10 P1080560 photo Christian DRESSE 2017 (Copier)

VIVE L’OPÉRETTE (suite) ! avec Quatre jours à Paris

II   SALON EN FOLIE

 Quatre jours à Paris

Opérette en deux actes et six tableaux

Livret de Raymond Vincy et Albert Wullemetz

Musique de Francis Lopez

Théâtre de l’Odéon (Marseille), le 29 octobre

 

Quatre jours ? On en prendrait bien quarante, et même autant de fiévreuses nuits, et ce ne serait pas une quarantaine pour fièvre quarte ou autre virale infection, mais pour une vraie affection envers cette troupe qui s’est dépensée sans compter pour nous contenter et si ces    artistes n’avaient paru s’amuser autant que nous, on aurait presque eu honte de rire à leurs dépens, à leur dépense folle d’énergie à conter, chanter et danser cette décoiffante histoire d’un joli coq, coqueluche épidémique, au sens épidermique et érotique du mot, d’un Salon de Beauté dont les beautés assidues le poursuivent de leurs assiduités.

L’œuvre

Pourtant, musicalement, ce n’est pas du meilleur Francis Lopez dont tant de mélodies se coulent si facilement dans l’oreille et la mémoire. « La samba brésilienne » (au Brésil, c’est du masculin) jolie redondance comme si la samba pouvait être d’ailleurs, est peut-être le refrain le mieux connu de l’ensemble. Mais, en revanche, les chansons gagnent en qualité de texte ce qu’elles perdent peut-être en charme musical. Ainsi, les couplets relativement érudits comme du Offenbach entonnés par Hyacinthe sur son rêve d’un « monde sans femmes » (paradoxe du patron du salon de beauté qui ne vit que par elles), qui enfile la litanie plaisante des couples célèbres perdus par la femme depuis Adam et Ève, Samson et Dalila, en passant par Abélard, châtré (on le passe) à cause d’Héloïse, tirade qui relève d’une vraie culture populaire dispensée alors à tous par l’école de la République.

Par ailleurs, contrairement à nombre d’opérettes, ou mêmes quelques opéras, qui sont une enfilade de scènes, de tableaux juxtaposés, mais sans guère d’action dramatique tenant en haleine, il y a ici une vraie construction théâtrale, certes dans les conventions du genre, les surlignant même théâtralement par des clins d’œil, avec ses deux parties contrastantes entre le salon de beauté parisien et l’auberge provinciale où, comme en tout  bon vaudeville, tout le monde se retrouve dans la plus invraisemblable mais hilarante conjonction de conjoints et amants en folie, avec les quiproquos des fausses identités et des méprises à la clé, clé de voûte de la comédie.

L’intrigue se passe à Paris mais, avec Francis Lopez, Basque espagnol né par hasard en la France, la latinité musicale ne perd jamais ses droits, même élargie comme ici au Brésil, un Brésil, plutôt hispanisé en accents et noms, Amparita pour elle, Bolivar pour lui (comme le héros de la décolonisation sud-américaine), acclimaté à un Paname qui a acclimaté bien des Brésiliens, qui a toujours accueilli en son sein le monde entier, ses rythmes les plus endiablés. Ah, le fameux, le pétulant Brésilien de La Vie parisienne d’Offenbach qui vient se faire voler à Paris par de jolies femmes tout l’or que là-bas il a volé ! Ici, on inverse le genre : c’est la pétaradante, puissante et possédante Brésilienne venue aussi faire la fête aux dépens de la bourse et de l’honneur de son riche mari.

Réalisation et interprétation

Nous sommes donc à Paris, dans l’institut de beauté « Hyacinthe de Paris », du nom de son patron. On imagine déjà, avec une moue, ces dames plutôt mûres, des dondons dondonnantes venues pour tenter de « réparer des ans l’irréparable outrage » comme précieusement dit Racine, en clair : pour se faire rafistoler. Mais non, les dames qui animent le plateau dans cette distribution n’ont rien à réparer : elles sont toutes irrésistiblement séduisantes, de la première à la dernière, même hirsutes, emperruquées, ébouriffées elles sont ébouriffantes de charme, quant à la mal fagotée servante de Lapalisse (Julie Morgane), ce serait une lapalissade que de dire qu’on la sent vite maîtresse après son passage à l’institut. D’autant que ces clientes, viennent non seulement pour leur propre beauté mais attirées, toutes, par celle du beau Ferdinand (Grégory Benchénafi, qui justifie bien le rôle !), chef du personnel, amant en titre de Simone (Carole Clin), la manucure, qui n’a cure de ses rivales au pluriel jusqu’à ce qu’une singulière passante la force finalement à passer la main.

