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BONHEURS DE JIMMY JACKSON : En quarantaine, dernier seul en scène de Jean Jérôme Esposito

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Une pièce de Fayçal Oubada
Mise en scène : David Pagliaroli
Avec Jean-Jérôme Esposito

Au théâtre Toursky jusqu’au 11 janvier 2020 (espace Léo Ferré/21h)

Après Récit de mon quartier, Jean-Jérôme Esposito revient avec un nouveau seul en scène qui traite de la crise de la quarantaine.

 « Vieillir, c’est comme se retrouver dans des toilettes turques, on sait que ça va être difficile, tu essaies quand même et finalement tu te retrouves inexorablement dans la merde » déclare-t-il le jour de ses 40 ans, lui un homme accompli avec femme et enfant, monospace et abonnement à netflix, qui va tout quitter en quête de bonheur. Mais voilà, le monde a bien changé en 20 ans….

Cette fois-ci, le texte n’est pas signé de Jean Jérôme Esposito mais FAYÇAL OUBADA qui tient la dragée haute au RÉCIT DE MON QUARTIER du premier. Un solo époustouflant où le poétique jongle avec le trivial, l’angoisse avec la jubilation…

Le corps habité d’Esposito (qui se paie le luxe un moment d’être déshabillé), exulte sans souffler dans une virtuosité aussi étonnante que pertinente ! Et le voilà qui chante, et le voilà qui danse, et le voilà qui boxe, bien sûr ! Petit clin d’œil à son autre passion…qu’il enseigne par ailleurs.

Une radiographie de La Marseille populaire, en corps et en voix, en même temps qu’une dénonciation de force diktats d’Aujoud’hui ! De temps en temps, VOLTAIRE montre le bout de son nez, avec l’accent marseillais… Et c’est encore mieux.

Nous découvrons un univers entier qui nous chamboule grâce à cet acteur qui nous bouleverse! En prélude, deux jeunes acteurs ont interprété brillamment un texte de MELQUIOT et de KERRY JAMES.

JM

Affiche: EN QUARANTAINE © Ismael Ouazani

Le théâtre populaire, l’exemple de Jean Vilar

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Le théâtre populaire est né en Grèce au Ve siècle avant J.-C. Les représentations étaient données lors des fêtes en l’honneur de Dionysos. Les pièces étaient interprétées par des membres de la cité. Ces fêtes rassemblaient l’ensemble des citoyens et traitaient poétiquement de sujets importants. Elles posaient déjà les interrogations qu’on retrouvera dans tout le théâtre populaire : faut-il désobéir aux lois de la cité pour rester fidèle aux lois sacrées ? La justice humaine est-elle compatible avec la justice divine ? Qu’est-ce qu’une exigence morale ?

Au Moyen-âge, on propose au peuple des scènes de la vie du Christ et des passages des Evangiles, ce sont les mystères. L’histoire divine devient populaire, elle sort de l’église jusqu’au parvis et gagne les places publiques, donnant aux citains qui se massaient autour de la triple scène en bois le sentiment de participer à une œuvre collective.

Quelques siècles plus tard, William Shakespeare s’inscrivit pleinement dans l’esprit de ce théâtre citoyen. L’ensemble des classes qui composaient la population assistait aux tragédies et comédies du poète de Stratford. En offrant par ses pièces de véritables leçons d’histoire, en célébrant les plus nobles sentiments humains tout en révélant les plus bas, il montra combien il avait à cœur d’élever ses concitoyens.

En France, en décembre 1793, le Comité révolutionnaire affirme que « les théâtres, les fêtes font partie de l’instruction publique. ». Cent ans après, un comité pour la création du théâtre populaire composé d’écrivains, de dramaturges, parmi lesquels on compte Maurice Pottecher, Romain Rolland et Emile Zola, adressèrent une lettre en 1894 au Ministre de l’Instruction et des Beaux-Arts. Parallèlement, des députés de la gauche jaurésienne déposèrent des projets de lois relatifs à l’organisation d’un théâtre populaire, mais qui n’aboutirent pas.

Deux hommes de théâtre œuvrèrent concrètement pour une réelle démocratisation théâtrale : Maurice Pottecher qui créa le Théâtre du peuple en 1895 à Bussang dans les Vosges, sur le fronton duquel il fit graver les mots : « Par l’art, pour l’humanité » ; et Firmin Gémier qui eut l’idée de créer un théâtre national ambulant, sous la forme d’un grand chapiteau, qui parcourut la France, la Belgique et la Suisse durant les étés 1911 et 1912 pour montrer à un public de province les meilleurs spectacles élaborés dans les salles parisiennes.

