA, Directeur Commercial de la Fondation du Crédit Mutuel Méditerranéen (ndlr)
Exposition d’affiches interactives sur la thématique du bataillon de la Belle de mai pendant la Commune de Marseille en 1871. Chorale, danse, projection de films, échanges avec le public. Une manifestation proposée par Organon Art Cie. TERRASSE
• 20h00 > 20h30 – DANSE
Solo de danse, « Nous sommes tous frèresoeurs » avec Valérie Miquel sur des textes de Christian Miquel, dit par Zalyfata. Musique de Werner Goos. SALLE LÉO FERRÉ
[9]
• 21h – THÉÂTRE MUSICAL
La Cie Interface présentera son spectacle Vive la vie ! Une ode à la vie et à l’espoir dans l’humanité. Danse, théâtre, cirque et musique : un spectacle total, un tourbillon d’émotions. Représentation supplémentaire pour cause de jauge réduite liée au Covid. SALLE TOURSKY
SAMEDI 3 OCTOBRE 2020
• 10h > 11h – CAFÉ LITTÉRAIRE
Café du dialogue interculturel de la Fondation Anna Lindh avec Forum Femmes Méditerranée. TERRASSE
• 11h > 12h30 – ATELIER CHANT CHORAL
Initiation au chant lyrique proposée par le CALMS (Collectif des Artistes Lyriques et Musiciens pour la solidarité). Atelier ouvert aux familles. TERRASSE. Entrée libre sur inscription : administration@toursky.fr
• 12h30 > 12h45 – DANSE
La Cie Axolot et ses cinq danseurs présenteront leur création « Repère ». Une chorégraphie qui explore le rapport au monde, à l’autre, à soi-même. SALLE LÉO FERRÉ
Repas partagé autour de spécialités africaines concoctées par l’association Union des Femmes du Monde. Animé en musique par le collectif La Graine. Repas + boisson 12€/Réservations : udesfemmes@gmail.com ou administration@toursky.fr
• 14h > 16h00 – PROJECTION
Projection de “Nobody”, réalisé par Hippolyte Chautard et Laurent Le Huan Cua, en présence de Stéphane Rio et le Lycée Saint-Charles de Marseille. SALLE LÉO FERRÉ
• 16h > 16h15 – JEU DE CHAISES !
Création originale de danse par la Cie Axolot sur la confrontation de personnalités. TERRASSE
• 16h15 > 17h00 – EXPOSITION/LECTURE
Exposition de dessins par Marie-Christine Blanc, animée en lecture par Christine Tzerkezos-Guerin (récitante). RESTAURANT LÉO FERRÉ
• 17h00 > 18h30 – CONFÉRENCE AUTOUR DE LA FRATERNITÉ
Grand débat avec Georges Salines & Azdyne Amimour, auteurs de « Il nous reste les mots » (Robert Laffont – 2020). Rencontre entre le père d’une victime du Bataclan et celui de l’un des trois terroristes abattu ce même soir par les forces de l’ordre. Avec la participation de Patrick Simmarano, philosophe. TERRASSE
[10]
• 18h30 > 19h30 – BEATBOX
Atelier initiatique de beatbox proposé par Tressym suivi d’un show de Beatbox avec Mirsa. TERRASSE
• 19h30 > 21h – CUISINES DU MONDE
Dégustation de mets gourmands et colorés proposés par Horizontes del Sur et Union des Femmes du Monde. Tarif unique 15€/ TERRASSE/Réservations : administration@toursky.fr
• 21h – THÉÂTRE MUSICAL
La Cie Interface présentera son spectacle Vive la vie ! Une ode à la vie et à l’espoir dans l’humanité. Danse, théâtre, cirque et musique : un spectacle total, un tourbillon d’émotions. SALLE TOURSKY
Et aussi tout au long de la journée… Stands des associations sur la terrasse toute la journée du samedi !
•• Exposition photos de Jean-François Debienne « Traces d’usines » [11]Le quartier des Rioux sur les hauts de l’Estaque, avec ses impasses, ses ruelles, ses escaliers qui montent et découvrent collines et vallons coincés entre la mer et la ligne tgv, est un lieu de mémoire d’anciennes usines. C’est là où le photographe a choisi de remonter le temps pour se mettre au service d’une odyssée ouvrière à travers une série de portraits en noir et blanc de toute une génération de gens. Vernissage le 6 octobre à 19h. A noter que le photographe sera présent le 2 octobre (ndlr). HALL D’EXPOSITION
•• Diaporama photos autour du projet « Osons le théâtre pour tous » par Maryam Ferrara/PIANO-BAR
Publié Par
Rmt News Int
Sur
Dans
Article/Critique,Coup de Coeur,Flash Information(s),France,Livre,News |
Commentaires désactivés
[1]
Jean-Claude Mathieu, Les Fleurs du Mal. La résonance de la vie, Paris : José Corti, coll. « Les essais », 2020, 613 p.
Il faut d’abord saluer les éditions José Corti. Dans la morne plaine de la production éditoriale, étale, égale dans la médiocrité, dans le naufrage presque généralisé de la littérature exigeante, d’idées, de recherche, d’études littéraires savantes mais à la portée de tous, d’une édition kilométrique généralisée vouée aux best-sellers aussi vite publiés qu’oubliés, les éditions José Corti représentent, dans cet insondable océan, contre vents et marées et modes mercantiles, un irréductible îlot, singulier, de qualité. Son catalogue en témoigne.
