canibale

Modeste proposition en faveur d’un cannibalisme raisonné

Modeste proposition en faveur d’un cannibalisme raisonné par la compagnie l’Art de Vivre (au théâtre du petit chien, Avignon off 2017)

Quand nous avions interviewé Pit Goedert autour de cette création, nous avions été séduits par le sujet présenté comme « une plaisanterie féroce et funèbre ». Le comédien avec son humour noir et son faux accent british* nous avait laissé entr’apercevoir un personnage atypique au propos intrigant. Interpellés, nous ne pouvions passer à côté de cette création qui nous a complètement séduits tant elle est d’actualité.

Une scénographie désuète, très 19ème siècle : côté jardin, se trouve un orgue Hammond (magnifique instrument ancien à l’architecture étonnante qui offre des possibilités musicales insoupçonnées en matière de bruitages et de styles musicaux) et caché derrière, l’organiste, Charlie O; côté cours, sont disposés un tableau noir de conférencier et une table avec posés dessus carafe, verre et valise entr’ouverte; une armoire en bois occupe le fond de scène. Le public aperçoit un homme vêtu d’un costume rose avec un nœud papillon jaune, un conférencier à l’allure dégingandé : il attend avec une impatience certaine son auditoire pour lui présenter sa modeste proposition.

Une proposition indécente ? Pas si sûr !

Cette modeste proposition a été imaginée par Jonathan Swift connu pour ses textes satiriques et sa plume noire affûtée : nous pourrions aller jusqu’à le dépeindre comme un indigné avant l’heure.

Alors, oui, l’idée de traiter d’un sujet à priori inconcevable (le cannibalisme comme solution à la misère sociale, la pauvreté et la famine) va certes à l’encontre des règles mêmes de notre société. Le sujet n’est pourtant pas sans rappeler un ouvrage paru en 2009 qui relatait l’histoire d’un homme mangé par les habitants d’un village français. Le roman de Jean Teulé, « mangez-le si vous voulez » inspiré d’une histoire vraie, faisait froid dans le dos.

Ici, ce sont des enfants dont traite ce professeur illuminé : l’idée est simplissime car il s’agit de manger les enfants des pauvres pour éradiquer toute misère. Parler de manger des enfants peut paraître au premier degré quelque chose d’effroyable et attirer les foudres des bienpensants tant cette idée peut paraître ignominieuse et déplacée, à l’image du cynisme affiché par Benoit Poelvoorde dans C’est arrivé près de chez vous, quand il donne la recette de sa boisson fétiche, le petit Grégory.

Pourtant, cette proposition est plutôt à prendre au second degré : il ne s’agit point ici d’une apologie du cannibalisme mais plutôt d’une critique aiguisée du fonctionnement même de notre société.

Une prestation scénique époustouflante

Le comédien fait preuve d’un potentiel comique indéniable, conférant forte crédibilité à son personnage dont l’art de l’exagération est à la hauteur de la logique implacable avec laquelle il nous fait part de sa démonstration, usant d’arguments scientifiques chiffrés.

Sans afficher un cynisme outrancier, l’inquiétant conférencier désorganisé et mal fagoté dont la voix se fait tour à tour chevrotante et mal assurée, laisse transparaitre son malaise, bouleversé par ses propos allant à l’encontre des normes sociales même s’il se reprend vite, laissant courir sur son auditoire son regard gourmand et avide, fier de son raisonnement infaillible.

Pit interprète avec finesse les contradictions de cet homme, coincé entre la morale, sa conscience, et la science, son raisonnement froid. Il passe par une pléiade d’émotions et de sentiments : tour à tour, désemparé, inquiet, sombre, excité, avec une gestualité clownesque très juste quand il revêt de fines moustaches à la Hitler, ou encore quand il fouille frénétiquement dans sa malle aux surprises à la recherche d’un poupon ou encore jette maladroitement un objet.

Il est accompagné magnifiquement par Charlie O : ce dernier joue avec dextérité de l’orgue Hammond dont il maîtrise les arcanes et susurre en anglais d’une voix de crooner les meilleures recettes pour déguster chaque partie du corps d’un enfant dont la chair est tendre et exquise. Une complicité et un accompagnement subtil qui viennent souligner l’efficacité de la mise en scène.

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Une démonstration à la logique imparable

Justifier de manger des enfants peut paraitre malaisé. Pourtant, ce serait « un mal nécessaire pour le bien commun ». Et la justification est ici rondement menée. Le cannibalisme est dans la nature humaine et religieuse : pour exemple, l’histoire de certaines tribus, textes de Montaigne à l’appui, l’étude du baiser qui, en tant que pulsion, est une prémisse latente du cannibalisme, ou encore le parallèle développé par la religion catholique entre l’Ostie que l’on mange et le corps du Christ.

Chiffres et savants calculs à l’appui, il file sa démonstration jusqu’à aboutir à l’idée que sur les millions d’enfants pauvres qui naissent, il suffit d’en garder un quart pour la reproduction dont un garçon pour trois filles. Une idée absurde ? Que nenni ! Il s’agit d’un principe « utile, généreux et humaniste » dans la mesure où « faire don de la chair de ses enfants aux riches serait un acte de civisme », surtout qu’il s’agirait d’un acte à priori (bien que pas forcément) volontaire, reposant sur le bénévolat.

La création d’un label « élevé en plein air » viendrait attiser la convoitise des riches pour ce mets délicat. « Ce dispositif pourrait alors s’étendre peu à peu aux classes moyennes », une fois la pauvreté éradiquée.  « C’est une solution écologique et durable ! » Farfelu ? Pas tant que ça !

Une proposition jusqu’au-boutiste qui met en lumière les dérives de notre société capitaliste.

Derrière la proposition indécente de « manger des pauvres », cette création met en lumière la situation toute aussi indécente de notre société « mangeuse de pauvres » (au figuré). En intégrant dans le texte original des références à l’actualité (dont le fameux en marche de notre Président) et surfant sur le phénomène du politique décomplexé (qui contre tout sens moral préfère prendre au nécessiteux pour donner au riche), le texte montre le péril et l’abîme dans lesquels se trouve notre modèle social soumis à un libéralisme acharné.

Il s’agit d’une critique en règle de notre société, notamment du capitalisme poussé à son extrême.  Ce spectacle devient une métaphore subtile de notre société toute aussi cruelle que la proposition du scientifique, une cruauté libérale justifiée de la même façon que celle du scientifique avec cette triste manie des chiffres brandis par nos politiques pour justifier leur action (récemment la remise en cause des contrats aidés jugés couteux et peu utiles). Sous couvert de l’humour noir et incisif, cette satire des temps modernes dénonce méthodiquement la détérioration de notre système capitaliste et de notre société dérégulée.

La mise en scène habile de ce caustique et savoureux spectacle fait fondre les préjugés de tout un chacun pour notre plaisir et avec délice, nous questionnant sur la nature profonde de l’homme derrière le vernis social dont il se pare. N’est-il pas un loup pour l’homme comme le dirait Hobbes ? Bravo pour ce choix et ce travail remarquable! Qui plus est, on rit beaucoup et pas que jaune. Diane Vandermolina

* le comédien est luxembourgeois

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