Malgré l’abandon des projets de lois évoqués plus haut, le premier gouvernement qui agira pour une démocratisation de la culture, donc du théâtre, fut celui du Front Populaire. Puis dans les années qui suivirent la Libération, Jeanne Laurent, devenant en 1946 sous-directrice des spectacles et de la musique à la Direction Générale des Arts et Lettres au ministère de l’Education Nationale, outre la création des premiers centres dramatiques nationaux en province, nomma Jean Vilar à la direction de T.N.P. en 1951.

Jean-Vilar-1952-Théâtre National Populaire de Chaillot-©J.Rabaté

Jean Vilar est né à Sète le 25 mars 1912. Son père était un modeste boutiquier chausseur, farouchement républicain. Ce dernier avait une passion, la lecture, et possédait une armoire et un grand placard bourrés de livres, des centaines de volumes de la bibliothèque populaire : Hugo, Balzac, Zola, Shakespeare, Goethe… Il jouait du violon et insista pour que son fils en joue, comme il s’assura qu’il étudiât le grec et le latin.

Avec un billet de mille francs en poche, le jeune Jean Vilar se rendit à Paris pour étudier en auditeur libre au lycée Henri IV. Il lit alors, crayon en main, Pascal, Homère, Shakespeare, Rousseau, Hugo, Stendhal, Gide, Valery, Beaumarchais, Thucydide, la littérature du Moyen-âge, Platon.

En 1933, entraîné par un camarade, Vilar découvre L’Atelier de Charles Dullin où il assiste à une répétition de Richard III de Shakespeare. Il suit par la suite les cours de Dullin, et après avoir quitté le collège Sainte Barbe, vivra quatre ans dans son théâtre où il apprendra le métier. Dans l’association Jeune France, auto-dissoute en 1942, puis dans la compagnie La Roulotte, il fera une tournée dans la France profonde. Il y connut l’expérience inappréciable de l’Illustre Théâtre : jouer sur des places de villages, dans les basses-cours, dans les cafés et les salles de bals.

En 1947, il soumet à la municipalité d’Avignon le projet d’un renouveau du théâtre populaire, d’un contact direct avec le public. Il met en scène trois créations dramatiques au Palais des Papes, Richard II de Shakespeare, Tobie et Sara de Paul Claudel et La Terrasse de midi de Maurice Clavel. C’est la naissance du festival d’Avignon qu’il orchestrera pendant 22 années.

Puis en 1951, il prend la tête du Théâtre National Populaire qu’il dirigera jusqu’en 1963. Et c’est dans ces deux cadres, T.N.P. et Festival d’Avignon, que Jean Vilar fera vivre le théâtre populaire, combinant les métiers d’acteur, de metteur en scène, de directeur de théâtre, de pédagogue, d’enseignant, de conférencier, de journaliste, de militant. Car pour lui, son travail était un véritable apostolat, une mission au service du peuple. Le manifeste de Suresnes, écrit à l’occasion du lancement du T.N.P. est parfaitement clair : « L’art du théâtre est né de cette passion calme, ou hantée de l’individu, de connaître […]. Il s’agit d’apporter à la partie la plus vive de la société contemporaine, aux hommes et aux femmes de la tâche ingrate et du labeur dur, les charmes d’un art dont ils n’auraient jamais dû, depuis le temps des cathédrales, êtres sevrés. Il nous faut remettre et réunir dans les travées de la communion dramatique le petit boutiquier de Suresnes et le haut magistrat, l’ouvrier de Puteaux et l’agent de change, le facteur des pauvres et le professeur agrégé… »

Son principal souci était de réunir ce public composé de toutes les classes et de toutes les professions, avec une forte représentation des plus démunis au plan culturel comme au plan économique. Il multiplia les contacts, non seulement avec les comités d’entreprise, mais aussi avec de nombreuses associations auxquelles furent souvent réservées à des prix dérisoires les avant-premières de Chaillot. Il créa des « universités populaires itinérantes » : il envoyait des membres de son équipe dans les usines pour y lire des textes classiques, puis s’entretenir avec les ouvriers de leurs problèmes et de leurs conditions de travail respectives.

Il voulait que les Français retrouvent l’esprit de la fête, leur montrer que le théâtre sérieux, le théâtre citoyen, n’était pas ce lieu où l’on s’ennuie. Il organisa la première rencontre sous la forme d’un « week-end artistique ». Pour un prix bas, le public pouvait, le premier jour, entendre un concert de musique suivi par un dîner et une pièce classique. Furent organisées, par exemple, les nuits du T.N.P. consistant en un « apéritif-concert » suivi par une grande pièce poétique comme Le Prince de Hombourg, Le Cid ou Lorenzaccio.