Notamment ce dernier ouvrage, de 613 pages : ironiquement, on dirait un pavé par la forme et le poids, mais un pavé dans la mare aux canards caquetants des médias à la mode, une magnifique pierre dans l’édifice déjà imposant de l’œuvre de Jean-Claude Mathieu, une pierre blanche, ou grise par la couverture, mais précieuse à coup sûr, de l’édifice solide et sélect de la collection essais des éditions José Corti. Mais il faut dire vite pour rassurer les lecteurs timorés, que les 613 pages de ce livre de poids, qui vaut son pesant d’or pour les amoureux de Baudelaire, est loin d’être un livre pesant : dans un beau papier, une belle typographie aérée, une écriture aisée dont la clarté est égale à une élégance qui a souvent la beauté de la poésie dont l’auteur a voué sa vie à la servir.
Ancien élève de l’École normale supérieure, Docteur en littérature française, Jean-Claude Mathieu, Professeur émérite des universités en littérature française moderne, entre autres, est spécialiste de René Char et de Philippe Jaccottet ; il a laissé sur ces poètes des études devenues des classiques. Ce dernier ouvrage sur Baudelaire est une très longue maturation de ses réflexions déjà amorcées, il y a près de cinquante ans, dans son livre de 1972 sur Les Fleurs du mal. C’est donc un sommet, un couronnement enrichi de toute son expérience, de ses recherches sur la poésie car il n’y a pas de compartiments étanches entre les poètes, entre leur poésie, même séparés par les genres et les siècles. C’est un puissant monument, nourri aux sources critiques les plus solides d’autres auteurs et commentateurs honnêtement cités, mis en notes et dans la bibliographie.
Les approches de l’œuvre de Baudelaire ont connu toutes les grilles critiques au fil et à la mode du temps : thématique, allégorique, historique, politique, freudienne, structuraliste, etc. Dans ce foisonnement immense de la recherche, qui pourrait être écrasant, décourageant, Jean-Claude Mathieu trace son chemin, ouvre sa voie, trouve sa voix et révèle celle d’une « poésie à l’écoute », bruissante, forcément de bruits, de résonances, de retentissement. Il dit plaisamment, d’entrée, que son livre pourrait s’appeler De la Poésie considérée comme échographie pour traduire cette « écriture à l’écoute des échos qui résonnent au cœur des poèmes majeurs » (p. 7). Certes, il s’agit de ceux des Fleurs du mal qu’on retrouve avec bonheur presque tous in extenso, mais le corpus convoqué par Mathieu est bien plus vaste, il embrasse généralement et généreusement toute la production de Baudelaire et c’est déjà l’une des réussites de ce livre qui sait mettre en écho l’ensemble et la partie, les parties.
Ainsi, il nous fait goûter une vision panoramique et incidente à la fois, une vue de l’œuvre en surplomb jamais plombée par un fourmillement myope de détails : « l’émeute des détails », dont parle Baudelaire, est matée, les détails sont harmoniquement intégrés dans une ligne d’horizon harmonieusement significative où ils prennent place : on va de la partie microscopique de la syllabe, du phonème infime détaillé, savoureusement analysé, comme murmuré à l’oreille, à des échos de sons, de sens aussi, de sensations, qui renvoient de l’infime à un infini, à une macroscopique totalité audible et compréhensible, sensible, de l’œuvre. On passe de la sorte avec délectation du poème à la strophe, de la strophe au vers sans jamais perdre le sentiment de l’œuvre totale ni le propos global de l’exégèse. La vision de Mathieu me fait penser à celle, aiguë, d’un satellite qui embrasse la totalité du monde et zoome vertigineusement sur un détail imperceptible à l’œil nu, passant de l’infiniment grand à l’infiniment petit, du macroscopique au microscopique.
Avec passage perpétuel de l’œil à l’ouïe puisque, naturelle correspondance, les sons et les couleurs se répondent, comme disait déjà le Baroque, la musique est peinture sonore et la peinture, musique muette, d’ailleurs, je le rappelle aussi, un même registre lexical dit leurs palettes communes : chromatisme, spectre sonore ou pictural, harmonie, gamme de tons (p. 468 469 473-478). La couleur brute nécessite le même processus pour devenir peinture que le bruit pour devenir son et, le son organisé, pour devenir musique, concordante ou discordante : « Et ce monde rendait une étrange musique », vers de Baudelaire et chapitre de Mathieu.
Ainsi je l’avoue, cette approche sensuelle de la poésie, par le son, la sensation visuelle, picturale, musicale, ne peut que séduire le musicien et polyglotte poète que je suis, bercé par les versicolores musiques et couleurs de plusieurs langues, leur pulsation intime. La poésie, disait Valéry, est « hésitation entre le son et le sens ». Et la vue, ajouterait Mathieu. D’une superbe formule dont le son fait aussi sens, « la virulence sonore du visuel » (p. 473), il condense à merveille cette correspondance de la poésie, qui est toujours mise en scène et musique de la parole visualisée dans le verbe.
Par ses pages, c’est un livre lourd, mais de sens, de sensations, géométrique par ses démonstrations, mais si fin aussi autant par ses analyses que son écriture. Écoutez ici, ici, collant au texte et le disant, cette phrase soulevée sur des n et m, par de molles vagues accentuelles, des lames de rimes assonantes internes doucement crêtées de l’écume des a toniques jouant contre un a atone :
« Une lAngue qui serA de l’Âme pour l’Âme » ; plus loin, dit-il, « Ambre et chambre, la nasalisation donne sa résonance à la langue d’âme »
et cela résonne en nous, phrase aussi évocatrice qu’explicative. Écoutez encore ce jeu musical des allitérations, cet envol vibrionnant de V volatiles dans cette phrase : « la volubilité perpétuellement inventive de la vie » (p. 337).
Bonheurs d’expression qui expriment, en fait, un commentaire qui dit l’osmose entre l’auteur et le commentateur.
Benito Pelegrín
Jean-Claude Mathieu, Les Fleurs du Mal. La résonance de la vie, José Corti.