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Entre seul en scène et one-woman show, l’histoire d’une mémé marseillaise au caractère revêche mais au bon cœur

Mémé Casse-bonbons  dans « Petits arrangements avec la Vie »

De et avec Anne Cangelosi/Mis en scène par Alexandre Delimoges

Durée 1h15/Présenté au Théâtre de Sainte Marguerite le 28 avril à 20h30

En tournée :

Vendredi 5 Mai à 20h30 et Samedi 6 Mai à 18h00 et 20h30 à Toulon avec « Petits arrangements avec la vie » Hors Les Murs du Room-City au Café-Théâtre de la Porte d’Italie

Vendredi 16 Juin 2017 à 19h30 à Paris avec « Petits arrangements avec la vie » au Bateau-Théâtre Le Nez Rouge

Du 7 au 30 Juillet 2017 à Avignon Festival #OFF17 : à 17h15 avec  « Petits arrangements avec la vie » au  Théâtre Le Forum et à 11h30 avec « On n’achève pas les vieux » au Théâtre de l’Observance

Devant un petit parterre d’aficionados et de curieux ayant bravé courageusement le Mistral glacial de cette fin avril, l’Atelier des Arts présentait pour une date unique « Mémé Casse-Bonbons » dont le public a pu entendre parler à l’occasion des cinq derniers festivals Avignon OFF. Avec beaucoup d’émotion et d’humour, Anne Cangelosi interprète une mémé qui dépote avec une humanité et un talent notable. Un spectacle auréolé de nombreux prix à juste titre !

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Qui est cette Mémé surnommée Casse-bonbons depuis son plus jeune âge ?

A 84 ans, Joséphine, marseillaise à la verve acérée, vient d’enterrer son mari, Zachary, qu’elle soupçonnait de la tromper avec « Huguette, la siliconée », également élue « Miss Tapenade », et comble de tout, présentatrice ce soir-là de la tombola du village de la Bouilladisse, à côté de Marseille. De retour chez elle, dans son petit salon vieillot avec son petit Jésus sur sa croix accroché au mur entre deux tableaux défraichis, salon au milieu duquel trône une table ronde sur laquelle sont posés une boite en fer pleine de souvenirs et un vieux téléphone filaire à cadran des années 70, Casse-bonbons (son surnom depuis son plus jeune âge, allez savoir pourquoi !) raconte l’enterrement de son époux, « sans caveau fixe » pour d’obscures raisons familiales.

Passant du coq à l’âne, Joséphine, qui fume encore des joints et boit son petit remontant avec un plaisir non dissimulé, invite le spectateur dans son intimité, lui contant le suicide de son chien, remplacé par une peluche, voire empaillé –plus économique, elle n’a acheté qu’un paquet de croquettes en 5 ans-, son amitié pour Honorine, sa sœur de cœur qui vit en maison de retraite, et dont elle se moque de la fille « qui est leeente mais leeente», son amour pour son Zachary de 13 ans son ainé, la douleur de la perte de sa fille qui lui avait fait avoir « un 150 triple Z » en soutien-gorge à force de ne téter qu’un sein, et surtout sa nuit de noce, sa première fellation, ainsi que différents moments de sa vie conjugale avec son bien aimé ; le plus cocasse étant celui où elle avait « une fesse dans le plat à gratin, une autre dans la casserole » alors qu’elle s’était mise à faire la vaisselle. Il faut dire qu’à son époque, on ne parlait pas de ces choses-là et que les femmes « subissaient » niaisement les assauts de leurs époux, un de ses regrets : « ne pas avoir assez résister » pour toutes les femmes qui vivent ça encore aujourd’hui (un petit côté féministe qui ressort ici). Puis vient le récit de sa nuit d’amour avec Günter, un soldat allemand, qui lui a fait découvrir les plaisirs de l’amour physique, un récit tout en délicatesse et sensibilité.

Car même si Mémé Casse-bonbons aime beaucoup critiquer et se moquer des autres (elle sait se montrer acerbe), qu’elle a le sens de la formule qui fait mouche (entre un « dégraisser la fauvette » savoureux ou son «Bridget, c’est un bridge avec un t pour faire moins prothèse dentaire » à propos du prénom d’un des personnages de sa série préférée, Amour, Gloire et Beauté), derrière sa gouaille fanfaronne* et sa carapace de vieille casse-couille, passez-moi l’expression, cette misanthrope cache un grand cœur et une sensibilité insoupçonnée, notamment quand elle apprend le décès de son amie et recouvre d’un bandeau noir le coin des tableaux représentant tous les êtres qu’elle a aimé et qui ont disparu.

