4 MG_5299 photo Christian DRESSE 2017

CRÉATURE ET CRÉATEUR : MY FAIR LADY à l’Opéra de Marseille (dec 17)

Musique de Frederick Loewe, livret de Alan Jay  Ferner

« Musical »  d’après Pygmalion de George Bernard SHAW,

Adaptation française de Jean Liermier, chanté en anglais avec dialogues en français

Création à New York, Mark en 1956/ Première représentation à l’Opéra de Marseille

Coproduction Opéra de Marseille / Opéra de Lausanne

 

 L’auteur

George Bernard Shaw (1856-1950) fut critique dramatique, d’art et de musique, auteur de romans, d’essais, militant politique socialiste. Il a écrit plus de cinquante pièces. Sa verve humoristique va faire de lui un maître incontesté du théâtre anglophone. Très engagé politiquement, George Bernard Shaw s’attaque aux abus sociaux, dénonce la rigidité des classes sociales.

En 1925, il reçoit le prix Nobel de littérature. Il est célèbre pour ses mots d’esprit souvent acides. L’on pense à Sacha Guitry :

« On compare souvent le mariage à une loterie. C’est une erreur, car à la loterie, on peut parfois gagner.

« Quand une femme du monde dit non, cela veut dire peut-être ; quand elle dit peut-être, cela veut dire oui ; et quand elle dit oui, ce n’est pas une femme du monde.

« Lorsque Dieu a créé l’homme et la femme, il a bêtement oublié d’en déposer le brevet si bien que, maintenant, le premier imbécile venu peut en faire autant.

« Les animaux sont mes amis… et je ne mange pas mes amis.

« La mort ne m’impressionne pas, j’ai moi-même, en effet, l’intention bien arrêtée de mourir un jour.

« La vie est trop courte pour être prise au sérieux. »

Son l’époque est encore celle du réalisme dans le roman (Zola n’est pas loin, il meurt en 1902) dans le théâtre avec Ibsen, Strindberg dans les pays scandinaves, du vérisme dans l’opéra italien qui, en réaction contre le néoromantisme, veut traiter de tranches de vies, illustré par Mascagni et sa Cavalleria rusticana, Leoncavallo et ses Pagliaci, par Giordano et même Puccini, ou même en France avec le « Roman musical » qu’est Louise (1900) de Charpentier. Bien sûr, en réaction, il y a les mouvements symbolistes, décadentistes, brillamment illustrés par le spirituel Oscar Wilde, autre Irlandais, par Richard Strauss en musique, par Debussy, par Maeterlinck dans le théâtre. Et la peinture est déjà sur d’autres voies modernistes. Mais Shaw écrit des pièces à thèses, dénonçant l’injustice sociale de la rigide Angleterre encore victorienne (la reine Victoria meurt en 1901) corsetée, étouffée par les conventions hypocrites) même sous le règne du successeur Edouard VII.

L’œuvre originelle

Sa pièce Pygmalion, est créée en 1914.

On connaît le mythe grec du sculpteur Pygmalion qui tombe amoureux de sa statue, Galatée, qui prend vie par la grâce d’Aphrodite. Le mythe pose le problème du rapport entre le créateur et son œuvre, l’idéalisation qu’il matérialise dans un corps, dont il aime la beauté dans un miroir narcissique qui lui renvoie sa force créatrice. Shaw l’actualise : un distingué et insupportable professeur de phonétique, de diction, vieux garçon revendiqué, rencontre, dans le marché londonien de Covent Garden, une jolie petite marchande de fleurs d’une extrême vulgarité. Il fait le pari avec l’un de ses amis de corriger son horrible accent cockney, faubourien, d’en faire une grande dame capable d’éblouir la haute société par sa distinction.

En 1939, un premier film remporte un Oscar pour le scénario que Shaw a tiré de sa pièce Pygmalion et l’on dit qu’il se sert de la statuette pour bloquer sa porte. Broadway s’en empare : c’est la comédie musicale My Fair lady, musique de Frederick Loeve, livret d’Alan Jay Lerner, créée par Rex Harrisson et Julie Andrews en 1956. En 1964 la pièce est portée à l’écran par Georges Cukor avec le même Harrisson et Audrey Hepburn.

