Capriccio mortal…

Les caprices de Marianne d’Alfred de Musset
Mise en scène Françoise Chatôt
Chorégraphie David llari, l’assistant de Franck II Louise
Avec Alice Belaïdi (Marianne), Guillaume Clausse (Octave) Grégoire Roger (Coelio)
Agnès Audiffren (Malvolio et Ciuta), Cathy Darietto (Hermia), Pierre François Doireau (Tibia et un domestique) et Philippe Séjourné (Claudio) ainsi que les danseurs de la Cie Sun of Shade /Musique : Dominique Viger
Jusqu’au 6 décembre au Gyptis, 136 rue de Loubon, 13003 Marseille
Tel : 04 91 11 00 91/ Les mardi, vendredi et samedi à 20H30 et mercredi et jeudi à 19H15.
Durée 1h20
En tournée : le 9 décembre au Théâtre Armand à Salon de Provence à 19h.
Info : 04 90 56 00 82
Coelio, jeune aristocrate romantique, au regard ténébreux, est amoureux fou de la belle et bigote Marianne, mariée à un vieux Barbon jaloux, juge de son état. Incapable d’approcher la jeune femme, il demande à son meilleur ami, Octave, un débauché fin d’esprit, cousin de Marianne, de lui servir d’entremetteur. La jeune femme, se voulant fidèle aux principes qui lui ont été inculqués, refuse les avances par procuration de Coelio et s’en va raconter l’entrevue à son époux. Ce dernier n’y voit là que stratagème pour égarer sa jalousie maladive, persuadé qu’elle a des amants. Marianne décide, sur un coup de tête et de colère, de prendre amant : elle donne rendez vous à Octave le soir même, dans le jardin. Le jeune homme, en ami fidèle, envoie Coelio à sa place. Les deux hommes ne se doutent point du guet apens tendu par Claudio...
A partir d’une intrigue simple, Musset a su décrire le mal qui rongeait son époque, ce mal être et mal vivre d’une génération, hélas toujours d’actualité.
Les comédiens au jeu naturel déambulent dans un décor mobile constitué de murs de pierre épais recouverts d’une peinture blanc cassé vieillie. Une scénographie sobre, découpant l’espace scénique en plusieurs espaces de jeu occupés, côté cours par le couple Marianne-Octave, côté jardin par le couple Coelio-Octave jusqu’au final où les personnages traversent cette frontière invisible, Coelio mourant côté cours, Octave et Marianne se retrouvant, pour leurs adieux, côté jardin.
Grégoire Roger est un Coelio sombre, ténébreux, un héros romantique moderne. Bien qu’il soit regrettable que son personnage soit trop effacé, ses apparitions (à noter sa forte présence scénique même lorsqu’il est cantonné à se morfondre contre un mur) sont empreintes d’une mélancolie qui n’est point larmoyante : une noble force se dégage de son regard noir et les mots tombent de sa bouche tel le sang jaillissant d’une blessure ouverte. Face à lui, Octave, le libertin fantasque et aviné. Guillaume Clausse -quoi que légèrement cabotin- est extraordinaire dans le rôle d’Octave et ses extravagances gestuelles : il joue des claquettes, se dandine, danse outrancièrement, se balançant tel un ivrogne, jouant avec Coelio tel un enfant. Il se révèle être un jeune comédien énergique et ironique à souhait lors du duo duel avec Marianne (une première rencontre fort drôle) ou avec le juge (où il fait montre de grande finesse dans ses réparties savoureuses). Il change radicalement de jeu en fin de spectacle : tenant Marianne tout prêt de lui, il lui dit en toute simplicité, avec un sérieux et une évidence étourdissants : « mais je ne vous aime pas, Marianne, c’était Coelio qui vous aimait ». Un renversement magnifique, symbole de la profondeur de son désarroi.
Quant à Marianne… Nous somme face à une Marianne moderne, féministe et en colère contre son idiot d’époux. Alice, à la voix roque et à l’énergie électrisante, vive et sarcastique, voire colérique, fraiche et belle, ne semble hélas pas à son aise dans ce rôle ainsi vêtue d’une robe aux manches bouffantes ne lui seyant guère. Cela est bien dommage tant elle nous avait grandement étonnée lors de sa prestation au Chêne Noir cet été. Son jeu devient néanmoins notablement plus intéressant lorsqu’elle se dévêt de son carcan : provocatrice, vêtue d’un linge léger, elle devient femme. Une femme libre et amoureuse.
Agnès Audiffren campe, avec burlesque, une servante masquée extravagante, vêtue à l’espagnole, et un valet résigné. Cathy Darrietto est une mère élégante, légère dans sa jolie robe aux volutes délicates et à juste titre, inquiète pour son fils dont elle prédit l’avenir funeste. Philippe Séjourné -qui remplace Jacques Hansen- est impeccable en vieux barbon impérieux, grotesque au sens propre du terme. Quant à son complice, il est très justement incarné par un jeune comédien que nous avions pu découvrir l’an passé dans Ruys Blas.
Du point de vue de la mise en scène, Françoise Chatôt innove avec intelligence et finesse : elle a su introduire de très beaux moments de danse hip hop qui viennent fort à propos s’intercaler entre les scènes. Les danseurs masqués, vêtus à façon des troubadours, encerclent les personnages, tels des farfadets malicieux ou des oiseaux de mauvais augure, parodiant avec brio les mascarades carnavalesques. Leur danse acrobatique confère un aspect inquiétant au récit de cette société décadente, envahissante, omniprésente, laissant présager une fin malheureuse à cette histoire d’amour impossible. Le tout est judicieusement accompagné d’une musique mêlant rythmes rock et sonorités hiphop, musique langoureuse et poignante, vive et électrique à l’image de la mise en scène. Sans temps mort.
Au final, nous avons assisté avec plaisir à un Musset hispanisant (tant dans la ligne des costumes que dans les masques goyesques et effrayants), original, rondement mené et bien interprété. La mise en scène moderne de cette pièce de Musset révèle à merveille le texte (à noter la bonne diction des comédiens), le servant fort à propos, nous le faisant gouter sous un jour neuf sans pour autant le trahir. Un pari audacieux réussi qui a conquis le cœur des jeunes gens venus ce soir là! DVDM
Photos signées F. Mouren Provensal