N’ayant jamais dissimulé son admiration pour le théâtre antique et Shakespeare, il souhaitait que le public soit « participant », terme qu’il préférait à « spectateur », en stimulant son imagination. En hommage et par goût, il utilisa souvent le « rideau noir ». Il n’éprouva jamais le besoin « d’habiller la scène ». Les tréteaux nus, des plateaux dépouillés de tout obstacle à la libre expression de la vision de l’auteur, donnaient au public du T.N.P. la latitude nécessaire pour imaginer et ainsi participer à l’acte créateur. Pour Avignon, Vilar voulait que le décor naisse de l’effet combiné des costumes, de la lumière, de la musique et de quelques accessoires, retrouvant le style du théâtre élisabéthain avec sa nudité, et redécouvrant les leçons des grands théâtres grecs du passé.

Profondément respectueux de l’auteur et de son œuvre, il estimait que le metteur en scène, lui préférant d’ailleurs le terme de « régisseur », ne doit pas imposer trop fortement sa marque. La présentation de l’œuvre était conforme à l’original grâce à la compréhension et au respect quasi religieux que Vilar portait au texte écrit « J’étais de ceux, je le suis encore, pour qui la pensée de l’auteur, même si je lui donne un sens que n’aurait pas voulu l’auteur, est la chose primordiale. Je tâche de retrouver la pensée de l’auteur, c’est ce qui guide mon travail. »

Le théâtre populaire doit s’intéresser de près à la vie de la cité, non pas aux querelles locales et politiques de la cité, mais à ces courants de pensées et d’idées qui circulent à travers le monde depuis que le monde est monde, car « Le théâtre populaire n’est pas un théâtre de consommation culturelle, il permet comme jadis à Epidaure, comme aujourd’hui à Avignon, d’aborder sereinement les idées citoyennes. » L’individu est au centre dans la dramaturgie de Jean Vilar. La plupart des pièces qu’il choisit s’adressaient aux spectateurs en tant que personnes impliquées dans la vie politique, dans la vie publique, et elles tentaient d’aiguiser leur prise de conscience du processus historique, de les guider dans « l’art d’être citoyen ».

Mais il n’est pas question de transformer l’expérience théâtrale en une leçon de morale ou un meeting électoral. Certes, Jean Vilar ne concevait pas l’art dramatique comme un simple jeu d’esthète. Et certes, « le théâtre s’adresse à des foules adultes, à des gens heureux d’être ensemble et communiant pour un principe élevé. », mais « il ne lance aucun mot d’ordre ». Il ne faut jamais oublier que jouer la comédie ou interpréter une tragédie, c’est pratiquer un art. Et pour qu’il s’exprime pleinement, Jean Vilar pensait qu’il fallait donner de l’air ou de l’aile à notre théâtre en l’accouplant intimement à la poésie. Car le théâtre « […] apporte enfin la Vérité puisqu’elle est beauté d’abord. Il est le double indispensable des actions humaines. Il est la poésie en action […] ».

Animé par une foi inébranlable, travailleur infatigable et artiste passionné, Jean Vilar a réussi à gagner son pari : attirer un public nombreux et diversifié au théâtre populaire. Rien que le bilan du T.N.P pendant la période de 1951 à 1963 où il fut son administrateur est impressionnant : Cinquante-cinq pièces y furent mises en scène pour un total de 3 482 représentations ayant attiré 5,2 millions de spectateurs.

Malgré la réussite de l’action de Jean Vilar, l’aide de l’État n’a jamais dépassé le quart des recettes du T.N.P, qui recevait la subvention la plus faible des trois théâtres nationaux de l’époque. Les efforts de Vilar pour obtenir un budget plus adapté échoua. Face au refus constant du gouvernement de renégocier le contrat du T.N.P., Vilar quitta son poste de directeur en 1963.

Puis éclatent les événements de mai 1968. Vilar éprouve de la sympathie pour le mouvement, comme bien des artistes. Mais les contestataires remettent en cause les répétitions théâtrales, les institutions sont contestées. La composante anti-autoritaire et anti-constitutionnelle du mouvement cherche à ébranler le festival. Vilar est violemment mis en cause par des artistes et des intellectuels contestataires qui lui reprochent son autoritarisme, et certains jeunes le conspuent aux cris de « Vilar égale Salazar ! » et « Vilar ! Béjart ! Salazar ! ».

Rejeté par la jeunesse, Jean Vilar en a le cœur brisé, au sens figuré comme au sens propre. Il fera un infarctus à l’automne. Il en fera un second le 28 mai 1971 et en meurt.