Ces belles dames rêvent toutes de séduire le beau gosse. Entre autres, la plus ardente, la richissime Brésilienne (Caroline Géa, volcanique à souhait !), épouse du jaloux Bolivar, qui ne veut pas quitter Paris sans faire la conquête, disons plutôt l’emplette, de Ferdinand et le mettre d’urgence dans son lit : en somme, une souvenir de luxe touristique comme un autre. Pour assouvir son désir, elle a soudoyé le faible Hyacinthe, lui promettant de commanditer son commerce en danger s’il lui obtient les faveurs du jeune premier. Le patron envoie donc en mission amoureuse son bel employé chez l’impatiente sud-américaine. Mais celui-ci (imaginez, le luxe de l’enfant chéri de ces dames !) sans doute blasé de la bringue avec tant de belles grandes bringues, groupies dégingandées, godelureau en goguette, court le guilledou, tout doux, romantique—qui l’eût cru— platonique (!) avec Gabrielle (Amélie Robins), que nous ne verrons qu’au second acte, une bien jolie provinciale venue passer quatre jours à Paris.

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Fureur tropicale d’Amparita frustrée et de Simone, la maîtresse larguée, affolement des clientes privées de leur beau Ferdinand. Lui, pour échapper à son vraiment fanatique fan club féminin, a filé, prétextant que sa grand-mère chérie est gravement malade (confusion poilante avec la plus vieille poule du poulailler de l’auberge du père de Gabrielle), fuyant celles qui le pourchassent et pourchassant qui le fuit, courant après Gabrielle, repartie pour Lapalisse, Allier (vous connaissez ?). Poursuivi poursuivant, il la retrouve enfin. Enfin, pas qu’elle, tout le monde se retrouve, l’Institut Hyacinthe du premier au dernier Ambroise rêvant aussi l’ambroisie de Ferdinand, fous à (Al)lier, dans l’auberge de « Grand-mère », avec des quiproquos d’une grande drôlerie, le brésilien mari qui débarque, « Je vous salue, mari ! », bien marri de marrantes découvertes, pour nous, vertes et pas mûres pour lui, des scènes de ménage qui déménagent, armes en main, de dépit et délire amoureux : « Lady Di, Lady Didi, Lady Gaga… » la gagatise de l’amour et refrain à chacun selon sa situation : « Ah, quelle nuit de printemps ! »  Mais tout s’arrange dans le monde heureux de l’opérette : chacun retrouve sa chacune. À Paris. Ouf !

Il faut oser le dire : monter ce genre d’œuvre, avec tant de personnages, dans un tempo qui n’a aucun temps mort, n’est pas une mince affaire et Jacques Duparc semble bien à la sienne : on est littéralement emporté par le rythme de cette opérette qui n’est pas particulièrement courte, et l’on ne voit pas le temps passer. Paroles, jeux de mots, chansons, danses intégrées dans l’action et non détachées (jolie chorégraphie et danseuses de Lætitia Antonin) tout s’enchaîne dans un tourbillon étourdissant qui nous emporte, et avec une telle aisance qu’il faut retrouver, entre deux rires, tout son sens froid critique pour apprécier tout le travail intense et du metteur en scène, qui incarne par ailleurs Montaron, et de tous les acteurs chanteurs derrière cette apparence facilité, sûrement conquise par l’effort. Un dynamisme à couper le souffle, le nôtre et pas le leur.

Dire que tout le monde est à citer n’est pas une simple formule puisque,dans une troupe, chacun existe par tous les autres. Ainsi, Jean Goltier est à la foisDieudonné etAmbroise, le jeune éphèbe efféminé gaiement bien dans sa peau, heureux signe des temps. On voudrait tout le monde heureux comme nous et l’on regrette que la charmante Clémentine de Priscilla Beyrand soit injustement rebutée par Nicolas et la maîtresse femme, Simone, accorte Carole Clin, par Ferdinand, mais l’on se réjouit que cette dernière devienne la première dans le cœur de Nicolas, un Grégory Juppin dont on a dit et redira les immenses qualités : un seul regard, mélancolique, et il fait exister son personnage au-delà du bouffe de la situation de bavard incontinent, naïf. Mais il chante remarquablement et, vrai athlète danseur, il suffit de quelques pas, un pas de deux, un preste duo plein de prestesse acrobatique avec Julie Morgane, digne alter ego féminin, et l’on retrouve le brio scénique de deux artistes complets, chant, danse et comédie, déjà appréciés. Cette dernière, a un vrai rôle de théâtre et, d’un personnage bouffe, elle fait une merveille d’émotion et de drôlerie : elle est, pour les autres, la pauvre servante « simplette » Zénaïde, une sorte de souillon, de Cendrillon, mais papillon sortant de sa chrysalide à Paris, elle séduira enfin le patron ronchon : La Serva padrona enfin.