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Réalisation et interprétation

Certes, il faut oublier les images (c’est difficile) de ce film somptueux, auquel il serait injuste de comparer cette version qu’on ne peut justement jauger, juger que hic et nunc, ici et maintenant, comme tout spectacle vivant. On comprend que, pour s’en démarquer, le metteur en scène en ait décalé le temps, la dite « Belle époque », qui n’était pas la bonne pour tous (mais accusait par cela même les clivages sociaux) pour le situer en une date indéterminée par la relative neutralité banale de costumes (Coralie Sanvoisin) sans faste (hormis les chapeaux d’Ascot) et pas assez tranchés en forme ou couleur entre les classes sociales pour que cela fasse sens politique.  Alors, vagues années 50 dirait-on, New look de quelques chapeaux et robes des mondaines, un petit magnétophone enregistreur mais archaïsme du pavillon amplificateur style gramophone His Master Voice du bureau de travail du phonéticien. L’amusante trouvaille du portrait de la Reine Élisabeth (couronnée en 1952) mais telle que l’éternité ne la change pas, ironique témoin des expérimentations exaspérantes d’excès du Professeur plus royal en langue que la Queen, déphase encore la temporalité. Peut-être espérions-nous trop les misérables gueux traditionnels du Beggar’s opera de Gay qu’on n’identifie guère ici sans marquage social vestimentaire, aussi n’éprouvons-nous guère d’émotion dans ce début. Il faudra attendre que les personnages s’installent et caractérisent par leurs propos dans la précarité sociale (anachronique chariot de supermarché pour signe de misère) pour qu’on ressente l’injustice de cette société.

Les décors (Christophe de LA HARPE), souplement changés à vue sans solution de continuité, nous font passer du Londres embrumé et froid de Covent Garden, avec sa fleuriste (proche de l’Opéra), sa colonne Morris ouverte d’un fenestron pour prendre des places ou pour espionner le parler de la plèbe par le docte professeur, ses pieux soldats de l’Armée du Salut, à une place avec son pub,  de la maison néo-palladienne de Higghins aux tribunes des courses d’Ascot, du salon pompeux de l’ambassade, en passant par l’austère demeure du professeur, simple bureau et sommaire lit qu’on dirait de psy à même la salle.

Les divers lieux sont habillés des lumières diverses et dramatiquement intégrées de Jean-Philippe ROY avec de beaux effets nocturnes ; habile utilisation du rideau noir quand le décor nécessite plus de temps à changer, les domestiques en pyramide chantant la rude exigence de l’intraitable professeur, mettant en valeur le petit lit et la solitude d’Eliza en combinaison blanche après son étape décisive réussie, le jardin délicatement découpé de Mrs Higgins. Les tribunes étagées d’Ascot et la course sont une réussite d’humour, comme le gag des deux silhouettes de voitures.

Toujours délicates, les scènes de rue, animées par nombre de personnages le sont sans désordre, dans un ordre dansant et les réelles danses (Jean-Philippe GUILOIS) relèvent autant d’une break dance contemporaine que d’une intemporelle et naturelle chorégraphie spontanée de jeunesse urbaine. Le groupe des trois cockneys —les Londoniens populaires de l’East End à l’accent faubourien—y est bien intégré, casquettes vissées sur le crâne, drôlement dessiné par Jacques LEMAIRE, Jean-Philippe CORRE, Arnaud DELMOTTE ayant par ailleurs une phrase magnifiquement dirigée pour la noce, chacun campant d’ailleurs d’autres plaisantes silhouettes comme Jean-Luc EPITALON. Parmi eux, en père poissard, impécunieux profiteur d’Eliza Alfred P. Doolittle, Philippe ERMELIER, après sa tirade grandiloquente chez le Professeur, aura son meilleur moment grotesquement grandiose avec sa noce et l’on admire l’habile agencement entre les passages parlés solistes, le chant et la conversation avec le chœur (Emmanuel TRENQUE), parfait protagoniste de l’action et non simple spectateur.