Malgré sa disparition, l’esprit du théâtre populaire doit continuer à vivre sur les scènes de notre pays et d’ailleurs. A notre époque où de puissantes industries du divertissement façonnent et occupent les esprits pour vendre leurs produits standardisés, jamais le besoin d’un tel théâtre citoyen, que l’on pourrait qualifier ainsi : « un théâtre du peuple, par le peuple et pour le peuple », n’a été plus nécessaire.

Laurent Sauzé

copyright photo: DR

Ma parole! de et avec Vincent Roca

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Vincent Roca est un humoriste, écrivain. Il a été chroniqueur à l’émission « Le fou du roi » sur France Inter. Le 9 mars 2011, il obtient le grand prix Raymond Devos, prix destiné à récompenser un artiste dont l’œuvre ou l’action contribue au progrès de la langue Française, à son rayonnement et à sa promotion. Depuis 1989, il compose des textes pour des pièces de théâtre (Allegro ma non troupeau) ou en collaboration (mots et usage de mots) où il est mis en scène. Il écrit aussi plusieurs spectacles où il est seul en scène (Delirium des mots), le dernier étant Ma Parole.

Sur la scène, quelques objets épars, un bureau, deux chaises, une sonnette et l’arme suprême pour tout bon sniper de la langue française… un dictionnaire. Dans l’obscurité, focus sur le fond de scène : une poursuite s’allume tout doucement et nous découvrons Vincent Roca de dos. Il ne veut plus parler ou plus précisément ne plus dire de « mots ». Il explique avec délicatesse et finesse pourquoi il refuse de parler et nous raconte le commencement  de la vie, de sa vie plus particulièrement, sa Naissance. Tout au long du spectacle, Il passera de thèmes en thèmes divers et variés, comme  le Suicide, Proust, le Dictionnaire, les Pizzas etc. Nous sommes face à un funambule, un équilibriste des mots et des pirouettes grammaticales. Sa maîtrise des mots est parfaite, il peut ralentir son élocution pour faire passer un message subtile, ou débiter son texte avec fougue pour enivrer le public. Il gère son espace scénique avec précision et sans fausse note et il est d’une justesse remarquable.

Cette pièce nous fait comprendre combien les mots sont précieux et que malgré l’influence grandissante de l’anglais dans la vie de tous les jours, la langue française reste encore un terrain de jeu qui séduit notre imaginaire. Benoit Bertrand Corso

 

Infos pratiques

Vincent Roca – Ma parole ! de Vincent Roca

En tournée du 02/01/2020 au 11/01/2020

Theatre Du Grand Rond, 23 Rue Des Potiers 31000 Toulouse

Création le 7 juillet 2017 : Théâtre Le Petit Chien (Avignon)

Mise en scène : Gil Galliot/Interprétation : Vincent Roca

Lumières, musique et régie : Roland Catella/ Son : Pascal Lafa

Vu au Théâtre Toursky le 17 décembre 2019 à 21h

Copyright photo : DR

ORPHÉE AUX ENFERS

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Opéra bouffe en deux actes
Livret d’Hector Crémieux et Ludovic Halévy

COPRODUCTION
Théâtre Municipal de l’Odéon / Opéra Grand Avignon / Grand Théâtre de Reims

Marseille, théâtre de l’Odéon, 14 décembre 2019

ENFER DIVIN

Par la qualité de la mise en scène de Nadine Duffaut, des décors d’Éric Chevalier, des costumes de Katia Duflot, de la direction musicale enflammée d’Emmanuel Trenque, l’interprétation d’une troupe brûlant les planches, cet Orphée aux Enfers, était comme un cadeau anticipé de Noël.

L’Œuvre

L’opéra-bouffe hilarant d’Offenbach et consorts, Orphée aux enfers, créé pour sa première version en 1858, en 1874 pour la seconde, est une irrésistible parodie de l’Orphée et Eurydice, célèbre opéra de Gluck créé à Vienne en 1762, en italien, remanié, en 1774 en, français, à Paris, dont Berlioz tira version en 1859 pour la grande contralto Pauline Viardot García, avec un énorme succès dont témoigne l’hommage bouffe que lui rendit Offenbach. Il en parodie des passages, dont le fameux lamento « J’ai perdu mon Eurydice », entonné en écho par Diane, Vénus et Cupidon.

