20131205魯拉魯先生的草地 - 044

Avignon off 2017 : le jardin de M. Ruraru par The Puppet & Its Double Theater

Tous les jours jusqu’au 29 juillet au théâtre de la condition des soies, 13, rue de la Croix à 12h (sauf les 17 et 24 juillet)/ Réservation au +33 (0)4 90 22 48 43.

Inspiré d’un livre d’image écrit par un auteur japonais en 2008, « Le Jardin de Monsieur Ruraru » est un spectacle de marionnettes sur table et d’objet, destiné à un jeune public, créé par la compagnie taïwanaise The Puppet & Its Double Theater.

Il raconte l’histoire d’une étonnante rencontre entre un vieux barbon individualiste et un crocodile au grand cœur, un tantinet menaçant; de cette rencontre, sa vie en sera bouleversée.

De subtils effets et jeux de lumière accompagnent cette poétique création marionnettique : ils plongent le spectateur, avec ses clairs obscurs laissant apparaître de délicates lucioles vertes virevoltant dans un jardin assoupi, dans un monde de beautés naturelles. Un clin d’œil écologique à notre monde hyper connecté, bardé d’écrans en tout genre, duquel la nature est souvent absente.

En pleine nuit, à ses heures les plus sombres, sous une lumière délicatement tamisée, se réveille un serpent vagabond, niché près  d’un cours d’eau, au-dessus duquel un tronc sert de pont naturel, à l’orée d’un bois imaginaire. Ce dernier borde l’ébauche de pelouse d’un vieil homme misanthrope et solitaire qui, dès son réveil, se bat avec les mauvaises herbes persistantes sous la douce lumière matinale. Une scène cocasse où des épis de riz farceurs rendent la vie dure à l’apprenti jardinier.

Quand Monsieur Ruraru sommeille en sa demeure, le petit jardinet s’anime : les oiseaux, taupes, hérons et chiens s’amusent et se délectent avec joie. Ils sautillent entre les branches d’arbre coupées, se cachent entre les feuilles des vignes vierges, fouinent au grès de leur envie l’espace offert à leur convoitise, aboyant ou sifflotant gaiement au grand dam du vieil homme qui ne supporte pas l’invasion de son jardin.

Ce dernier tentera de le clôturer en vain, les animaux espiègles saccageant sa barrière d’un blanc parfait, détraquant son système de commande électrique. Notons ici l’ingéniosité des mécanismes habilement utilisés.

Le vieil homme souhaite profiter seul de la vue immaculée de sa verte pelouse mais n’arrive point à se débarrasser de ces maudits animaux : les jours se suivent, entre un propriétaire agacé et des bêtes malicieuses, un jeu du chat et de la souris, auxquels les marionnettistes prêtent, avec talent, leurs voix. Ici, mention spéciale pour la jeune femme dont les imitations du chien et de l’oiseau sont excellentes.

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Les artistes, vêtus de noirs, une casquette sur la tête, manipulent à vue les objets faits de rondelles de bois flottant et de troncs sculptés, de feuilles sèches et de brindilles subtilement agencées pour nous laisser imaginer de véritables animaux avec un réalisme étonnant. Ici, la matière inerte qui compose les marionnettes s’anime sous nos yeux, formant des êtres vivants à part entière, grâce à la dextérité des deux manipulateurs.

Ce parti pris n’ôte nullement la magie de la manipulation, laissant le spectateur admirer le doigté des deux artistes dont l’effort de jeu est admirable : chacun incarne avec cœur et justesse les êtres qu’ils manipulent, à l’image d’un autre soi-même, dans une mise en abîme intelligente. Le curieux peut alors ressentir au travers des mimiques et jeux de regard des deux marionnettistes ce que ressentent ces animaux, en tant qu’ils sont dotés de sensibilité.

Ce qui se révèle avec plus d’acuité lorsque le vieil homme tombe sur un crocodile endormi qu’il prend pour une vieille branche cassée et dont il veut se débarrasser tant elle gâche la beauté de sa pelouse. Une scène finement ciselée où les rôles se renversent, le crocodile bonhomme sauvant de la noyade le vieil homme, lui apprenant pour l’occasion la douceur du plaisir procuré par le doux toucher de l’herbe fraiche de sa pelouse.

De gratouilles en chatouilles, Monsieur Ruraru commence à savourer les joies de (la) farniente, paisiblement assis à même sa pelouse. Son visage se détend sous la pâle lumière, ses mouvements se font plus doux et de grommellements, les sons qu’il émet se font râles de plaisir.

Accompagné d’une musique où l’on passe de la crainte de l’autre à la douceur du vivre ensemble, avec ses sonorités douces, ce spectacle de marionnette est un petit bijou qui ravit autant les enfants, subjugués par la beauté des marionnettes et du décor où s’amassent feuilles sèches et plantes vertes, que les adultes aux oreilles desquels le récit sonne tel une ode au partage, un appel contre le rejet de l’autre et de la différence.

Nous l’attentions avec impatience et nous ne fûmes point déçus de cette dernière création jeune public d’une compagnie taïwanaise de renommée internationale.

Et même si la mise en place du récit souffre de quelques longueurs à son commencement, la magie et la beauté du spectacle, la maîtrise des techniques mises en œuvre, la précision de la mise en scène mais également l’émotion palpable qui transparait à chaque mouvement, dans chaque scène, nous emportent très vite dans l’imaginaire humaniste et poétique de la metteur en scène.  Une mise en scène au cordeau avec ce supplément d’âme si propre au théâtre.

In fine, sans être moralisatrice ni mièvre, cette création qui explore les potentialités fécondes de l’art de la marionnette, entre tradition et modernité, où la réalité est suggérée par l’illusion d’un réel recréé, mérite de rencontrer un large public tant elle met en avant un véritable savoir-faire au service d’un (savoir-)vivre où le partage (avec) et la reconnaissance de l’autre (dans sa différence) au fondement même de notre humanité devraient être au cœur de nos sociétés contemporaines individualistes et ultralibérales.

Un spectacle qui ne peut laisser indifférent et nous fait réfléchir sur nous-mêmes et le monde qui nous entoure.  A voir absolument. DVDM

 

Le Jardin de Monsieur Ruraru

Compagnie The Puppet & Its Double Theater

Chia-Yin CHENG, directrice artistique

 D’après le livre d’image de l’illustrateur japonais Hiroshi ITO

Mise en scène de Mei-Hua HSUEH

Avec Ssu-Wei HUANG, Yi RUAN (marionnettistes)

Jeune public, A partir de 3 ans/ durée : 55 minutes

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