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Prendre en compte la réalité complexe du terrain culturel

En PACA, et même ailleurs en France, de nombreuses structures culturelles qui développent une culture dite de proximité en faveur des publics dits empêchés sont en très grandes difficultés, et cela concerne autant les grandes structures que les moyennes et petites associations culturelles.

Pour exemple, à Marseille, le Théâtre Toursky -dont on connait l’engagement dans le quartier Felix Piat- n’a pu élaborer de saison qu’à partir de janvier 2018, faute de subsides pour accueillir les artistes régionaux dans des conditions correctes au sein de sa salle Léo Ferré dédiée au soutien de ces spectacles qui ne pourraient « remplir » une salle de 750 places. Pas de budget pour cette seconde salle neuve ! Dans un tout autre genre, le théâtre Marie Jeanne qui a récemment ré-ouvert ses portes n’a pas de budget pour élaborer une programmation « complète » sur l’année et propose une programmation ponctuelle -4 à 5 ouvertures mensuelles-, où se côtoient spectacles accueillis en coréalisation et créations jeune public à destination des écoles. Et si bien d’autres ne jettent pas encore l’éponge, c’est qu’ils ont la passion chevillée au corps.

Les dé-conventionnements de compagnies par les DRAC sont légions, les subventions allouées par les tutelles sont en berne, si ce n’est en baisse ou conditionnées à une participation généreuse à des actions de promotion développées par ces mêmes tutelles : en notre ville, sans la nommer, une manifestation désormais mensuelle repose en grande partie sur le volontariat des compagnies marseillaises, la plupart acceptant le deal souvent à contre cœur ou à raison forcée. Les  témoignages en off sont hélas trop fréquents à ce propos et des dizaines de compagnies de tous bords déplorent que la culture et la création soient aujourd’hui considérées par les politiques comme un outil marketing de promotion et d’attractivité d’un territoire. Qu’est devenu « ce produit pas comme les autres », qui offre un supplément d’âme et n’est pas réductible à sa seule valeur marchande? Un moyen et non une fin, un objet et non une œuvre.

Alors que penser de la proposition de notre ministre de la Culture quand elle dit vouloir développer une « politique culturelle de proximité » afin de de « rattraper toutes celles et ceux qui se sentent aujourd’hui sur le bord de la route » (selon ses propres termes) c’est-à-dire les citoyens exclus des politiques culturelles, et plus largement ceux qui sont en situation d’exclusion économique, sociale, ou encore géographique. Cette politique culturelle de proximité est censée reposer « sur un rééquilibrage du budget en faveur des territoires (860 M€ de crédits déconcentrés en 2018, en hausse de +6%) et sur un nouveau cadre de contractualisation avec les collectivités territoriales ainsi que sur quatre relais privilégiés : l’école, les bibliothèques, le patrimoine et les artistes et les créateurs, qui sont l’essence de la vie culturelle et les plus à même d’atteindre tous les publics, sur tout le territoire ». Des propositions honorables avec un arrière gout de déjà vu…

La ministre a précisé que le budget de la culture 2017 (10 Mds d’€) serait conforté en 2018. Elle a également précisé « un renforcement des moyens en direction des projets artistiques qui vont aux devants des publics éloignés des politiques culturelles – grâce à des itinérances, des résidences rurales, des expositions hors-les-murs (3 M€) et l’ouverture accrue des structures labellisées, notamment pendant les vacances scolaires, pour favoriser la rencontre entre les artistes et les plus jeunes (3 M€). » Sur ce dernier point, cette annonce fait montre d’une certaine méconnaissance du terrain : les structures labellisées ouvrent désormais leurs portes pendant les vacances scolaires, notamment à la Toussaint. Pour preuve, le festival en Ribambelle à Marseille et les actions menées par les porteurs de ce festival, des structures labellisées en bonne et due forme (la Criée et le Massalia).

Cette promesse alléchante semble oublier les structures non labellisées – et elles sont majoritaires – qui œuvrent au quotidien sans forcément bénéficier de large contrepartie financière : à certains, il leur a même été répondu « on ne vous a pas demandé de le faire ». Elle semble ignorer aussi la situation d’agonie dans laquelle se trouvent ces « petits » acteurs culturels du spectacle vivant chichement aidés par les tutelles : ils ne sont même pas recensés dans les données ministérielles. Dans leurs récentes statistiques, sont dénombrés « 73 théâtres en PACA dont 39 dans les Bouches du Rhône »*. Or, quand nous savons qu’il y a à Marseille – et rien qu’à Marseille- une bonne trentaine de théâtres de toute taille en activité, ces chiffres nous questionnent sur ce qui est défini par le Ministère de la Culture comme « théâtre ». Sans aucun doute, les théâtres labellisés ou assimilés !

Sans vouloir faire d’amalgames entre acteurs culturels publics et privés, pour ma part, je trouve que la frontière -du point de vue des propositions artistiques dans le domaine du spectacle vivant- est devenue très floue entre les deux catégories et que l’antagonisme maintenu ne vise qu’à attiser les rancœurs des uns et développer les égos des autres –la qualité artistique, nous la trouvons dans le public et dans le privé ; idem pour l’enfumage. La différence réside essentiellement dans la mission de service public rendu par les acteurs publics subventionnés à cet effet, à laquelle ne sont point obligées les structures dites privées.

Le monde de la Culture était ravi de la nomination de Françoise Nyssen au poste de Ministre de la Culture, espérons qu’elle tienne la promesse de son annonce faite ce mardi 7 novembre**, et l’élargisse aux acteurs culturels pas forcément labellisés qui mériteraient un coup de pouce au regard de la qualité de leur investissement quotidien auprès des publics en difficultés, avec leurs créations partagées, souvent méconsidérés par leurs pairs, parce qu’ils font ce qu’on appelle des actions relevant « de la politique de la ville » et non des services dits « culturels ». Autre sujet de division des acteurs culturels qui trouve ses racines dans une politique culturelle menée depuis des décennies, ancrée sur la vision élitiste d’une culture légitime ou consacrée, opposée à une culture dite populaire non adoubée par les instances culturelles, à l’image du travail mené par la compagnie Mémoires Vives avec des jeunes rappeurs marseillais. DVDM

* Source Atlas régional de la culture 2017 http://www.culturecommunication.gouv.fr/Thematiques/Etudes-et-statistiques/Publications/Collections-d-ouvrages/Atlas-regional-de-la-culture/Atlas-regional-de-la-culture-2017

** Communiqué de presse accessible sur

http://www.culturecommunication.gouv.fr/Presse/Communiques-de-presse/Francoise-Nyssen-a-presente-devant-les-deputes-ses-priorites-pour-2018-sur-la-base-d-un-budget-conforte-elle-precise-les-objectifs-d-une-politique-culturelle-de-proximite

 

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