Dans cet opéra-bouffe, le mythe est plus que mité, dynamité. Pour mémoire mythologique oublieuse : Orphée, demi-dieu de la musique a tout pouvoir sur la nature, les animaux sauvages le suivent en douceur, sa voix attendrit même les pierres. Il a épousé la nymphe Eurydice ; piquée par une vipère, elle meurt. Désespéré, il n’hésite pas à descendre aux Enfers pour convaincre, en vaincre les dieux par la beauté de sa musique et de son chant et ramener au jour sa chère femme, qu’il perd en se retournant malgré l’interdit du dieu. Orphée et Eurydice, sont le couple amoureux idéal.

Ici, c’est le couple bourgeois rongé par l’habitude, un mari et une femme fatigués l’un de l’autre. Orphée est chez Offenbach un médiocre compositeur, un violoniste dont Eurydice, quel supplice, si elle est piquée, c’est de rage : elle est à cran contre le crincrin de son violoneux de mari. Eurydice déteste Orphée qui le lui rend bien, chacun cocufiant l’autre.

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Réalisation

On aime, dans les réalisations de Nadine Duffaut, avec la densité culturelle, alliée au sens musical, la sensibilité sociale. Les décors d’Éric Chevalier à cet effet sont parlants avec des vitrines d’enseignes commerciales du temps : une rue fin XIXe ou début XXe siècle, un atelier de la jeune fée électricité, un salon de coiffure masculin féminin, une épicerie si l’on s’en souvient bien, et la boutique du luthier Orphée, premier Prix de violon du Conservatoire. Sur cette rue ou place, chacun passe, chacun va, pas drôles de gens que ces gens-là, petit monde d’un autre monde, pas celui du grand ni des dieux, modestes travailleurs vaquant ou allant à leurs occupations, des boulangers, un vitrier, un balayeur, une bonne d’enfant poussant le berceau, des membres de l’Armée du Salut, une religieuse, un curé, une chanteuse des rues à la Piaf, un photographe paparazzi, genre espion à lunettes noires ou inspecteur échappé d’une série, Bogart par le feutre, Colombo par l’imperméable avachi (Jacques Freschel promu en Charlot à la fin). À moins qu’il ne soit en mission de filature conjugale car filant l’adultère voici, couleur cocu, canaille jaune canari, ou plutôt serin, guère serine, l’Eurydice pimpante d’Amélie Robins, jolie comme les boutons d’or et bleuets invisibles qu’elle cueille de l’absent champ de blé : d’emblée, pas besoin de presse à scandale, elle s’empresse, coquine coquette et cocotte cocottante, d’une lumineuse voix guère intime, de mettre le public dans la confidence en publiant ce qu’il ne faut pas publier :

« N’en dites rien à mon mari !» hi-hi.

Ah, ah ! la friponne file le parfait mais occulte amour avec Aristée, berger d’Arcadie « ivre de mélodies » dont l’archaïque couplet a de sournoises douceurs du miel de ses abeilles, en fait faux pastoureau mais vrai maître des Enfers, le sardonique Pluton auquel Marc Larcher, déguisant traîtreusement sa voix de ténor puissant, donne de mielleuses demi-teintes innocentes : la ténébreuse beauté du diable chrétien (inconnu des Grecs) pour le diable au corps d’Eurydice dans ces païennes et mythologiques amours. On ne sait plus à quel sein, pardon, saint, se vouer dans ce méli-mélo cultuel et culturel.

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Orphée le luthier, lutinant (musicale fatalité) une nymphe, survient pincé par sa femme qui en pince pour un autre. L’épouse volage retourne la situation : l’Eurydice peu ménagère s’avère une mégère guère apprivoisée prête à bouffer son Orphée d’époux : sauf la touffe artiste de ses cheveux qui ne bouge pas d’un poil, le pauvre demi-dieu doit sentir ses poils se hérisser devant l’hystérie agressive de sa conjointe qui le fait reculer de peur. Lyre du mythe oblige, lyriquement, il a beau clamer et déclamer son chant, s’il attendrit la nature, et nous tant la voix de Samy Camps est bellement rivale du fallacieux berger, sa femme excédée, exaspérée, exagérée (lui reprochant ses vers hexamètres) n’en est guère attendrie. Quelle scène, grands dieux, le beau gosse et la belle garce ! On serre les poings, compte les points. Décidément, Eurydice ne s’en laisse pas conter et touche la corde sensible, celle du violon d’Orphée, atteint dans sa fibre. Touché mais pas coulé, le benêt, le berné, brandit l’arme fatale et finale, non l’instrument du mythe mais son violon, et menace la vipère (qui n’en sera pas piquée) de son dernier concerto d’une heure et quart. La voilà pantelante, suppliante à ses genoux avec des aigus de détresse de soprano colorature stressée tandis que le jeune premier d’époux, ricanant de sadisme, se gratte le violon non sur le toit mais sur le sexe de bonheur orgiastique tel un Elvis déchaîné entamant une danse guerrière tandis que son concerto, assez concertant, est joliment joué derrière un drap sur scène par la violoniste de l’orchestre, mercenaire pour les beaux yeux et la bourse du bel Orphée.