Moins doté en chant mais non moins doué en scène, il y a le groupe des dames : Cécile GALOIS est une élégante Mrs Higgins aussi humaine que son fils est inhumain (par ailleurs, Mrs Hopkins ) ; on sourit de l’accent allemand de Mrs. Pearce (Jeanne-Marie LÉVY) gouvernante d’Higghins, sans doute indifférent au parler d’une subalterne chez lui, d’autant qu’elle n’est pas anglaise, tenue à la rigueur de la prononciation canonique, rude d’abord, sa raideur langagière met en valeur sa tendresse maternelle postérieure pour la jeune fille ; Danièle DINANT passe plaisamment du rôle de Servante à celui de la Reine, joli promotion ; belle silhouette de Carole CLIN  en Mrs Eynsford-Hill, mère du fils prodigue Freddy, frappé du coup de foudre pour le vocabulaire délicieusement déplacé d’Eliza à Ascott au milieu d’une gentry offusquée. Celui-ci est interprété par Raphaël BRÉMARD, tout sourire enfantin, avec une fraîcheur et une poésie touchantes, et sa belle mélodie est un moment de grâce : Eliza n’est pas cet objet brut manipulé sans scrupules par cet irascible professeur imbu de sa science : même dans sa faiblesse populacière, elle a charmé la Gouvernante, le Colonel, la mère de Higghins, et ce jeune homme de la haute qui veut l’épouser. Ce sont des âmes dignes qui ont su reconnaître la dignité d’une âme égale. À cet égard, en Colonel Hugh Pickering, qui relève le pari de faire de cette gueuse une duchesse (par sa diction), Jean-François VINCIGUERRA donne une belle humanité, de la profondeur à ce comparse, honteux ensuite de sa complicité avec ce tortionnaire de Higghins.

Pour incarner avec vraisemblance celui-là, professeur de phonétique et de belle prononciation, qui alterne longs et rapides passages parlés au chanté-parlé et au chant, il fallait bien un maître de la diction française qui se tirât sans la moindre anicroche, sans le moindre dérapage dans l’art qu’il professe comme une religion : il trouve en François LE ROUX, modèle du mélodiste français, un héros modèle. Il est vertigineux de véloce virtuosité : tirades prolixes, prodigieuses, époustouflantes de pétulance impérieuse et pétaradante, extraordinaire de prétention d’« homme ordinaire », cuistre outrecuidant dont la science sans conscience ne cherche même pas à éveiller celle de la jeune et innocente prolétaire, à l’émanciper, mais à l’asservir davantage sous le joug de sa supériorité, par un jeu cynique et cruel, dont l’enjeu n’est qu’un pari, un monument à sa propre gloire. Cendrillon qu’il élève au rang de duchesse, c’est lui-même qui s’élève par la projection fantasmée d’un haut mariage qu’il n’aura pas, la renvoyant, infirme de la sensibilité, à la citrouille des lendemains.

Eliza, grande âme trahie par la vie, qu’on va découvrir progressivement digne d’un meilleur destin n’était-ce la fatalité sociale qui la fait naître du mauvais côté, c’est Marie-Ève MUNGER, Canadienne. Fleuriste fleur du pavé où le haut du trottoir est tenu par la haute fréquentant l’Opéra de Covent Garden, généreuse, elle donne dignement de l’argent à un père indigne. Contrairement aux pauvres rêves de grandeur de ses amis cockneys, son premier air, « Wouldn’t It be Lovely? », exhale, avec ses fautes de langue et de prononciation, une modeste ambition qui exprime la rigueur de sa vie :

« Touss’ que j’veux c’est un p’tit chez moi, /Loin d’la nuit et bien loin du froid,/ […] Ne serais’pas merveilleux ? » 

Voix ronde, intime, elle le chante avec une touchante sincérité. Se rongeant et rêvant vengeance contre l’inquisiteur Henry Higghins, elle n’en subit pas moins l’ascendant qu’elle sent émancipateur du professeur et au bout de l’insomnie et de la fatigue, elle réussit à dire le fameux piège à diction : « The rain in Spain stays mainly in the plain » ‘La pluie, en Espagne tombe surtout dans la plaine’, elle nous fait sentir à la fois son soulagement et sa joie d’élève égalant le maître et, sur son austère lit, son grand air consécutif, I could have danced all night, éclate d’un libérateur contre ut après tant de passages d’une tessiture plus médiane pour une soprano aiguë. La voix, juvénile, est d’une musicalité sans faille, d’une vibration délicate. Mais avec l’autre air au constat implacable, grande philosophie amère sur l’inanité d’un Higghins face à un monde qui n’en a pas besoin, la cruauté de son côté, mordant les phrases, elle nous fait sentir que la jeune fille a grandi, la femme a compris, a payé le prix, mais l’esclave a vaincu le maître qui n’a même pas compris sa défaite.

