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Dimélo, création 2016 de la Cie La Innombrable/Fleur Duverney-Prêt

Spectacle à partir de 6 ans/Durée 50 minutes/Présenté en collège en mai 2017

 

Une douce mélodie sur la maltraitance enfantine

En entrant dans la salle, le public peut découvrir côté jardin, un musicien-conteur à sa table de mixage, une guitare à portée de main ; puis en son centre, une jeune femme, en jupe d’enfant noire et laine colorée, devant un écran surplombant une structure en carton de couleur bleu, quelques éléments, parsemés sur le plateau, aux formes oblongues, cubiques et rectangulaires, aux coloris bleus et beige, composantes in fine d’un bateau, de petits tabourets, un piano minuscule et un lapin en peluche appelé Mousse, le confident des rêves de la petite fille; côté cours, un mannequin revêtu d’une robe noire, des chaussures à talon rouges, attributs d’une mère défaillante et le portrait enfantin d’un père absent.

Des objets épars qui rappellent les espaces de jeux des enfants. Nous sommes chez Dimélo, une joyeuse fillette espiègle et bavarde, pétillante, qui aime danser autour des ronds concentriques tracés sur le sol à la craie où elle joue à la marelle, esquissant des petits pas de danse dans les chaussures trop grandes de sa mère, se rêvant adulte avec cette innocence propre aux enfants. Elle nous fait penser à Alice au pays des merveilles, petite fille rêveuse qui a grandi trop vite.

Car Dimélo cache un lourd secret : elle doit s’occuper de sa mère, maniaque du ménage à en oublier sa fille, qui ne tient plus sur ses jambes, victime de malaises à répétition depuis le départ de son mari marin, et elle, Dimélo, la soutient, au sen propre comme au figuré.  Et voilà qu’un beau jour, elle se réveille avec des mains d’adulte, une étrangeté qui fascine ses camarades de classe.

De la fascination à la crainte et à la méfiance (« t’es trop bizarre » disent les voix d’enfants enregistrées), de la moquerie à l’exclusion, le pas est vite franchi par les enfants. Harcelée et rejetée, la petite Dimélo se renferme sur elle-même, ne se confiant qu’à son fidèle compagnon, Mousse, pleine de tristesse et d’incompréhension. Son père est parti en mer et depuis, sa mère a sombré dans une profonde dépression. Dimélo excuse sa maman qu’elle aime, malgré la négligence dont elle souffre.

Avec délicatesse et poésie, nous est ici contée l’histoire terrible de Dimélo jusqu’au jour où elle rencontre Moa. Moa, c’est un enfant au regard doux, différent comme elle, un réfugié sourd et muet qui lui permettra d’avoir le courage de dire non à sa mère.

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La musique créée et jouée en live par Stephan Mandine accompagne avec subtilité le récit de la fillette, alternant bruitages (bruit de mer et son des mouettes, en écho aux rêves d’évasion de la petite fille) et effets dramatiques à la guitare fort réussis (par exemple quand la maman tombe) avec une utilisation parcimonieuse des voix off. Le musicien passe avec doigté d’une musique plutôt classique à un rythme flamenco. Il n’est pas en reste côté théâtre quand il interprète avec aisance un professeur de math foldingue posant à Dimélo un problème de mathématiques insoluble et complètement fou. Son jeu « clownesque » et hilarant permet d’apporter un peu de légèreté bienvenue au récit afin qu’il ne tombe pas dans le pathos.

La comédienne Fleur Duverney-Prêt est ici convaincante et plus que crédible dans le rôle de la petite fille. Elle a su saisir l’essence même de l’enfance, ou plutôt de l’enfant qui est en elle : ses mimiques, sa gestuelle, ses déplacements, le positionnement de son corps et sa voix sont d’une justesse étonnante. Aucun sur jeu dans son incarnation de la fillette qui s’interroge avec une naïveté déconcertante : pourquoi la peur fleurit comme la misère ? Pourquoi les guerres ?

Le judicieux montage vidéo avec lequel la comédienne interagit (notamment quand elle se découvre des mains d’adulte) sur fond d’ombre projetée (son corps s’étirant et se déployant entre le Nord et le Sud) mêle images animées et vidéos de la mer. Le public se laisse alors transporter par la beauté des images à la fois poétiques et surréalistes (l’image du poisson dans les étoiles).

Bien entendu, cette histoire se termine bien avec le retour du papa mais il est l’occasion de parler de la maltraitance enfantine qui peut prendre de nombreuses formes, de la négligence à la violence.

Ici au travers de l’inversion des rôles entre mère et fille, se pose la question des droits et devoirs des parents. Ces derniers ne doivent-ils pas préserver leurs fragiles enfants de grandir trop vite au risque de perturber leur développement psychologique ? La loi n’interdit-elle pas de donner des tâches et rôles d’adultes aux enfants ?

En parallèle, est également abordé la question de la différence et de la tolérance, du harcèlement à l’école qui peut prendre des formes complexes et aboutir à des situations dramatiques comme l’atteste les trop nombreux suicides d’adolescents harcelés sur les réseaux sociaux. La dangerosité des réseaux sociaux et de l’internet sont ici abordés en creux.

C’est un grand débat d’actualité qu’ouvre cette belle création, écrite avec finesse, intelligemment mise en scène, et joliment interprétée par deux artistes talentueux. A découvrir lorsqu’il se présentera près de chez vous. Diane Vandermolina

 

Conception : Fleur Duverney-Prêt avec les propositions de Stephan Mandine

Texte : Aïni Akbal et Fleur Duverney-Prêt/Regard extérieur : Marie Salemi et Charlotte Clément

Musique : Stephan Mandine/Interprétation : Stephan Mandine et Fleur Duverney-Prêt

Scénographie : Julie Dubois/Création et régie lumière : Damien Leclerc

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