Tout est, naturellement, à un train d’enfer mené en sous-main infernale par le machiavélique Pluton au noir sourcil et à l’éclatante dentition carnassière qui a soufflé à Orphée souffrant l’involontaire crime parfait : mettre un piège à loup contre l’amant dans lequel, voulant le protéger, tombe son amante. Sacré Diable ! Le voilà dévoilé à nous tel qu’en lui-même, pétant le feu, peu platonique Platon, pardon, Pluton sorti de sa caverne infernale, béret rouge, lavallière flambante et veste flamboyante sur sexy pantalons en cuir noir, tel un fougueux meneur de revue (non corrigé), entouré de ses boys et girls, loubards très hard gay et rock gothique et lubrique, à voile et vapeur infernale.

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Et voilà Eurydice interdite partant, non pour le vert paradis des amours enfantines mais pour l’alléchant enfer des adultes plaisirs non interdits. Épouse enfin parfaite —elle est morte—elle laisse poliment ce mot d’explication à son époux :

« Je quitte la maison parce que je suis morte,

[Aristée est Pluton] et le diable m’emporte. »

Son mari qui n’en est guère marri, il en chante et danse de joie. Mais voici, empêcheur de danser en rond, un personnage apparu au lever du rideau, L’Opinion publique, trouble-fête, toujours

« Prête à sortir de la coulisse, / Comme un deus ex machina ! »

C’est la douche écossaise, froide sur Orphée brûlant d’amour pour une autre. Mais cette Opinion publique, l’avez-vous bien vue, si vous l’avez entendue noblement proclamer qu’elle fustige l’adultère entre époux —mais seuls ceux sur scène, rassurez-vous public au bras de votre maîtresse ou amant ? Regardez-la bien : blondasse Marylin, ruban canaille de guingois et robe à la guimauve rose pour affaires peu moroses d’adultères de la sale scène immorale et non de la salle pleine de spectateurs douteux, c’est, voix de velours sur le fer féroce des paroles morales, Marie-Ange Todorovitch, démarche langoureusement chaloupée, impériale, impérieuse Opinion Publique (ppppp, allitération inévitable) un peu pute tout de même, non ? disons cagole ou mère maquerelle. Sous son aile en tous les cas, prenant Orphée au chantage du qu’en dira-t-on dans sa bourgeoise clientèle qu’il risque de perdre, elle le traîne, elle l’entraîne non vers les enfers odieux mais vers le paradis des dieux olympiens pour réclamer de Jupiter qu’il lui rende Eurydice, non certes pour raccommoder un couple qui n’existait plus, plus lié par la haine que l’amour, mais juste pour ce grandiose défi immortel, unique, paradoxal, d’un époux voulant retrouver sa femme :

« Pour l’édification de la postérité, il nous faut au moins l’exemple d’un mari qui ait voulu ravoir sa femme. »

[5]

D’Orphée à Morphée il n’y a qu’une lettre, et la montagne à gravir : on grimpe dans l’Olympe où les dieux, sans grande vigueur olympique roupillent, ronflent : « ron, ron, ron », bercés par Morphée le dieu du Sommeil puisqu’en ce lieu, en somme, le seul bonheur, c’est le somme. Sans sommier :affalés les uns sur les autres, accoudés à des tables de bistrot de petit déjeuner. Arrive à pas de loup, l’Amour, Éros en grec, Cupidon en latin, casquette vissée sur la tête. Fonction amoureuse oblige, il « a fait l’école buissonnière », gavroche galopin, garnement dégingandé, poulbot pas pied bot, bondissant comme un ressort puisque, bien dansante et chantante, Julie Morgane l’incarne. Digne fils de sa mère Vénus qui a découché (et couché avec qui ?) laquelle rente en tapinois (sans tapin indigne d’une déesse), attirant dans son sillage lascif, venu du rivage des songes tant il est somnolent, son amant peu flambard, le Mars guère martial de Mikhael Piccone, dans la lune lunetté, béat, hébété, bouche bée non devant Hébé absente, mais devant la divinité de Cythère, la belle Perrine Cabassud.