On dit qu’« un ange passe » pour signifier un silence. Je dirais au contraire qu’avec cette belle et bonne musique emplissant nos oreilles heureuses, on sentait l’orchestre aux anges, on était aux anges, il est vrai porté, transporté par la direction fluide, ailée, généreuse, de Bruno MEMBREY. Les reprises des airs dont abonde la partition revenaient comme une jouvence berceuse, joueuse, blagueuse aussi. On souriait et riait aussi.

Mais, sous l’apparence frivole de la pièce, il s’agit, en réalité, d’une charge sur l’amour et sur les difficiles rapports entre les différentes classes sociales : le professeur, c’est le maître, Liza, l’esclave. Petit à petit, dans une dialectique hégélienne comme on dirait en philosophie, les rôles sont inversés, Liza insidieusement prend le pas sur le maître. Malgré tout, quel sera le sort de cette pauvre fille prise entre deux mondes auxquels elle ne peut appartenir complètement, sorte de Cendrillon d’un moment qui reviendra à la case départ mais après avoir connu un univers qui ne sera jamais le sien ?  Certes, comme dans les contes de fées, le Pygmalion, le Professeur créateur tombe amoureux de sa créature, mais tombe-t-il vraiment amoureux de Liza, de la femme qu’elle est vraiment ou de sa création, c’est-à-dire de lui-même ? En tous les cas, trop tard, elle est partie. Même si elle revient dans cette fin humanisée, le professeur se retrouvant terriblement seul dans sa vaste demeure alors qu’elle a apparemment le choix entre Freddy, lui ou le Colonel, cela semble bien beau pour être vrai et ne dissipe pas le goût amer de l’histoire.

En somme, un auteur irlandais (on l’oublie) mais so british, dans une comédie musicale américaine aux textes parlés adaptés en français par un Suisse : une œuvre universelle par son jeu et ses enjeux, sous les dehors souriants, la dénonciation d’une expérimentation sociale qui n’a même pas le prétexte de la générosité, mais simplement le texte d’un pari entre deux linguistes joueurs.

Benito Pelegrín

 

Opéra de Marseille

My Fair Lady

de Frederick Loewe

30, 31 décembre, 3, 5, 7 janvier

Direction musicale : Bruno MEMBREY

Mise en scène : Jean LIERMIER

Décors : Christophe de LA HARPE

Costumes : Coralie SANVOISIN

Lumières : Jean-Philippe ROY

Chorégraphe et Assistant à la mise en scène : Jean-Philippe GUILOIS

Distribution :

Eliza Doolittle : Marie-Ève MUNGER ; Mrs Higgins / Mrs Hopkins Cécile GALOIS ; Mrs. Pearce : Jeanne-Marie LÉVY ; Mrs Eynsford-Hill : Carole CLIN ; Servante / La Reine : Danièle DINANT.

Professeur Henry Higgins : François LE ROUX ;Colonel Hugh Pickering : Jean-François VINCIGUERRA ; Freddy Eynsford-Hill : Raphaël BRÉMARD ; Alfred P. Doolittle : Philippe ERMELIER ; Jamie / 1er Cockney / Charles : Jacques LEMAIRE ;  Harry / 2e Cockney :  Arnaud DELMOTTE ;Karpathy / 3e Cockney : Jean-Philippe CORRE ;  George : Jean-Luc EPITALON.

Orchestre et Chœur de l’Opéra de Marseille.

Photos © Christian Dresse 

  1. Munger en Eliza ; 2. Bureau de Higghins (Munger, Le Roux, Lévy et Vinciguerra) ; 3. Courses d’Ascot ; 4. Brémard en Freddy ; 5. Le Professeur défait (Le Roux, Munger).

 

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