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L’humour au service d’un engagement humain

Anne, la comédienne, marseillaise exilée à Paris, qui a découvert sa vocation grâce à Zouc, nous apprend qu’elle a créé Mémé quand elle avait 20 ans, à la mort de sa grand-mère qui l’a en partie élevée, et en hommage à elle, pour parler des personnes âgées « dont on oublie qu’elles ont été jeunes et qui ont vécu la guerre », une guerre où, à l’image de Roméo et Juliette, des personnes de camps opposés pouvaient s’aimer au-delà des différends qui opposaient leur patrie. « Nous sommes des humains avant tout et partout, dans toutes les guerres, il y a des Roméo et Juliette», précise-t-elle. C’est un aspect de l’histoire dont on parle peu et qu’elle aborde ici avec justesse.

De même, dans son spectacle, sans vulgarité aucune -même si elle use d’une langue marseillaise forcément colorée avec ses comparaisons improbables mais juteuses (« les petites figues » pour désigner les bourses ou « le trousseau de clé » pour symboliser la verge au repos), ce qui n’est pas sans rappeler la verve d’Edmonde Franchi-, elle réussit avec délicatesse et finesse, via le prisme de l’humour, à nous parler de cette intimité souvent tabou, notamment quand il s’agit de personnes âgées.

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Une réalisation et interprétation à mi-chemin du one man et du théâtre

Reposant sur une mise en scène dont les efforts de théâtralisation sont appréciables à plusieurs égards (justesse des déplacements, bonne gestion de l’espace scénique…), le spectacle est néanmoins construit essentiellement autour du jeu de la comédienne. Son interprétation fait appel à des techniques qu’elle maîtrise de par son parcours théâtral (elle a fait ses classes avec les comédiens de la troupe d’Antoine Vitez entre autre) et elle fait ici preuve d’une très belle qualité de jeu et d’une élocution claire et appropriée (avec une petite pointe d’accent marseillais non exagéré qui fait plaisir à entendre). Et même si certains gestes manquent de tremblé, l’incarnation du personnage (notamment en ce qui est du déplacement de la mémé avec sa canne ou quand elle monte sur une chaise rajouter un lampion) est très juste, sans gestes parasites, créant l’illusion avec une vraisemblance rare, proche de la vérité;  et sa métamorphose, plus que crédible (avec sa blouse mémé à motifs qui lui arrive aux genoux et ses charentaises bigarrées, sa perruque hirsute et ses lunettes à triple foyer).

Le spectacle, qui s’appuie sur un texte jouant sur les effets comiques provoqués par les jeux de mots et anecdotes cocasses en cascade, use également d’autres ressorts propres aux one man show, en ce qui est de la dynamique et de l’aspect interactif : le public est directement interpellé par le personnage. Cette interaction est par ailleurs fort bien amenée, toute en douceur, sans agressivité aucune, et surtout respectueuse du spectateur qui se sent libre de répondre ou non aux questions de la mémé ; ce qui est chose difficile à réaliser sans l’aide d’un complice. Et à ce jeu-là, seule, la comédienne, qui intègre par touches légères l’actualité politique à son spectacle, excelle.

In fine, ce spectacle qui tourne depuis de nombreuses années a su attirer notre attention dans la mesure où pour un spectacle qui utilise de nombreux codes du one-woman show, il repose sur un vrai travail théâtral que nous saluons. Qui plus est, certaines des thématiques développées autour de la vieillesse et de la réalité de la vie des femmes dans une société machiste et patriarcale sont suffisamment bien traitées pour mériter d’être soulignées. Seul bémol à l’ensemble du spectacle, son affiche où l’on voit le visage de Mémé qui émerge d’un support papier telle un bouffon jaillissant de sa boite. L’affiche ne correspond pas au personnage qu’elle interprète (qui se révèle tendre et attachant) et peut éloigner un public potentiel de son spectacle.

Alors même si le texte peut paraitre à certains endroits graveleux pour un non marseillais, qu’il s’agit tout de même d’un spectacle d’humour** avec les codes qui vont avec et peuvent ne pas plaire aux afficionados purs et durs du théâtre dit contemporain des grandes scènes nationales, il est vrai que nous avons passé un agréable moment. La comédienne a su titiller notre curiosité pour aller voir le second opus de Mémé Casse-bonbons : ce dernier traite de la vie des personnes âgées dans les maisons de retraite, un sujet pourtant grave et difficile, sur lequel la comédienne s’est beaucoup documenté. Diane Vandermolina

 * dans le sens d’exagérée.

** il est présenté tel quel.

Photos Yann Etesse

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