Guy Bonfiglio est un Bolivar fracassant, tonitruant, tuant (enfin, presque) des rivaux imaginaires tant il est jaloux de sa femme. Et comme on le comprend ! En Brésilienne délurée, avec de délirants dérapages langagiers en son exotique accent tenu sans faille, Caroline Gea, Amparita désemparée des faux bonds de l’élu de son cœur, non, de son corps, robes fringantes, capelines, seyantes, est si capiteuse qu’elle justifie amplement le péché capital : œil et voix de velours même dans le déchaînement passionnel, un gaspillage d’énergie et de volupté prometteuse que laisse passer ce nigaud de Ferdinand. Il est vrai qu’il est amoureux. Et comme on le comprend ! quand on la voit, quand on entend sa voix, de Gabrielle, une Amélie Robins au mieux de sa forme (de ses formes aussi), timbre raffiné, couleur d’un diamant sans arêtes, rond, qui surmonte l’acoustique ingrate de la salle.  C’est la jeune première digne du jeune premier Grégory Benchénafi, beau, traînant tous les cœurs après soi, bien disant, bien chantant, mais il faut souligner aussi pour saluer ces artistes, que l’une des difficultés de l’opérette est ce passage constant, fatigant, de la voix parlée à la voix chantée, qui peut être périlleux, et ce n’est pas un mince mérite que de le surmonter. De remarquables et beaux comédiens dignes des comédies musicales américaines de la belle époque d’Hollywood.

On ne sait —mais on devine— comment, en 1948, au sortir de la guerre, la Libération n’étant pas forcément celle des mœurs, comment le public pouvait appréhender le personnage scénique de l’homosexuel Hyacinthe, le patron ultra maniéré, efféminé au-delà de la frontière du genre. Mais Antoine Bonelli, emperlé, embagouzé, a un tel bagout que, tout en jouant de tous les clichés, de toute la rhétorique gestique et vocale du stéréotype scénique, lui donne un tel naturel dans l’artifice, un tel caractère bonhomme et bon enfant, que cet homo, disons « gay » —mot à la mode du politiquement correct qui cache encore hypocritement ce qu’on ne saurait voir—n’est jamais ni grivois, ni graveleux, ni grossier, juste une gauloise gaudriole inversée, comme le genre, bon enfant, et l’on rit franchement avec lui sans aucune méchanceté, heureux signe des temps, parce qu’il est drôle et non bizarre, sans arrière-pensée vulgaire.

À la tête de l’Orchestre du Théâtre de l’Odéon, d’une vraie fosse (on ne le voit pas !) Bruno Membrey dirige le plateau et son monde d’une baguette au rythme étourdissant, euphorique.

Les décors d’Art musical Christophe Vallaux et Marcel Pierre Chassany sont plaisants et leurs costumes élégnants même dans la parodie.

On retrouvera avec bonheur dans ce même Odéon Grégory Benchénafi avec Manon Taris le 30 novembre, 20 heures, dans Broadway symphonique, avec l’Orchestre philharmonique de Marseille, Caroline Gea avec Marc Larcher dans 1 heure avec, Aux portes de l’Espagne, le 6 décembre à 17h15, accompagnés au piano par Caroline Oliveros et, le 3 janvier, ce sera le tour de Julie Morgane et Grégory Jupin, avec la même pianiste, pour Fantaisie ! À ne pas rater !

Benito Pelegrín

 

Quatre jours à Paris

Odéon, Marseille

28 et 29 octobre

Direction musicale : Bruno MEMBREY
Mise en scène : Jacques DUPARC
Décors et Costumes : Art Musical, Christophe VALLAUX et Marcel Pierre CHASSANY
Chorégraphie : Lætitia ANTONIN

Distribution :

Gabrielle : Amélie ROBINS
Amparita : Caroline GEA
Zénaïde : Julie MORGANE
Simone : Carole CLIN
Clémentine : Priscilla BEYRAND

Ferdinand : Grégory BENCHENAFI
Nicolas : Grégory JUPPIN
Hyacinthe : Antoine BONELLI
Bolivar : Guy BONFIGLIO
Montaron : Jacques DUPARC
Dieudonné et Ambroise : Jean GOLTIER

Orchestre du Théâtre de l’Odéon

 Photos : © Christian Dresse

  1. Brésilenne et Nicolas (Géa, Juppin) ;
  2. Jeunes premiers (Robins, Benchénafi) :
  3. Chantons sous la pluie des larmes de rire.
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