Tout le corps complet des dieux est réveillé par la sonnerie de cor (beaucoup de cornes en ces lieux) de la chasseresse Diane, aux voluptueuses formes flamencas de Caroline Géa, moins pudique que lubrique, pleurant à grand renfort de Kleenex, « tontaine tonton », son Actéon voyeur de ses bains exhibitionnistes intimes, transformé en cerf dix cors par Jupiter jaloux de la réputation terrestre de sa chaste fille, dévoré par les chiens de la belle déesse. Elle se récrie, récusant le donneur de leçons guère exemplaire, éveillant les soupçons de sa divine épouse, la dondonnante Junon de Jeanne-Marie Lévy.

Jupiter, tonnant pas détonant, tonitruant de longues tirades morales majestueuses qu’il faut être vraiment un dieu pour les mémoriser, c’est Philippe Ermelier, qu’on dirait jupitérien s’il ne l’était déjà. Il prêche (non par l’exemple) à ses enfants le respect des apparences car la licence des dieux fait cancaner les mortels, étalée dans la presse à scandale. Mars ? « Présent ! », en bon soldat en première ligne, non du front mais des affronts à la morale sur le tableau d’honneur ou déshonneur des faits et méfaits de ces divinités, selon la plainte fondée ou non de Vulcain, le forgeron mari boiteux de la Vénus qui les a dénoncés à Jupiter, Jupin pour ses intimes. Minerve (Davina Kint)
ouvre avec éclat le bal du réquisitoire des frasques amoureuses du patelin paternel. Il va en prendre pour son grade, en pleine gueule : il a fait l’appel, mais reçoit en riposte le rappel à toute allure par ses enfants, de ses célèbres métamorphoses pour séduire les femmes : « Ah ! Ah ! Ah ! » Les femmes ? Il manque, hypocrisie bourgeoise, à son palmarès (à plume et à poil, le dieu des dieux), sa métamorphose en aigle pour enlever le plus beau des mortels, Ganymède, dont il fit son échanson, chargé de servir aux dieux le nectar et l’ambroisie qui les rendent immortels.

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Quand les dieux boivent, Emmanuel Trenque, sans trinquer heureusement, au risque soporifique de ces saponeuses subsistances. Certes, de sa baguette, il leur verse l’ivresse insipide, un peu sirupeuse, de l’ambroisie qui arrose le nectar mais il se réserve pour les boissons de la réserve infernale, plus corsées que ces fades agapes olympiennes guère olympiques, qu’il mènera à train d’enfer. Car humains, trop humains, ces dieux, de ce dispendieux menu lassés, monotonement écologique mais peu économique, rêvent de nourritures terrestres et font la grève du zèle divin et la révolte gronde et cela justifie bien l’anarchie révolutionnaire et pétitionnaire de quelque dérapage et décalage.

Bipède ailé en vélocipède, Mercure, Éric Vignau, très facteur IIIe République, vient dévoiler au céleste dieu des dieux la dernière de l’infernal Pluton : l’enlèvement d’une mortelle, Eurydice. Celle-ci, remisée en un boudoir, boude et bout infernalement. Elle, qui frétillait d’impatience érotique pour son diabolique amant, s’impatiente maintenant de sa chaste solitude forcée depuis deux jours où Pluton l’a plantée et se demande si elle n’a pas misé sur le mauvais cheval, le croyant étalon, et fait un mauvais coup de Bourse pour avoir gagé sur celles d’un Pluton absent, chaud lapin qui lui en a posé un. Elle est à bout :

« Je vais regretter mon mari ! »

Dans ce salon, cabinet particulier très Second Empire, un lunaire Jacques Lemaire campe un plus mélancolique que flegmatique John Styx, stylé majordome anglais, déchu de son trône de Béotie, mais non béotien grossier, chantant sa rengaine nostalgique comme il irait revoir sa Normandie, sa royauté perdue qu’il n’oublie pas, bien qu’atteint de l’Alzheimer mythologique de l’ivresse du Léthé, fleuve infernal de l’oubli. Victime aussi des charmes de l’intraitable Eurydice. 

En mission impossible aux Enfers, démasquant le rapt de Pluton, Jupiter sans encore s’y frotter, se pique de la piquante personne : ils n’en mouraient pas tous, mais tous étaient frappés… La coquine ! (mais il est vrai qu’avec les traits et la voix de la Robins…) Pour la conquête amoureuse anonyme, l’hypocrite inaugure une autre de ses métamorphoses, quelle mouche le pique ? Il se fait grosse mouche car, sans jouer la mouche du coche, le dieu d’en haut veut moucher le dieu d’en bas, le battre au poteau de la prédation amoureuse. Et le voilà tout miel pour attraper Eurydice, battant des ailes, entonnant un bourdon, un fredon de frelon pour séduire la frêle belle en apparence. Et c’est le plus beau duo, « bezeu, bezeu » du monde : qui prendra qui ? Mais le piège féminin fait mouche. C’est naturellement la fine mouche qui prend la grosse à son jeu.

    « L’Enfer, c’est les autres », disait Sartre : ici, tout le monde s’y rue. Les manifs, ça paie : ayant fait touche, Jupiter, touché, dans sa toute clémence, lève l’interdit, invite à s’encanailler dans le chaud royaume de Pluton devenu Méphisto. Non seulement ses enfants les dieux mais aussi les dieux et idoles du ciné, Cléopâtre, Robin et Robine des Bois, Charlot, Sitting Bull, indiens et pirates, sans oublier Elvis Presley et un adorable petit Cupidon blond avec son carquois. Ce cabaret d’enfer n’est guère infernal, plutôt égrillard, paillard, buveur et danseur de french cancan, un « galop infernal », dans une bacchanale folle, surprise, menée par Eurydice, devenue une bacchante déchaînée en tenue légère de Lola Montez ou de Marlène, bas résilles, guépière et haut de forme, en formes superbes et voix magnifique aussi acrobatique que son final en apothéose sur les épaules des danseurs remarquables du Ballet de l’Opéra Grand Avignon (Éric Bélaud). Le Chœur Phocéen (Rémy Littolff) entonne avec ivresse : « Vive le vin ! Vive Pluton ! »

     Rien de tel que l’enfer pour savourer la vie. Mais savez-vous ce que devint Orphée, le vrai, le mythique, après la perte définitive d’Eurydice? Pour ne pas trahir son aimée, il se désintéressa des femmes, préféra les garçons. Et savez-vous ce qu’il advint? Les bacchantes, furieuses, le dévorèrent… Donc, notre Amélie furibarde prête à mordre à belles dents son bel époux qui n’est pas un dur à cuire, était dans le vrai du mythe. Il l’a échappé belle le pauvre Samy! Benito Pelegrín

ORPHÉE AUX ENFERS

Marseille, Théâtre de l’Odéon

14 et 15 décembre

Direction musicale : Emmanuel TRENQUE.

Mise en scène : Nadine DUFFAUT

Décors : Éric CHEVALIER. Costumes : Katia DUFLOT.

Lumières : Philippe GROSPERRIN

DISTRIBUTION

Eurydice : Amélie ROBINS
L’Opinion Publique : Marie-Ange TODOROVITCH

Junon : Jeanne-Marie LÉVY
Cupidon : Julie MORGANE
Diane : Caroline GÉA
Vénus : Perrine CABASSUD

Minerve :Davina KINT
Orphée : Samy CAMPS
Aristée / Pluton : Marc LARCHER

Jupiter : Philippe ERMELIER

Mercure : Éric VIGNEAU
John Styx : Jacques LEMAIRE

Mars : Mikhael PICCONE

Chef de Chœur : Rémy LITTOLFF

Orchestre de l’Odéon

Artistes du Ballet de l’Opéra Grand Avignon. Direction de la danse : Éric BELAUD

Danseurs

Arnaud BAJOLLE, Anthony BEIGNARD, Bérangère CASSIOT, Béryl DE SAINT-SAUVEUR, Noëmie FERNANDEZ, Joffrey GONZALES

Photos © Christian Dresse:

  1. Eurydice et Orphée (Robins, Camps) ;
  2. Pluton et ses hard loubards  (Larcher et danseurs);
  3. La fine mouche et le bourdon (Robins, Ermelier) ; 
  4. L’Opinion publique et Orphée (Todorovitch, Camps) ;
  5. Elvis, Mars et autres dieux;
  6. Charlot,  Eurydice en Lola Montez bacchante, Cupidon (Freschel, Robins, Morgane).

Voeux 2020

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Chèr(e)s amies et amis,

Toute l’équipe de RMTNews vous souhaite une excellente année 2020. Pour bien débuter l’année, nous ouvrons nos colonnes à de nouvelles contributrices et nouveaux contributeurs qui -si elles/ils souhaitent nous soumettre un article- sont les bienvenu(e)s.

Cette nouvelle année s’ouvre sur une pléiade de créations qui réchaufferont le cœur et l’âme de chacun(e) et dont nous avons hâte de vous rendre compte. Mais pour l’heure, retrouvez quelques critiques et articles sur les derniers spectacles que notre équipe a chroniqué.

Nous vous renouvelons nos meilleurs vœux pour 2020, que cette année soit riche en découvertes et en surprises.

La Rédaction